Joseph SIFFERLEN, Luft­waf­fen­hel­fer

Commentaire (0) Les incorporés de force face à leur destin

 

Témoi­gnage trans­mis par Marlène Anstett

 » En septembre 1939, j’entre en cinquième au collège Scheu­rer Kest­ner de Thann.
En septembre 1940, suite à l’an­nexion de l’Al­sace, tous les cours sont faits en alle­mand, avec inter­dic­tion de parler français, même en dehors de l’éta­blis­se­ment.
Pendant 3 ans, les cours sont assu­rés par des profes­seurs alle­mands et aussi par certains alsa­ciens.

LYCEENS – COLLEGIENS SOLDATS

Le 13 septembre 1943, c’est l’in­cor­po­ra­tion dans les Luft­waf­fen­hel­fer, (LWH) l’en­semble des classes de première et seconde (garçons de 16 et 17 ans, nés en 1926 et 1927.) 23 garçons du collège de Thann ont dû partir pour Karls­ruhe dans l’ar­tille­rie, défense anti­aé­rienne. FLAK (Flug Abwehr Kanone).
Pendant 6 semaines, c’était la forma­tion pour l’ar­tille­rie anti-aérienne.
A Karls­ruhe, nous avions des canons de calibre 20 mm, à 2 tubes; Zwilling­sflak. Nous étions répar­tis dans les postes autour de la ville: Maxau, Rhein­ha­fen, Durlach, Schle­ret…
Nous, collé­giens, n’étions pas offi­ciel­le­ment consi­dé­rés comme soldats, mais, comme Hitler Jugend (HJ), avec le bras­sard à croix gammée, nous étions sous comman­de­ment mili­taire, auxi­liaires de l’ar­mée.
Au bout de 5 à 6 semaines, nous avons été dépla­cés de Karls­ruhe à Istein, au bord du Rhin, en face du barrage de Kembs que nous devions proté­ger.
Pendant 3 semaines, nous avons été initiés au manie­ment de canons russes, calibre 37, « prise de guerre », avec leurs muni­tions, lors de l’at­taque de la Russie en 1941–42.
Nous étions logés dans la grande salle du restau­rant à Istein. Elle avait encore son piano méca­nique.

STRASBOURG MEINAU

Fin novembre 43, nous avons été trans­fé­rés à Stras­bourg, à la Meinau, à la Canar­dière-Enten­fang (terrain vague à l’époque).
Notre batte­rie était compo­sée de 6 gros canons de calibre 88, de longs tubes de 4,80 m. Les 6 canons étaient reliés à un appa­reil central de conduite de tir (Komman­do­gerät) situé à quelques centaines de mètres. Il s’agis­sait d’un calcu­la­teur élec­tro­mé­ca­nique logé dans le socle d’un télé­mètre optique d’en­vi­ron 3 mètres de base auquel il était couplé, et pouvant être égale­ment couplé à un radar (Funk­mess­gerät, FuMG), installé tout près, lorsque les avions n’étaient pas visibles (nuit ou temps couvert). Les valeurs de tir (Schuss­werte), élabo­rées par le calcu­la­teur à partir des carac­té­ris­tiques du vol des avions visés saisies par le télé­mètre optique ou le radar, étaient trans­mises élec­trique­ment aux 6 canons.
Ces valeurs étaient au nombre de 3 : 2 pour l’orien­ta­tion du canon (azimut et site), la 3e pour la durée de vol entre le départ du coup et l’ex­plo­sion de l’obus. Cette durée était réglée à l’aide d’un appa­reil de réglage du déto­na­teur de l’obus (Zünders­tell­ma­schine) accolé au canon.
Le canon avait 3 cadrans, corres­pon­dant chacun à 1 des 3 valeurs de tir.
Sur chaque cadran, la valeur de tir calcu­lée par le calcu­la­teur central était affi­chée par une aiguille comman­dée élec­trique­ment par le calcu­la­teur.
Chaque cadran compor­tait une seconde aiguille, asser­vie, celle-ci, au volant de manœuvre corres­pon­dant (manœuvre du canon en azimut ou en site, réglage du déto­na­teur de l’obus).
Les 3 servants affec­tés aux 3 volants de manœuvre devaient, chacun à l’aide de son volant, faire se chevau­cher les 2 aiguilles de son cadran. Lorsque ce chevau­che­ment était réalisé sur les 3 cadrans, l’orien­ta­tion du canon en azimut et en site, ainsi que la durée de vol de l’obus, étaient conformes aux valeurs calcu­lées.
Lors d’un tir, il fallait simple­ment tour­ner le volant pour faire se recou­vrir les 2 aiguilles, mettant ainsi le canon dans la posi­tion calcu­lée pour atteindre les avions visés.
Lorsque le poste de comman­de­ment central jugeait que c’était au point, une sonne­rie reten­tis­sait. A ce moment-là, le K3 (canon­nier 3), souvent seul soldat alle­mand, saisis­sait la cartouche avec l’obus réglé, avec sa main droite gantée (pour se proté­ger la main), l’in­tro­dui­sait dans la culasse, atten­dait la fin des 3 secondes de la sonne­rie et déclen­chait le tir, dans un vacarme étour­dis­sant.
Ces canons, 6, dans certaines batte­ries jusqu’à 18, étaient en partie enter­rés, pour les proté­ger. Les valeurs de tir trans­mises par le calcu­la­teur central étant les mêmes pour tous les canons, ceux-ci étaient paral­lèles et visaient donc le même objec­tif. Ils tiraient par salves, c’est-à-dire tous au même moment, d’où ce bruit impres­sion­nant.
Tant que les avions visés étaient à portée, les salves pouvaient se succé­der à une cadence infer­nale, toutes les 5 à 10 secondes.
Chaque canon était desservi par un soldat K3 alle­mand qui tirait, 3 lycéens-collé­giens qui prépa­raient la manœuvre, mais aussi en plus, 2 prison­niers Russes char­gés d’ap­por­ter les obus. Le chef de pièce était un « Unte­rof­fi­zier » ou à défaut un « Ober­ge­frei­ter »(capo­ral chef) ou un « Gefrei­ter »(capo­ral).

Nous étions, à la Meinau, des lycéens de Thann et du lycée Kléber de Stras­bourg. S’il n’y avait pas eu d’alerte pendant la nuit, le lende­main matin les profes­seurs du lycée, réqui­si­tion­nés pour cela, venaient nous faire les cours pour conti­nuer à nous prépa­rer à l’Abi­tur, c’est-à-dire, au bacca­lau­réat. L’après-midi, nous avions à nouveau les exer­cices au canon.
Le but de cette batte­rie était de proté­ger les usines Mathis (que je n’ai jamais visi­tées), route de Colmar, qui ne fabriquaient plus de voitures, mais de l’ar­me­ment.
Concer­nant l’hé­ber­ge­ment, nous étions une centaine (actifs, réser­vistes et LWH,) logés dans une grande baraque, près des canons : la Hundert­mann­ba­rake et regrou­pés par lycées dans des chambres sépa­rées (Stube 3 et Stube 6).

RAD GERMERSHEIM

Le 2 février 44, après une jour­née de permis­sion à la maison, j’ai été incor­poré au RAD (Reichs Arbeits Dienst). C’était le service du travail du Reich, une forma­tion para­mi­li­taire, qui n’est pas à confondre avec le STO (Service du travail obli­ga­toire), imposé aux Français « de l’in­té­rieur »
J’ai été envoyé à Gemer­sheim (Pala­ti­nat).
Au bout de 2 jours, il y a eu la visite médi­cale. Ils ont constaté que je respi­rais mal. A cause d’une frac­ture du nez qui venait d’un acci­dent dans la cour de l’école, je respire par la bouche.

« Demain, vous irez à l’hô­pi­tal univer­si­taire de Heidel­berg pour vous faire exami­ner ».
Le lende­main, je me rends de l’autre côté du Rhin pour ce nouvel examen. Cons­tat:- « Oui, cela, il faut l’opé­rer ».

« Où dois-je aller ? »

« A l’hô­pi­tal de Wies­loch « .

C’était un ancien hôpi­tal psychia­trique, à 30 Km au nord. Toutes les fenêtres étaient proté­gées, sans doute pour éviter la fuite des malades, mais ces malades étaient « liqui­dés » depuis long­temps. J’ai été opéré 2 jours après mon arri­vée et je suis resté dans cet établis­se­ment.
Pendant 10 jours, la compa­gnie n’a pas su où j’étais et croyait que j’avais déserté. J’avais déjà été signalé le long de la fron­tière suisse: « Siffer­len s’est échappé et il faut l’ar­rê­ter ».
Dans la chambre, à l’hô­pi­tal, nous étions 4. Il y avait un sous-offi­cier, un chic type, ancien étudiant à Heidel­berg. Au bout de 2 semaines, il me dit « Si tu veux, je t’em­mène à Heidel­berg, un dimanche, je te ferai visi­ter le château ».
J’ai accepté. Nous étions au mois de mars, il ne faisait pas chaud, et pour un malade qui sortait pour la première fois, ce n’était pas indiqué. Au retour à l’hô­pi­tal, j’avais une angine, obligé de rester 3 semaines de plus. C’était autant de gagné.
A la visite suivante, ils ont trouvé « ce jeune bien chétif, il doit aller en conva­les­cence, à Darm­statt ». C »était au mois d’avril, début mai, magni­fique, je n’en deman­dais pas plus.
Quand je suis rentré à la compa­gnie du RAD, à Gemer­sheim, il ne me restait plus que 2 jours à faire sur les trois mois. Mais là, j’ai eu une mise au point dont je me souviens encore, comme « destruc­teur du Reich ». Motif: dans mon Spint, mon armoire, fermée à clé norma­le­ment, j’avais laissé du miel arti­fi­ciel et un pull-over. Le miel avait fait le bonheur des souris, mais elles avaient aussi grignoté le pull, propriété du Reich. Ca, c’était grave ! ! ! J’ai eu droit à « une engueu­lade ». Il fallait lais­ser passer.
Une chose faisait problème, c’est pour le défilé: je ne savais pas présen­ter les armes avec le Spaten (la pelle emblé­ma­tique, à la place du fusil). Il a fallu que j’ap­prenne rapi­de­ment. C’était limite, limite.
Dans tous les cas, je m’en suis tiré aux moindres frais, si on peut dire, pour cette période du RAD, avec en plus, une opéra­tion réus­sie.

ABITUR LE 10 JUIN 1944

Libéré le 20 mai 1944, je reviens à Vieux-Thann. Le lende­main, je me présente tout de suite au collège de Thann pour prépa­rer l’Abi­tur. Je suivais avec les autres comme je pouvais. J’ai fait remarquer au prin­ci­pal du collège,(Schill, un nazi fana­tique), qu’il y avait des lacunes dans mon cursus scolaire. Il m’a promis d’en tenir compte pour le sujet de l’exa­men.
Le 10 juin, (long­temps après, j’ai su que c’était le jour d’Ora­dour), j’ai fait mon Abitur en Weltan­schauung, philo­so­phie et litté­ra­ture (le plus fort coef­fi­cient)

Spécia­le­ment pensé pour moi, comme promis, mon sujet a été: Gedan­ken über die Inva­sion.
 » Que pensez-vous de l’in­va­sion » c’est-à-dire du débarque­ment, qui avait eu lieu 4 jours avant.
Le 6 juin avait eu lieu le débarque­ment des Alliés en Norman­die, et le 10 juin, je dois, devant un nazi convaincu, expri­mer ce que je pense de l’in­va­sion.
Quel piège !
Je me mets dans sa pers­pec­tive.

Je le dis en alle­mand d’abord, parce que je l’ai gardé en mémoire « Obwohl das letzte Mal, bei Dieppe, der Führer gesagt hat « das nächste Mal werden sie keine 9 Stun­den an Land blei­ben », müssen wir fests­tel­len, dass heute schon der vierte Tag ist. Wie ist so etwas möglich ? Denn « der Führer hat immer Recht » Bien que le Führer a dit à Dieppe (débarque­ment éclair de quelques heures pour s’em­pa­rer d’ins­tal­la­tions radar) : « la prochaine fois, ils ne reste­ront pas 9 heures à terre », nous devons consta­ter aujourd’­hui que c’est déjà la quatrième jour­née. Comment cela est-il possible ? Car  » Der Führer hat immer Recht » (c’était une de leurs devises)¨ : « Le Führer a toujours raison ». Comment expliquer cette contra­dic­tion ?
Et à partir de ce prin­cipe, je me suis dit, mettons-nous dans la pers­pec­tive de l’ OKW (comman­de­ment suprême du front Ouest). A quoi servi­rait-il de les repous­ser ? A rien du tout, il faudrait attendre la prochaine fois. Alors, même si ça coûte la moitié de la France, lais­sons les débarquer, obser­vons et en suite, le moment venu, par un mouve­ment d’en­cer­cle­ment, nous attaquons et les écra­se­rons !….
En rentrant à la maison, j’ai montré le brouillon à maman.

 » Il va s’aper­ce­voir que tu te moques de lui ».

 » Non, il va le prendre au sérieux »; et il l’a pris au sérieux.

Le lende­main, j’avais ma fiche d’in­cor­po­ra­tion dans la Luft­waffe, l’ar­mée de l’air, m’in­diquant que je devais rejoindre mon unité le 16 juin. Je montre ce papier le 12, au prin­ci­pal du collège qui ne réagit pas. Je pense qu’il n’a pas encore lu ma disser­ta­tion de l’exa­men. Il était absent le 13 et ce n’est que le lende­main qu’il m’a demandé de l’at­tendre après les cours.

« Siffer­len, vous irez défendre la patrie. Je vous féli­cite et je vous encou­rage. Vous étiez toujours un bon élève et quand les autres auront leur Abitur, et bien vous, vous l’au­rez aussi; et demain, je vous dispense de venir en classe ».

Il m’a offert une jour­née avant de partir. Je file aussi­tôt à la maison.

« Tu sais, maman il y a le débarque­ment, cela ne va plus durer. J’es­saye de ne plus repas­ser le Rhin et de m’éva­der aussi vite que possible ».

 » Je te confie au Seigneur, on va prier. Il pren­dra soin de toi »

Maman avait confiance, tout en ayant peur. Ce n’était pas gagné !

SOLDAT DANS LA LUFTWAFFE

Le 16 juin 1944, j’ai été envoyé à Wenge­rohr à côté de Trêves, pour une forma­tion de soldat, pendant 4 semaines, dans l’in­fan­te­rie.
Le 14 juillet, (aucun rapport avec notre fête natio­nale), toute la compa­gnie a été trans­fé­rée à St Dizier, en Haute-Marne. Nous étions à côté du terrain d’avia­tion qu’il fallait proté­ger.
Nous devions surveiller la forêt et, avec des prison­niers viet­na­miens, ramas­ser sur le terrain les éclats de bombes qui auraient pu endom­ma­ger les pneus des avions. Nous sommes restés là, jusqu’au jour de la libé­ra­tion de Paris.
Entre temps, a eu lieu l’at­ten­tat contre Hitler le 20 juillet 1944. J’en garde le souve­nir d’un tour de vis : harangue d’un offi­cier condam­nant « ces traitres » et à partir de ce moment, il a fallu saluer avec le salut hitlé­rien : bras tendu, et non plus avec le salut mili­taire.
Pour nous « éduquer », nous étions très surveillés. Certains de mes cama­rades alsa­ciens, (pas de mon unité), ont laissé leur vie au cours de cette période.
Ainsi, après une remarque faite devant d’autres : « dommage qu’il soit pas crevé », un incor­poré de force alsa­cien a été dénoncé et ce sont ses cama­rades qui ont été obli­gés de le pendre devant la compa­gnie: perver­sion diabo­lique ! Je ne l’ai pas vu, mais j’en connais qui y ont assisté.

RETRAITE VERS L’EST

Le 25 août, c’est la libé­ra­tion de Paris. Notre unité commence à battre en retraite, à pied évidem­ment, parce que de l’es­sence manquait. Notre unité avait réqui­si­tionné des paysans meusiens, avec leurs chevaux et des chariots pour trans­por­ter le maté­riel, les mitrailleuses et les sacs.
Nous, nous étions partis, mais on a toujours entendu dire que les avions étaient restés sur place et avaient été détruits, brûlés.
Nous avons marché jusqu’à Commercy, vers l’Est. Nous sommes restés là-bas 3 jours, dans un verger; c’était fin août et les mira­belles étaient excel­lentes !

Le 31 août, à 4 h du matin, en vitesse, on lève le camp. A 11 h, on avait déjà les tanks alliés derrière nous.
Chaque fois que l’un d’entre nous voulait sortir pour aller uriner, un sous-offi­cier l’ac­com­pa­gnait; ils crai­gnaient les déser­tions, car dans notre compa­gnie, il y avait beau­coup d’Al­sa­ciens.
En Alsace, la propa­gande pour des enga­ge­ments volon­taires n’a jamais eu de répon­dant. on peut le prou­ver. Comme cela ne marchait pas, ils ont décidé l’in­cor­po­ra­tion de force par décret du Gaulei­ter Wagner du 25 août 1942, d’abord dans la Wehr­macht, mais à partir de septembre, octobre 1944, dans les divi­sions de Waffen SS, dont « das Reich », qui ont commis Oradour.
Certains Alsa­ciens, j’en connais de chez moi, ont été jusqu’au front de Norman­die pour affron­ter les forces de débarque­ment alliées.
Person­nel­le­ment, étant le seul garçon de Vieux-Thann conti­nuant des études au collège, après l’in­cor­po­ra­tion dans les Luft­waf­fen­hel­fer et le RAD, j’ai été versé dans la Luft­waffe. Tous mes autres cama­rades, de la classe 1926, du village, (ayant au moins 1,69 m), ont été enrô­lés de force dans les SS. Ce n’était pas les SS noirs, mais les Waffen SS.
Jusqu’au début 44, jamais les Alsa­ciens n’avaient été envoyés sur le front ouest, mais sur le front Russe. Au moment du débarque­ment, la Wehr­macht a eu besoin de plus de soldats sur le front Ouest.

1 septembre 44 : EVASION

Le 1er septembre 44, avec un copain, Jean-Paul Schmitt de Soultz, nous avons décidé de nous évader de la Wehr­macht.
Des condi­tions parti­cu­lières, provi­den­tielles nous ont aidés.
D’une part, on ne pouvait plus marcher sur la route pendant la jour­née, parce que les avions chas­seurs alliés : Mustang, Thun­der­bold, nous tiraient dessus; on ne partait donc que la nuit tombée. De plus, par chance, notre section a été dési­gnée pour être l’ar­rière garde de la compa­gnie.
Après 1 heure de marche, voyant des chevaux dans un pré, un sous-offi­cier nous commande :

« Allez, orga­ni­sez ces chevaux » (orga­ni­ser signi­fiait en terme mili­taire, s’en empa­rer).

Avec Jean-Paul et un troi­sième soldat, nous nous lançons à la pour­suite des chevaux. Bien­tôt nous en attra­pons un et deman­dons à cet autre soldat qui n’était pas dans le coup, de rame­ner la bête à la compa­gnie. Nous, nous pous­sons les autres chevaux à conti­nuer encore plus loin pour pouvoir leur courir après.
Au bout d’un moment, peut être une centaine de mètres, nous nous lais­sons tomber à terre et nous atten­dons.
Bien­tôt, le Melde­rei­ter (le motard de liai­son de la compa­gnie) crie notre nom à partir de la route: « Schmitt, Siffer­len ». Nous ne réagis­sons pas et au bout d’un moment, il aban­donne. Nous avons dormi dans le pré jusqu’au matin.

VIGNY : CACHÉS EN ATTENTE

Le lende­main dès l’aube, nous sommes retour­nés dans le village de Vigny où nous étions la veille. Là, je garde encore intact le souve­nir d’une chance provi­den­tielle.
Il n’y avait personne dans la rue, un village paysan avant 7 h du matin.
Une voiture mili­taire arrive; on file à droite et à gauche, chacun de son côté, dans une des maisons ouvertes. Il n’y avait personne, sauf un chien qui s’est mis à aboyer derrière moi, et ce n’était vrai­ment pas le moment.
Jean Paul m’ap­pelle parce que les mili­taires s’étaient arrê­tés: deux soldats, des para­chu­tistes qui reve­naient d’Ita­lie, de Monte Cassino. Je sors de la maison.
Nous leur disons que nous sommes en recherche de notre unité que nous avons perdue. Ce qui était invrai­sem­blable vu que notre compa­gnie était là, la veille. « C’est vous, les salauds qui avez pillé le village hier après-midi ? Allez, venez chez le lieu­te­nant ».
Nous nous sommes défen­dus, mais ils nous ont fait monter sur l’ar­rière de la voiture. Alors, quand il change de vitesse, moi je saute. Jean-Paul est resté accro­ché. Ils arrêtent la voiture.

 » Je suis tombé, j’ai glissé et je me suis fais mal »

 » J’ai vu que tu as sauté. Pas d’his­toire, venez ».
Je me défends, en mentant évidem­ment avec convic­tion puis je risque le tout pour le tout.

« Vous avez dit tout à l’heure qu’on devait aller chez le lieu­te­nant »

« Oui, il y a une senti­nelle à 150 m.

Filez, et qu’on ne vous voit plus ».

Ils nous ont relâ­chés et sont partis. Ils avaient proba­ble­ment compris notre situa­tion et voulaient nous lais­ser notre chance.
Evitant la senti­nelle, nous allons vers une ferme, dans une grange pour nous cacher et envi­sa­ger la suite.
J’avais toujours avec moi des vête­ments civils pour pouvoir m’éva­der: des culottes courtes et un pull de couleur. Me présen­ter ainsi, surtout avec des souliers mili­taires à fers à cheval, impos­sible, j’au­rais été démasqué tout de suite.
Après 8 h, la garde postée pour la nuit a rejoint son unité. Jean Paul est sorti pour trou­ver de l’aide.
Le maire du village, nous avait dit la veille que nous pouvions comp­ter sur lui en cas de besoin. Il nous a fourni des vête­ments civils, discrets : une veste et un panta­lon.
Nous avons enfoui nos fusils dans le foin et sommes aller nous cacher toute la jour­née dans un champ d’as­perges déjà hautes. Le soir, le maire, monsieur Gros­claude, proprié­taire de la ferme, nous a accueillis dans sa cave, une grande cave voûtée, appe­lée cave du château. Une partie du village y était rassem­blée, par crainte de l’at­taque alliée que nous pensions immi­nente.
Seule­ment, pour leur sécu­rité, nous ne pouvions pas rester avec eux.
Monsieur Gros­claude nous a permis d’al­ler nous cacher dans le haut de sa grange.

A partir du 2 septembre nous sommes restés là, dans les foins, jusqu’au 24, plus de trois semaines, sans descendre, en atten­dant que les Améri­cains viennent; mais ils ne sont pas venus parce qu’ils avaient arrêté leur progres­sion à Pont à Mous­son.
Nous, on atten­dait chaque jour et les gens du village aussi. Au fur et à mesure que les jours passaient, on voyait bien que cela commençait à mal tour­ner.
La vieille grand-mère, je la vois encore, venait le soir vers 21h30 nous appor­ter quelque chose à manger. Le reste du temps, Jean-Paul et moi, on se racon­tait des histoires, des films qu’on avait vus ou bien des Alexandre Dumas ou Karl May.
Nous avons aussi prié, pour nous et pour l’ave­nir, pour tous ceux que nous aimions.
Entre temps, voyant que les Alliés n’avançaient plus, les Alle­mands sont reve­nus. Ils ont établi le front à quelques Kms. La brave grand-mère disait: « ils vont nous tuer avec vous s’ils vous attrapent, c’est sûr ».

SQUATTEURS AVEC LA FAMILLE ANTOINE

Ne voulant pas mettre en diffi­culté ces braves gens, nous sommes partis, le 24, avec une seule indi­ca­tion: dans un prochain village, il y a quelqu’un, »panta­lon kaki et casquette », pas plus. Nous sommes partis par le cime­tière, avec ce seul signa­le­ment.
Dans ces villages, au bord sud du dépar­te­ment de la Moselle, les proprié­taires fermiers de langue française, avaient été expul­sés par les Alle­mands en 1940. Ils avaient été rempla­cés par des Banates, venus de Hongrie, qui s’oc­cu­paient des terres et des fermes.
Les Alliés s’ap­pro­chant, ceux-là sont partis, ce qui signi­fie qu’il y avait des villages tota­le­ment aban­don­nés, lais­sant le blé, les jambons, leurs réserves, tout ce qu’on voulait, à notre dispo­si­tion.
On était là, pros­pec­tant à droite et à gauche, cher­chant ce qu’on pouvait « orga­ni­ser ». A un moment, on entend derrière nous: « C’est vous les deux ? »
C’était un Monsieur kaki et casquette. « Suivez-moi ».
Il nous conduit jusqu’à la maison qu’il occu­pait depuis quelques jours. Lui et sa famille avaient été évacués parce qu’ils habi­taient un village sur la ligne de front.
A partir de là, Jean Paul et moi, nous nous faisions passer aussi pour des Français expul­sés par les Alle­mands, vu la proxi­mité du front.
Ce brave Mr Antoine, laitier, un homme sympa­thique, très droit, a été après la guerre, perma­nent syndi­cal pour la région. Son épouse était une femme char­mante qui nous a tout de suite adop­tés. Ils avaient 3 enfants, une fille et deux garçons : Albert, l’aîné et Georges, avec qui je suis encore en contact.
La fille de 18 ans avait le diabète au plus haut degré et donc besoin d’une piqûre d’in­su­line tous les jours. Diffi­cile à trou­ver, il fallait quelque­fois que le père se déplace très loin pour cher­cher à nouveau 4 ou 5 piqûres.
Nous sommes là, instal­lés dans une maison squat­tée. Mais nous serons encore évacués 3 fois par les Alle­mands, chaque fois que le front bougeait un peu ou que la présence de civils les agaçait.
Je me souviens, c’était à la deuxième étape. Nous avions choisi la maison d’un notable d’un petit village, au premier étage. Un jour, des soldats alle­mands du front tout proche étaient venus faire relâche dans cette maison. Ils mangeaient à la table où nous étions d’or­di­naire. Nous, Jean Paul et moi, étions assis à 2,50 m, sur le divan, faisant semblant de lire, les souliers de l’ar­mée alle­mande aux pieds, écou­tant, compre­nant tout, mais surtout, préoc­cu­pés de ne pas se faire remarquer.
Il me revient à quel point j’étais inquiet, même au point de m’ima­gi­ner que pendant la nuit, il m’ar­ri­ve­rait de rêver à haute voix en Alle­mand, en Alsa­cien.
Par chance, à la fin du repas : « Fran­zo­sen raus ». Expul­sés de nouveau, nous devions cher­cher un autre village.

AU SERVICE DE LA WEHRMACHT

Dans cet autre village, plus loin, nous avons de nouveau trouvé à nous loger. C’est là que, vers la fin octobre, autour du 1er novembre, tous les matins on était réqui­si­tion­nés par les troupes alle­mandes en même temps que nos voitu­riers meusiens qu’on avait retrou­vés ici. Eux non plus n’avaient pas pu rentrer chez eux avec leurs chevaux qu’ils voulaient sauver et étaient bloqués par le front.
Chaque matin, nous étions dans les champs. On devait récol­ter des pommes de terre pour l’ar­mée alle­mande et en retour nous rece­vions pour nous et la famille qui nous héber­geait, de l’Ein­topf, c’est à dire de la soupe aux pois, rehaus­sée par quelques lardons.
Je me souviens, un jour, un des gardes m’a inter­pellé : « Wollt Ihr Brot ? » voulez-vous du pain? Je le regarde, je ne comprends rien, évidem­ment! Un autre soldat dit: « imbé­cile, il ne comprend rien ». Alors, le premier me montre un morceau de Kommis ( ce pain mili­taire cara­té­ris­tique). J’ap­prouve de la tête forte­ment, je prends mon Kommis sous le bras et je fiche le camp« sans un ouf. »
La seule crainte qu’on avait, c’est qu’il n’y ait plus d’at­taque avant l’hi­ver. Cela aurait été dange­reux parce que cette situa­tion n’au­rait pas duré. Ils nous auraient réqui­si­tion­nés de nouveau et cette fois ci pour le STO en Alle­magne Alors qu’ils pensaient qu’on était des civils français, ils auraient décou­vert tout de suite notre véri­table iden­tité !!
Mais heureu­se­ment, le 10 novembre, veille de notre fête natio­nale, le matin, nous, dans le champ de patates, et dans un beau ciel magni­fique, les avions alliés en vagues: bombar­de­ment de tous les carre­fours, les routes, les chemins. J’étais dans un fossé avec le chien. Tous les deux, on trem­blait comme des malheu­reux, mais je savais: main­te­nant ça va démar­rer.
Deux heures après, vers midi, chez Mr Antoine « Venez, venez, nous sommes de nouveau expul­sés ». Fran­zo­sen raus !
Nous avons marché pendant plusieurs kilo­mètres, mêlés aux soldats alle­mands qui quit­taient le front, battant en retraite, bande mitrailleuse autour du cou et nous, comme réfu­giés français, déser­teurs de leur armée. Ceci, toujours avec eux, jusqu’à un autre village, Solgne.
Avec la famille Antoine nous déci­dons de rester ici à attendre l’ar­ri­vée des alliés.
Pendant tous ces 3 mois, alors que Jean Paul et moi nous portions encore les souliers mili­taires, à aucun moment, tout proches du front, personne ne nous a jamais contrô­lés ni demandé nos papiers. Cela a été une chance extra­or­di­naire.

ARRIVEE DES ALLIÉS

L’at­taque contre Metz de la part des Alliés s’était préci­sée à partir du 10 novembre. Nous étions dans un petit village, à Solgne, dans une cave, parce que le bombar­de­ment avait commencé avec l’ar­tille­rie.
Le 17 novembre, les Améri­cains sont venus et nous étions donc libé­rés des Alle­mands. Nous ne voulions pas rester là. On se disait qu’il y avait du flot­te­ment et on risquait de nouveau d’être refou­lés ou même repris par les Alle­mands.
Le 19, nous avons commencé à nous mettre en route vers l’ouest, à pied. A un moment sur le côté, il y avait des ballots, des valises. Avec le bon réflexe pour « orga­ni­ser », on a regardé ce qu’il y avait dedans.
Moi, j’ai pris un beau manteau (que j’avais pendant tout mon temps de sémi­naire, et même après), et une écharpe. Il y avait aussi des vivres : jambons, miel …
On s’est dit  » Qu’est-ce qui s’est passé ? ». On l’a bien­tôt compris, parce qu’une demi-heure après, c’est nous qui étions ramas­sés. « Allez, let’s go !
Ils ne voulaient aucun civil sur la route pour ne pas gêner les convois mili­taires. Ils nous ont fait monter sur des GMC, des camions, direc­tion Toul, pour aller abou­tir à la prison de la ville.

PRISONNIER

Les civils avaient été lais­sés libres, tandis que nous deux, Jean Paul et moi, mis en prison, parce que nous avions dit qui nous étions : des français-alsa­ciens, incor­po­rés de force dans la Wehr­macht.
Pendant quelques jours, la Mili­tary Police essayait d’éplu­cher toutes nos adresses que nous avions sur nous. Ils avaient fait la déduc­tion : nous étions dans l’avia­tion, dans la Luft­waffe, Fall­schirmjae­ger, para­chu­tistes, donc espions. Ils nous ont cuisi­nés, mais correc­te­ment. Au bout de 4 ou 5 jours, ils nous ont trans­fé­rés à Stenay-Char­le­ville, où nous étions la: « Inter­na­tio­nale Compa­gnie », c’est-à-dire, des prison­niers, mais unique­ment Mosel­lans, Alsa­ciens, même des offi­ciers français, des Polo­nais, des Ukrai­niens….
Certains d’entre eux étaient cachés depuis 2 ans dans leur village d’ori­gine, après avoir déserté du front russe. A la libé­ra­tion, ils se sont présen­tés aux Améri­cains qui eux, n’ont pas fait la diffé­rence et les ont embarqués de nouveau.
Nous étions 120 hommes, dont des offi­ciers français, comman­dés sur ordre des Améri­cains, par un Feld­we­bel alle­mand, parce que « là, il y a de l’ordre ! »
Les prison­niers alle­mands rece­vaient du choco­lat et des ciga­rettes, mais pas nous. Ils étaient dans la même caserne que nous, avec comme unique obli­ga­tion de marcher en colonne dans la cour pendant une heure et demie par jour.

Pour nous, tous les matins, nous partions pour aller travailler à l’ins­tal­la­tion d’un nouveau camp de prison­niers.

DANS LE TRAIN

Un matin, le 8 ou 9 décembre 1944, les soldats améri­cains nous ont conduits, « l’In­ter­na­tio­nale Compa­gnie » à la gare de Stenay et mis par 35 dans des wagons, évidem­ment des wagons à bestiaux.
Nous sommes restés dans ces wagons, 3 jours et 4 nuits avec une seule tinette. Les portes étaient ouvertes seule­ment une fois par jour pendant 5 minutes pour aérer, sortir la tinette et remplir la bassine d’eau potable qui était épui­sée au bout de 2 h. Nous n’avions pas d’eau pour nous laver.
Trente cinq hommes, dont certains étaient malades, entas­sés là dedans, sans assez de place pour s’al­lon­ger : c’était affreux.
C’était en décembre 44. La plupart du temps nous étions à l’ar­rêt.
J’y ai vécu la période proba­ble­ment la plus éprou­vante pour moi.
J’ai des souve­nirs précis: un cama­rade a eu une crise de nerf et nous ne pouvions pas l’ai­der. A un moment, nous avons été tampon­nés par un autre train. Etant debout, j’ai été projeté sur des cama­rades assis ou couchés. La tinette s’est renver­sée et on est restés comme ça pendant des heures.

Il fallait aller de plus en plus vers l’ouest.
A chaque fois qu’un autre train mili­taire, prio­ri­taire, voulait passer, on nous mettait, sans que les portes ne soient ouvertes, dans une gare de décharge. Ceci, n’im­porte où, pour atter­rir….. à 3h du matin, juste à côté de Cher­bourg !!!

Plus tard, j’ai compris ce que les autres cama­rades alsa­ciens qui étaient en Russie ont subi, car c’était pire encore, certains sont restés quelque­fois pendant 2 ou 3 semaines dans la même situa­tion et encore moins bien nour­ris que nous.
La seule crainte que nous avions, c’était qu’ils nous embarquent sur des bateaux pour l’An­gle­terre ou l’Amé­rique. Il fallait aller de plus en plus vers l’ouest.

AU CAMP

Arri­vés à St Vast la Hougue, (là où il y a eu ensuite des instal­la­tions nucléaires) nous étions dans un camp de prison­niers, sous tentes, avec une nour­ri­ture correcte, sauf avec un peu trop d’eau javel­li­sée à boire: c’était désin­fec­tant, mais certains étaient parfois 2h la nuit sur les latrines.
Pendant la jour­née, nous n’avions pas d’obli­ga­tions, mais deux ou trois fois trans­por­tés en bord de mer, pour char­ger des camions de galets afin de mieux aména­ger notre camp.
J’avais toujours avec moi, un missel des dimanches, avec chants alle­mands, le Sonn­tag­sschott. Nous étions en décembre 44, le temps de l’Avent. Avec 2 ou 3 copains, nous avons prié : « Seigneur, Tu es le libé­ra­teur, viens nous libé­rer ». Ce fut mon temps d’Avent comme rare­ment je l’ai vécu. Nous avons prié en totale confiance en Dieu libé­ra­teur.

LIBERE, SOLDAT FRANCAIS

Le 24 décembre, à 3h de l’après-midi, la Commis­sion française, avec un offi­cier et des sous-offi­ciers, est venue, et 1h après, nous étions soldats français.
Noël inou­bliable.
Nous avons été trans­fé­rés dans des baraque­ments, en Norman­die, où nous sommes restés pendant 3 mois. Je n’en n’ai pas gardé un souve­nir impé­ris­sable. On travaillait dans la forêt et nous étions bien nour­ris.
A cette époque s’est dérou­lée la « bataille des Ardennes » du géné­ral von Runs­tett. Les chars Tiger faisaient une percée dange­reuse vers l’ouest.
Nous n’étions que moyen­ne­ment rassu­rés. Le risque exis­tait comme je l’avais dit pour mon Abitur – le sujet de mon bacca­lau­réat – qu’il y ait un renver­se­ment de
situa­tion par une reconquête des terri­toires perdus.
Heureu­se­ment leur avance a été stop­pée par les Alliés. Ceci avec la menace des « armes secrètes » des Alle­mands, toujours à craindre.

Au bout de 3 mois, mon oncle Charles qui habi­tait Paris, a écrit au comman­dant du camp. Celui-ci commençait à démo­bi­li­ser certains, en commençant par les pères de famille. Mon oncle lui demande: « Ce jeune, il n’est pas engagé volon­taire, est-ce que vous le gardez encore long­temps, ou bien peut-il rentrer? »

En effet, à aucun moment on ne nous a proposé de nous enga­ger. Fin décembre, début janvier, dans la menta­lité où je me trou­vais, je crois que je me serais engagé, pour réagir, « taper dessus ». Mais à aucun moment ils nous l’ont proposé. L’au­to­rité mili­taire est restée très discrète parce que les respon­sables de l’ar­mée française ne voulaient pas que d’an­ciens incor­po­rés de force, déser­teurs, ne tombent entre les mains des Alle­mands, qu’ils aient à s’op­po­ser à eux.
En fin de compte, j’étais content; c’était ma desti­née.

D’autres Alsa­ciens incor­po­rés de force dans la Wehr­macht, ont combattu en Russie. Beau­coup d’entre eux sont morts, certains ont déserté se rendant aux Russes ou ont été faits prison­niers. Les survi­vants ont été regrou­pés dans le célèbre camp de Tambov avec des Mosel­lans, des Luxem­bour­geois.
Un seul convoi de 1500 « Malgré nous » prison­niers français a été auto­risé à être rapa­trié. Ils ont passé par l’Iran, Téhé­ran, pour arri­ver en Algé­rie, où, beau­coup se sont enga­gés volon­taires, en parti­cu­lier dans la Première Armée pour conti­nuer la guerre et se battre contre les Nazis.

PARIS

Après, en mars, j’étais à Paris, chez mon oncle Charles et tante Denise. pendant 3 ou 4 semaines. Je ne pouvais pas encore rentrer en Alsace.
J’ai pris contact avec le supé­rieur des Frères des Ecoles Chré­tiennes, le frère Louis Thys, qui avait été le supé­rieur de mon père, ensei­gnant, pendant son séjour en Colom­bie, pendant la première guerre mondiale. Il m’a proposé de rempla­cer un ensei­gnant dans une de leurs écoles, à Sceaux.
Ils croyaient que moi, ayant le bac (et lequel !) je devais en être capable.. Les élèves étaient du niveau de CM2. Ils étaient entraî­nés tous les matins pour faire du calcul mental. Imagi­nez, moi, en face d’une classe de jeunes, où il fallait penser au moins aussi vite qu’eux ! Catas­trophe! Bien­tôt, la direc­tion a compris. En même temps j’ai eu de bons contacts avec la JEC de la paroisse et avec les Frères, pour qui mon père était quelqu’un de connu.

RETOUR EN ALSACE

Je suis revenu chez nous, en Alsace, à la maison, en avril 45.

Vieux-Thann a été libéré seule­ment le 28 janvier 45, mais il y avait eu déjà autour de Noël une avan­cée rapide.
C’est après Noël 44 que maman avait eu ma première lettre par la Croix Rouge, alors qu’ils n’avaient aucune nouvelle de moi depuis la mi-août; pendant plus de 6 mois, ils ne savaient abso­lu­ment rien et étaient très inquiets.
Ils étaient là, mes grands-parents, maman et Gérard dans la cave pendant 2 mois, 2 mois et demi, en plein front. C’était la poche de Colmar, le côté sud le plus avancé. Les Alle­mands avaient voulu évacuer la popu­la­tion vers Cernay. Ils l’ont fait pour la majo­rité des habi­tants de Vieux-Thann, ceux au delà du pont de la Thur. Ma famille avait déjà préparé tout pour cette éven­tua­lité, mais ils ont pu rester.

En octobre, Maman et mon grand-père avaient été convoqués 2 fois, à la Gestapo de Thann. Ils leur ont dit qu’il était signalé que: « le Flie­ger Siffer­len s’est éloi­gné sans auto­ri­sa­tion de son unité et il est supposé qu’il s’agit de déser­tion: es wird Fahnen­flucht ange­nom­men ». Le papier pelure signa­lant cela, envoyé à 5 desti­na­taires diffé­rents: Kripo, Gestapo de Mulhau­sen et Tann…m’a été remis après l’ar­mis­tice par les FFI. Les poli­ciers ont fait pres­sion sur maman pour essayer de savoir où je me trou­vais. Ils ont dit: « Déser­teur! Ils ne savent pas ce qu’ils font à leurs parents ceux-là ». Maman inno­cem­ment a dit: mais il n’était jamais un lâche-Feigling. Réponse du poli­cier : « Verdammt noch mal, das glaub ich schon »….

Maman avait peur de repré­sailles. Ils auraient pu les emme­ner, comme ils l’ont fait pour d’autres parents de déser­teurs ou réfrac­taires, et les dépor­ter en Alle­magne ou en Silé­sie.
Pour cette raison, ma famille tenait à rester à la maison, dans la cave au 19 route de Cernay malgré le risque et le danger extrême.
Mon frère Gérard, était là aussi. Né en 1930, il n’avait pas été incor­poré dans l’ar­mée, mais au mois de septembre-octobre, tous ces jeunes, et des anciens, ont été ramas­sés et envoyés du côté de Belfort, à Rouge­mont le Château, pour creu­ser des défenses anti-chars. Il était avec d’autres jeunes et en a gardé un très mauvais souve­nir ; c’était la première fois qu’il était enlevé de la maison et devant subir des brimades de la part de jeunes « chefs » de la Landju­gend Hitler Jugend.
Gérard est revenu ensuite à Vieux-Thann et pendant tout le temps de ce front de la « poche de Colmar », il est resté avec maman et les grands parents dans la cave.
Il avait 14 ans.
Pour ces semaines dans la cave, on m’a raconté ensuite que le grand père, chaque fois qu’il y avait des bombar­de­ments d’ar­tille­rie, montait le matin au rez de chaus­sée et regar­dait si la statue du Sacré Cœur posée sur un socle dans l’angle de la salle de séjour était encore là. Quand c’était le cas, il disait  » la statue est encore là, nous sommes proté­gés ». Pour eux, c’était un signe.
De temps en temps, un soldat alle­mand, origi­naire du pays de Bade, leur appor­tait un morceau de Kommis, le pain des soldats de la Wehr­macht. C’était vrai­ment le front.
J’ai appris aussi, que l’un des mitrailleurs alle­mands placé sur la colline au-dessus de notre maison, avait pris comme cible la collé­giale de Thann. Plusieurs fois, pour se venger, il a tiré avec la mitrailleuse sur la tour gothique. J’ai encore vu les impacts de balles témoins d’un tir groupé.
Autres choses : des bles­sés dans la maison à côté. Cette maison collée à la nôtre, avait été un certain temps occu­pée par un émet­teur radio. Régu­liè­re­ment, quand ceux-ci se mani­fes­taient, les Français les repé­raient et leur répon­dait par l’ar­tille­rie qui tombait dessus ….ou à côté. Cette maison a été complè­te­ment détruite, la nôtre à 80% surtout dans la nuit de Noël. Tout a été recons­truit après la guerre sur les mêmes fonda­tions.

LIBÉRATION

Ma famille a été réel­le­ment libé­rée début janvier, alors que la poche de Colmar l’a été le 4 février 1945.
On peut aussi rappe­ler que le Rangen, la montagne de 400 m au-dessus de Thann, célèbre pour son vignoble, a été un lieu de combats très durs. Les tirailleurs maro­cains, en janvier 45, ont payé très lour­de­ment : 450 hommes ont été tués. C’était ce qu’on voit dans le film les Indi­gènes: les Tirailleurs algé­riens et maro­cains, habillés en kaki, dans la neige, et les Alle­mands en face, en grands manteaux blancs, qui les tiraient comme des lapins. Commen­taire compa­ti­sant: « die armen Kerle » les pauvres gars! Affreux !
Vers la fin janvier, le 29, il y a eu l’avan­cée vers Cernay, à 3 Km plus loin sur la côte 425. C’était très sanglant aussi, mais a ébranlé les posi­tions alle­mandes et a contri­bué à faire évoluer la poche de Colmar jusqu’à l’écra­se­ment des forces enne­mies. Les popu­la­tions au nord- ouest de Colmar Benwihr, Mittel­wihr, Sigol­sheim… ont souf­fert terri­ble­ment pendant cet hivert 44–45, surtout autour de Noël. Nous, à Vieux Thann, nous étions quand même à 40 Km plus au sud.

Person­nel­le­ment, je n’ai pas vécu cela, mais on me l’a raconté à mon retour.

Depuis, à chaque fois qu’il y a une fête de libé­ra­tion à Vieux-Thann, je suis invité comme citoyen de la ville. Pour le 65ème anni­ver­saire, j’ai fait l’ho­mé­lie et j’ai présidé la messe. J’étais reçu avec beau­coup de sympa­thie à chaque fois. Le maire de Vieux Thann tient à culti­ver la mémoire, alors que Thann qui est plus impor­tant, fête moins. Ce qui explique que le drapeau de l’une des compa­gnies qui était la plus enga­gée, -il n’y avait plus d’an­ciens combat­tants de cette unité- a été offert à Vieux-Thann, parce qu les Spahis de Vesoul ou Besançon savaient que là il serait honoré.

En septembre 1945 je rentre au grand sémi­naire de Stras­bourg pour des études de théo­lo­gie à la Faculté et ainsi me prépa­rer à deve­nir prêtre. Nous étions 110 en première année dont la plupart anciens incor­po­rés de force, certain ayant fait la Russie… 78 ordon­nés prêtres en 1950 par Mgr Jean Julien Weber ».

Joseph Siffer­len, le 15 janvier 2013

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