KOENIG Chris­tiane

Commentaire (0) La vie quotidienne dans les provinces annexées

 

Le père de Chris­tiane Mengus, après avoir combattu les Alle­mands en 1939–1940, est contraint d’en­dos­ser l’uni­forme des Waffen SS. Pendant ce temps, à Stras­bourg, la vie conti­nue au Cercle nautique réqui­si­tionné par les SS.

Chris­tiane Koenig est née le 16 décembre 1934 à Stras­bourg (Bas-Rhin). Ses parents rési­daient au 12, rue des Dentelles. Sa petite enfance s’écoule, entou­rée de sa Grand’­mère et de ses parents.

« De mon papa, pompier profes­sion­nel, dont le beau casque et l’uni­forme me lais­saient pleine d’ad­mi­ra­tion, j’avais de temps en temps le droit de contem­pler les photos où il posait en uniforme de Zouave. Il avait été appelé sous les drapeaux en 1930 et à sa demande inté­gra le 2e Régi­ment de Zouave stationné au Maroc. Très bon musi­cien (1er Prix au Conser­va­toire de Stras­bourg) il fut admis à la musique du régi­ment et voya­gea beau­coup. Je me l’ima­gi­nais d’ailleurs combat­tant des fauves et chevau­chant d’étranges bêtes à deux bosses.
Ce n’est qu’en 1939 que mes souve­nirs deviennent plus précis. J’al­lais sur mes 5 ans !

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Premières frayeurs !

Le masque à gaz était une affreuse chose ressem­blant à une tête de monstre et qui sentait mauvais. J’avais peur d’étouf­fer. Bon gré, mal gré, même en m’op­po­sant farou­che­ment, on réussi à m’af­fu­bler de cette chose immonde.

Nous devions quit­ter notre petit nid. Papa étant mobi­lisé au 23e Régi­ment de forte­resse à Souf­flen­heim, c’est nous les femmes (pas de minis­tère de la condi­tion fémi­nine pour nous défendre) qui devions assu­rer notre évacua­tion.

Petite paren­thèse, je vois encore Grand’­mère chapeau­tée d’un petit bibi avec des fleurs séchées tordre le cou de notre petit canari adoré « Hansele ». Geste que je trou­vais affreux, mais qui au fond à permis à notre petite boule jaune de ne pas crever de faim ou de mourir sous les dents des nombreux chats qui rodaient dans les rues.

Char­gée chacune d’une valise, de nos masques à gaz et moi en plus de mon petit « Frit­zele » (petit ourson en peluche), nous nous sommes lancées dans une cohue iden­tique à celle des jours de grève du XXIe siècle. Nous avons été diri­gés vers des wagons munis de banquette en bois. Une grosse bête noire souf­flant de la vapeur et bouf­fant du char­bon nous a menées vers notre destin. Tout cela était très impres­sion­nant et sans l’inquié­tude des adultes cela aurait pu être une grande aven­ture.
Après un voyage sans fin nous arri­vâmes au but. Après une nuit passée sur la paille dans un hall immense, j’ap­pris que nous étions à Château­roux.
Pourquoi Château­roux dans l’Indre et pas Peri­gueux ou Clair­vivre ? Tout simple­ment parce que la Manu­fac­ture des Tabacs (SEITA) de Stras­bourg y était dépla­cée et que Grand’­mère y travaillait comme ciga­rière, puis comme télé­pho­niste. Maman, momen­ta­né­ment sans travail, l’avait suivie.

Dès le lende­main de notre arri­vée, c’est à dire le 4 septembre 1939, nous prenions posses­sion de notre petit loge­ment réqui­si­tionné chez des gens épatants, rue Jeanne d’Arc prolon­gée. C’était une grande pièce munie d’une chemi­née, d’un placard et juste équi­pée d’un évier, d’une table et de trois lits (dont un lit cage)… La maison se trou­vait entre un pont de chemin de fer et un bouilleur de cru… bonjour les odeurs !

Maman restait au foyer pendant que Grand’­mère travaillait à la Manu­fac­ture de Tabacs. Noël 1940 fut toute­fois tris­tou­net pour nous, malgré les cadeaux reçus des voisins et des trois petits cama­rades : Papa nous manquait.

Avions italiens sur Château­roux

Quelle joie de revoir Papa le 21 janvier 1940 ! Les voisins avaient même déposé des victuailles devant notre porte ! Vêtu de son uniforme kaki, il portait crâne­ment son képi et surtout ses « wickel­gam­masche » (bandes molle­tières) J’étais toute fière de montrer à mes copains que j’avais aussi un papa. Il m’a même accom­pa­gné à mon école, dont je ne sais plus le nom. Par contre, je me souviens très bien de notre maîtresse Melle Violant : c’était une vraie cari­ca­ture avec ses lunettes cerclées de noir.

Le départ de Papa pour Stras­bourg, le 14 février 1940, nous laissa inquiètes et tristes.
Même à Château­roux nous n’étions plus tranquilles. Pris pour cible par les alliés des Alle­mands, en l’oc­cur­rence les Italiens dont la cocarde sur les avions ressem­blait à celle des Français, nous ne trou­vions rien de mieux à faire que de nous abri­ter sous ce fameux pont de chemin de fer ! Quelle bonne idée ! C’est préci­sé­ment ce pont qu’ils cher­chaient.
Je vois encore très nette­ment les pilotes dans leur carlingue avec leur serre-tête sur le crâne… C’est là que j’ai vu les premiers bles­sés parmi des civils évacués et qui avaient pris place dans des trains mitraillés par les Italiens.

Quelque temps après, les soldats alle­mands en Feld­grau ont débarqué. Très gentils, ils tentaient d’ama­douer la popu­la­tion en distri­buant des frian­dises. Notre voisin, M. Caillaux, le bouilleur de cru, était très embêté, son âne ne voulait plus lui obéir : il s’ap­pe­lait « Hitler ».
Plus de nouvelles de papa qui avait été fait prison­nier près de Hague­nau. Mais, dès sa démo­bi­li­sa­tion en juillet 1940, il réin­té­gra le corps des sapeurs-pompiers de Stras­bourg.
Nous, de notre côté, sommes reve­nues à Stras­bourg en août 1940. Voyage de retour angois­sant. Qu’al­lions nous trou­ver dans cette Alsace annexée au Reich ? Choc plus grave encore pour moi qui avais perdu mon « Frit­zele » (j’y pense encore main­te­nant après plus de 60 ans !).

A Stras­bourg

C’était un soir de décembre, je me souviens vague­ment avoir entendu, peu après le hurle­ment des sirènes, des déto­na­tions. Maman parais­sait inquiète. C’était la première attaque aérienne de Stras­bourg par les Anglais.

Avec papa nous faisions des figu­rines en plomb que nous jetions dans l’eau froide pour obte­nir de drôles de forme. Malgré la présence des alle­mands, les jeux d’en­fants repre­naient le dessus : les parties de glisse le long du chemin de halage, à côté du pont Saint-Martin, sur une luge datant de la fin du XIXe siècle furent épiques. Tout le monde se moquait de moi ! On se faisait égale­ment des frayeurs au bord de l’écluse, face à l’usine de choco­lat Schaal… J’ai égale­ment souve­nance des Kléberlé, sandales dotées d’une semelle en bois rigide avec lesquelles on se coinçait doulou­reu­se­ment les orteils ; en hiver, nous avions de vrais sabots dans lesquels on se tordait les chevilles telle­ment la neige restait collée aux semelles.
En août 1940, Papa, jugé poli­tique­ment incor­rect au sein de la Feuer­schutz­po­li­zei, alla travailler dans une ébénis­te­rie à la Krute­nau.
En octobre 1940, vêtue d’un tablier noir à liséré rouge, Maman me traîna à l’Ecole Saint-Louis, quai de Fink­willer, et là, ô joie, je fus jugée trop malingre pour aller dans la première classe alle­man­de… Mais, je n’y ai pas échappé l’an­née suivante.
Nous restâmes jusqu’en juin 1942 rue des Dentelles.

Sport­ge­mein­schaft SS – Strass­burg

De bouche à oreilles, Papa apprit qu’un bel appar­te­ment de concierge allait se libé­rer. Une des condi­tions pour l’ob­te­nir : pouvoir répa­rer des barques et autres canoës en bois. Maman et Grand’­mère, décla­rées Fran­zo­sen­kopf, donc indé­si­rables, ne travaillaient plus, la déci­sion fut prise de démé­na­ger vers les beaux quar­tiers de la ville, au 22 Illwall­strasse. C’était une solide maison de 1881 en grosses pierres taillées dans du grès des Vosges. Nous allions habi­ter un bel appar­te­ment au 2e. Quel luxe : nous avions toutes les commo­di­tés !
Au premier étage il y avait les vestiaires et une salle de réunion, pompeu­se­ment appe­lée « Casino » avec un « zinc » (bar). Au rez-de-chaus­sée, un immense garage abri­tait de nombreux bateaux de tout calibre avec, au fond, l’ate­lier de Papa. Avant la guerre, cela s’ap­pe­lait le Cercle Nautique de Stras­bourg et c’était le lieu de rencontre de la « jet set » de Stras­bourg. Réqui­si­tionné par les Alle­mands, il devint la « Sport­ge­mein­schaft SS ». Malgré l’in­va­sion des offi­ciers SS pendant la jour­née, faisant claquer leurs bottes et hurlant des ordres, le soir, en cati­mini, de mysté­rieux person­nages se rencon­traient dans le fameux Casino : c’était des amis résis­tants… N’y avait-il pas de meilleure planque ?

Rencontre avec la Gestapo

En juin 1942, Papa est nommé Boot­schrei­ner et travaillait encore dans l’ébé­nis­te­rie de la Krute­nau dont le patron était alle­mand. Lors d’un Kama­rad­schaft­sa­bend, peut être un peu trop arrosé, notre « Alsa­cien » se révolta et insulta les Alle­mands en les trai­tant de Schwo­we­pack. Dénoncé par un collègue, il fut convoqué à la Gestapo et cuisiné pendant 24 heures. C’est grâce à l’in­ter­ven­tion d’un offi­cier alle­mand, grand blessé de guerre, et qui avait assisté à cette fameuse soirée, qu’il fut libéré.
Scola­ri­sée en octobre 1942 à la Gudrun­schule (Insti­tu­tion Ste-Clothilde), je n’étais pas une élève très studieuse. Détes­tant roya­le­ment les Alle­mands, je ne parti­ci­pais que molle­ment au « Heil Hitler ! » mati­nal et les « Räder müssen rollen für den Sieg » me lais­saient de glace. Je souf­frais toute­fois beau­coup pour un petit copain légè­re­ment handi­capé, un vrai souffre-douleur de notre maîtresse qui le frap­pait régu­liè­re­ment avec une règle sur ces pauvres petites jambes couvertes d’ec­zéma.

Petite compen­sa­tion extra­s­co­laire : c’était les sorties que nous faisions à la campagne avec mes copains, les « Scha­geble » (leur nom était Jacob). Nous partions le matin dans la Schnerr, genre de navette, pour arri­ver à Lamper­theim via Venden­heim. On nous lâchait dans les champs de pommes de terre, car nous avions pour mission de ramas­ser le maxi­mum de dory­phores, que nous mettions dans des cornets fabriqués dans du papier jour­nal. Le soir, nous reve­nions avec notre cargai­son de bestioles, je ne me souviens plus quelle fut notre récom­pense. En même temps, par bravade, nous compo­sions de jolis bouquets avec les trois couleurs de la France (margue­rites, bleuets et coque­li­cots). Nous avions un certain succès dans le tram qui nous rame­nait ; une alle­mande a même voulu nous les ache­ter !

Waffen SS !

Le 23 avril 1943, Papa fut convoqué au centre de recru­te­ment de Morhange. On lui annonça qu’il allait être incor­poré dans la Waffen SS. Il eut même droit au fameux tatouage sous le bras, signe distinc­tif des SS. Je sais qu’il alla au front de l’Est, je n’ai malheu­reu­se­ment plus aucune trace à part un télé­gramme en prove­nance de Silé­sie Silber­berg Eulen­ge­brirg.

Dès le départ de Papa, Maman fut embau­chée comme Haus­meis­te­rin, mais vu le faible revenu elle travailla en même temps comme comp­table dans une librai­rie de la Place Kléber, la « Buch­hand­lung Metz­ger » de Stutt­gart (actuel­le­ment Librai­rie Kléber, le tout ayant était recons­truit après la guerre).
Grand’­mère et moi étions donc seules. Dénon­cées par une chari­table voisine (alsa­cienne) de nous expri­mer en français, on nous menaça de nous faire partir du jour au lende­main pour Karls­ruhe en Umschlung. J’avais de sacrés problèmes pour l’ap­pe­ler « Oma ».
Un jour un offi­cier SS – de la pire espèce – hurla des ordres à Grand’­mère qui, évidem­ment (elle était origi­naire de Paris) ne compre­nait rien à son jargon, prit sa mine la plus ahurie et se fit passer pour sourde et muette ! Rageu­se­ment, l’Al­le­mand se préci­pita sur un tableau d’af­fi­chage et le remplit d’une écri­ture gothique (Sutter­lin­schrift). Grand’­mère prenait un air de plus en plus débile et l’of­fi­cier, furieux, repar­tit en jurant !
Nous devions égale­ment nous débrouiller pour palier à une pénu­rie d’ali­ments frais, car le cita­din mangeait de la vache enra­gée malgré les Ersatz et les tickets de ravi­taille­ment. (étant enfant unique je n’avais droit qu’à un quart de lait frais entier par jour). Nous étions donc obligé d’al­ler Hamstere (se ravi­tailler). De bon matin nous partions, maman chevau­chant un antique vélo, moi assise à l’ar­rière, desti­na­tion Kolb­sheim. Nous devions louvoyer car c’était « Streng Verbo­ten » de s’ap­pro­vi­sion­ner chez les paysans qui eux-mêmes étaient contrô­lés et surveillés par les Bauernfüh­rer. De temps en temps, des actions de répres­sion étaient entre­prises. On était fouillé et les denrées trans­por­tées confisquées. Outre les amendes immé­dia­te­ment perçues, la prove­nance des achats devait être décla­rée.

Bombar­de­ments !

Dans notre maison il n’y avait pas de cave, donc aucun abri. Nous devions nous réfu­gier dans la cave de la maison voisine. C’était un abri précaire, pratique­ment de plain-pied, sans aucun renfor­ce­ment. Des étudiants d’avant 14/18 y avaient habi­tés : les murs et les plafonds étaient remplis de dessins repré­sen­tant des têtes de morts, des fantômes tenant des faux et des graf­fi­tis du style « In hundert Jahre wieder… » etc…. Vrai­ment macabre pour la gamine que j’étais. Toute la maison­née, ainsi que d’autres voisins, s’y réfu­giaient en cas d’alerte. Cet abri était meublé (lits, tables, chaises). Il y avait égale­ment une bassine remplie d’eau et des morceaux de chif­fons qui devaient être mouillés et mis devant la bouche en cas d’ef­fon­dre­ment de la maison. Les murs mitoyens des fonda­tions étaient percés d’une porte en briques préfa­briquées qu’on pouvait faci­le­ment enfon­cer grâce à une masse à proxi­mité et permet­tant le passage d’une maison à l’autre.
Le bombar­de­ment du 6 septembre 1943 n’était, parait-il, en aucun cas compa­rable aux Terro­ran­griff (attaques de terreur) effec­tuées sur les villes alle­mandes pour détruire et casser le moral de la popu­la­tion alle­mande. Celui-là ne devait toucher que des objec­tifs stra­té­giques limi­tés, mais qui, du fait de la tactique employée par les Améri­cains (un tapis de bombes lâchées très large­ment de part et d’autre de l’objec­tif), ont fait des dégâts impor­tants, notam­ment dans toute la partie Sud de Neudorf, entre la rue Rath­sam­hau­sen et la ligne de chemin de fer. Beau­coup de Stras­bour­geois pensaient d’ailleurs que l’avia­tion alliée ne s’at­taque­rait pas à une ville alsa­cienne. La popu­la­tion fut tota­le­ment surprise. Les bombar­diers larguèrent quelques centaines de bombes dont des incen­diaires. Une partie de Neudorf prit l’as­pect d’un paysage lunaire. De nombreux morts et bles­sés furent à déplo­rer.
A partir du prin­temps 1944, l’of­fen­sive aérienne alliée sur une grande partie de l’Eu­rope occi­den­tale s’in­ten­si­fia en prévi­sion du débarque­ment. Les voies de commu­ni­ca­tion furent parti­cu­liè­re­ment visées. Stras­bourg allait à nouveau être sérieu­se­ment touchée à six reprises.
Le 1er avril 1944 la partie Sud de Neudorf a été touchée, ainsi que la Meinau. La popu­la­tion avait cette fois pris l’alerte au sérieux et s’était mise à l’abri. De ce fait, il y eut moins de morts et de bles­sés, mais de nombreuses maisons furent endom­ma­gées et détruites.
Lors du bombar­de­ment du 27 mai 1944, veille de Pente­côte, ce sont les usines d’avia­tion Junker et la voie ferrée qui étaient visées. La Meinau est à nouveau touchée ainsi que Schil­ti­gheim et Bisch­heim. La maison de mes grands-parents, rue Henri Heine – pardon Chami­sots­trasse – fut légè­re­ment touchée. Grâce à un lais­sez-passer maman a pu se rendre sur les lieux.

Les bombar­de­ments des 19 juillet et 3 août 1944 avaient pour objec­tif la gare de triage de Haus­ber­gen. Le bombar­de­ment a été effi­cace car ce sont surtout les instal­la­tions ferro­viaires qui sont touchées. Je pense que cela devait être l’avia­tion anglaise, beau­coup plus précise.
Le 11 août 1944, par une très belle jour­née, donc visi­bi­lité parfaite, le centre de Stras­bourg fit l’objet d’une attaque massive. Les alertes étaient presque quoti­diennes et il n’était pas rare de voir passer des forma­tions de plusieurs centaines de bombar­diers qui allaient attaquer le Sud de l’Al­le­magne. Les Stras­bour­geois ayant toujours la convic­tion que leur ville ne serait pas attaquée durent déchan­ter. Les premières esca­drilles lâchèrent leurs cargai­sons sur Cronen­bourg, Schil­ti­gheim et Bisch­heim. Une autre vague d’ap­pa­reils se diri­gea vers le centre et, après le lance­ment d’un signal fumi­gène carac­té­ris­tique, lâcha ses bombes. La cathé­drale fut touchée avec l’Oeuvre Notre-Dame, le Palais des Rohan et l’An­cienne Douane. A la place Guten­berg et dans la rue des Veaux de violents incen­dies firent rage. Au Port au Pétrole, un réser­voir fut touché. On voyait les flammes de chez nous : le ciel resta embrasé quelques jours. Stras­bourg connaî­tra encore de nombreuses alertes.
Le 25 septembre 1944, par une jour­née pluvieuse et sans visi­bi­lité, nous avons subi le plus violent bombar­de­ment. C’est le centre de la ville, place Kléber (Karl Roos Platz pour les Nazis), rue du 22 novembre, la Gare, la Poste centrale, le quar­tier de la Bourse ainsi que Bisch­heim, Lingol­sheim et Ostwald qui furent touchés. Des milliers d’im­meubles endom­ma­gés et détruits et beau­coup de morts et de bles­sés. Les pertes humaines furent surtout impor­tantes dans le quar­tier de la Gare. Plusieurs trains venaient d’ar­ri­ver (j’avais surpris une conver­sa­tion d’un agent de pompes funèbres qui disait que les secou­ristes trans­por­taient les têtes des morts).
C’est ce jour là que nous avons vu rentrer maman les genoux et les bras en sang, les habits déchi­rés, pleins de pous­sière de ciment, mais vivante ! C’était toujours une grande angoisse pour les familles : on ne savait jamais dans quel état on allait retrou­ver son habi­ta­tion.
Il y eut encore trois attaques, les 28 et 3O septembre ainsi que le 17 octobre, provoquant des dégâts minimes.
Petit rayon de soleil pendant ces terribles jour­nées, ce fut le jappe­ment d’un petit chiot que j’avais récu­péré après un bombar­de­ment. Je l’ai évidem­ment ramené à la maison et, en lui donnant le bibe­ron, nous avons réussi à le sauver. Il nous resta fidèle pendant 13 ans.
Pendant les alertes et les bombar­de­ments, c’était l’hor­reur. J’avais une peur atroce, à tel point que j’avais comme un 6e sens. Je me préci­pi­tais sur ma petite valise bien avant que l’alerte se déclenche : je la sentais ! Les alertes de nuit étaient terribles pour moi : s’ha­biller en vitesse, descendre dans le noir, car on n’avait pas le droit d’al­lu­mer les lumières, etc….
Le soir, bien camou­flées dans notre cuisine, maman me faisait lire les contes des Frères Grimm et, de ce fait, j’ou­bliais un peu ma peur. La jour­née, dès qu’il y avait une alerte, je descen­dais seule à la cave – Grand’­mère ne m’ac­com­pa­gnant jamais –, les mains cris­pées sur le Luft­schutz­gepäck, petite valise qui conte­nait les papiers les plus impor­tants et un mini­mum d’ef­fets indis­pen­sables à une survie.

Pendant les bombar­de­ments, lorsque le sol trem­blait sous vos pieds, que les murs bougeaient, dans le noir – la lumière s’étant bien sûr éteinte –, je m’ac­cro­chais déses­pé­ré­ment aux basques d’une voisine alle­mande, Frau Otto, mère de quatre enfants, qui avait la gentillesse de s’oc­cu­per aussi de moi. Nous ne savions jamais si la prochaine bombe serait pour nous. Le bruit des avions, ainsi que le siffle­ment des bombes et leur déto­na­tion étaient insup­por­tables.
A la fin des bombar­de­ments, lorsque la Entwar­nung (fin d’alerte) des sirènes reten­tis­sait, on sortait hébété des caves. Au loin on voyait de la fumée et, au-dessus de la ville, un nuage de pous­sière s’éle­vait. J’étais seule­ment rassu­rée lorsque je voyais maman reve­nir ; pour elle aussi le cauche­mar prenait fin puisque tout le monde était en bonne santé.
Pendant ce temps aucune nouvelle de papa. Accro­chées à la radio, nous écou­tions, clan­des­ti­ne­ment, des nouvelles de Londres qui nous infor­mait sur l’avance alliée. Derrière la porte de la cuisine, maman avait fixé une grande carte de France sur laquelle elle déplaçait, au fur et à mesure, des petits drapeaux.

Drôle de visite !

Début septembre 1944, deux dames portant des habits de deuil, une jeune et une grison­nante, sont venues supplier maman de cacher respec­ti­ve­ment leur frère et leur fils. C’était un membre du Cercle Nautique, déser­teur de l’ar­mée alle­mande. Venu en « perme », il avait réussi, lors d’un bombar­de­ment, à s’en­fuir du train qui le rame­nait au front de l’Est (les Alle­mands rame­naient auto­ma­tique­ment les permis­sion­naires alsa­ciens vers la Russie de peur qu’ils désertent !). Porté soi-disant disparu par les auto­ri­tés mili­taires alle­mandes, il fallait à tout prix lui trou­ver un endroit où se cacher. Ne pouvant refu­ser, vu la détresse de la mère et de la sœur, il trouva donc refuge à la « SS Sport­ge­mein­schaft » ! En cas d’une descente des Alle­mands, une cachette était prévue dans une chambre froide dont la porte était camou­flée par un grand tableau noir. On risquait gros ! A partir du 30 août 1944, une prime de 100 à 500 Marks était accor­dée au déla­teur.
La menace gran­dis­sante d’une nouvelle offen­sive alliée entraîna la mobi­li­sa­tion géné­rale de toute la main d’œuvre dispo­nible qui devait être envoyée dans les Vosges et autour de Stras­bourg. Dans toute la ville fut orga­nisé le Schant­zein­satz (travail de retran­che­ment). Maman fut donc convoquée, puisqu’elle était sans travail suite au sinistre de la librai­rie qui l’em­ployait. Cela concer­nait d’ailleurs encore d’autres femmes n’ayant pas atteint 55 ans. C’était vrai­ment un travail de force. Mais cet effort fut tout à fait inutile et dispro­por­tionné par rapport aux résul­tats obte­nus !
Toujours sans nouvelles de Papa, qui d’ailleurs n’au­rait même pas eu le droit de venir puisque les permis­sions à desti­na­tion de l’Al­sace furent suppri­mées (Urlaubs­perre) à daté du 6 septembre 1944, sauf pour les Alsa­ciens ayant fait preuve d’hé­roïs­me… ou ceux concer­nés par le décès d’un des leurs.
Cepen­dant nous remarquions à de multiples signes que l’ar­mée alle­mande était en train de craquer. Les restric­tions se faisaient nombreuses, des entre­prises alle­mandes étaient trans­fé­rées vers l’in­té­rieur du Reich, des véhi­cules de toutes sortes passaient à travers la ville en direc­tion de Kehl, etc… Des mesures éner­giques étaient prises à l’en­contre des troupes en retraite et des fuyards… Mais quelle joie pour nous !
Le 22 octobre 1944, le Gaulei­ter Wagner créa le Volks­turm.

« Si kumme ! »

En novembre 1944, les derniers civils alle­mands partirent. Nous enten­dions tonner les canons au loin et, la nuit, le ciel était illu­miné par des éclairs. « Si kumme ! » (« Ils viennent ! »). Ce petit mot passait de bouche à oreille. On était tout à la fois plein d’ap­pré­hen­sion et de joie !
Dernière bravade de gosses : par petits groupes, on se tenait près du petit pont surplom­bant l’Ill, près du quai Rouget de l’Isle, et nous nous moquions de l’af­fo­le­ment des femmes alle­mandes qui nous deman­daient la direc­tion du pont de Kehl ! On leur indiquait cepen­dant toujours le bon chemin.
Maman avait pris le risque d’in­for­mer notre voisine alle­mande de l’ar­ri­vée immi­nente de nos libé­ra­teurs. Elle croyait encore au « Grand Reich ». Elle fit quand même ses valises à temps et parti avec ses quatre enfants. Son mari était Haupt­mann (capi­taine) dans l’Ar­mée alle­mande, sans être un nazi.
Le 23 novembre 1944 était une jour­née froide et brumeuse. Les déto­na­tions des canons se faisaient entendre de plus en plus fort. Munie d’un grand cabas en toile et mes tickets de ration­ne­ment, je me rendis encore chez le boulan­ger qui se trou­vait allée de la Robert­sau.
Personne ne s’at­ten­dait à une arri­vée si rapide de la 2e DB. Maman, qui se trou­vait au centre ville, rentra avec un des derniers trams encore en circu­la­tion.
C’est le lende­main que j’ai vu les premiers chars français débou­cher au quai Rouget de l’Isle.
A la recherche d’ali­ments, les caves alle­mandes étant bien acha­lan­dées, les pillages étaient deve­nus monnaie courante ; les gosses imitaient les adultes. Ayant récu­péré une soupière blanche remplie d’une poudre, genre bouillon gras, je me suis retrou­vée toute seule au coin de la rue Stoe­ber. En voyant les soldats casqués, mitraillette au poing marchant à côté des chars, j’ai tout laissé tomber et j’ai pris la poudre d’es­cam­pet­te… Ils n’avaient pas l’air de rire, leur visage était sévè­re… Ils se sont arrê­tés devant notre maison le « SS Truc.. » pensant sans doute y trou­ver des alle­mands. Notre déser­teur était heureu­se­ment parti. Grand’­mère, avec sa gouaille et son accent de titi pari­sien, les a rassu­rés. Les sourires sont reve­nus ainsi que les embras­sades. Un drapeau français, sorti de sa cachette, flotta bien­tôt à notre balcon.
Epoque bénie pour les gamins. Nous rece­vions du « singe » (Corned Beef), du sain­doux et du choco­lat. Ensuite ce fut l’ar­ri­vée de l’ar­mée améri­caine. Ils étaient station­nés boule­vard de l’Oran­ge­rie. Nous leur appor­tions des drapeaux avec la croix gammée, en retour nous rece­vions des conserves et des… ciga­rettes.

Les Alle­mands reviennent

En janvier 1945, c’est la grosse panique ! Les Alle­mands reviennent ! Compro­mis par le déser­teur que nous avions caché et dont tout le monde connais­sait l’exis­tence, nous avions natu­rel­le­ment peur des repré­sailles. Nous n’avions aucune connais­sance, ni les moyens d’al­ler nous réfu­gier de l’autre côté des Vosges comme certains ont pu le faire. A nouveau nous enten­dions les canons tonner. Des patrouilles alle­mandes parvinrent à fran­chir le Rhin et à s’in­fil­trer jusqu’en bordure de l’Oran­ge­rie.
Ener­gique­ment défen­due par les troupes françaises et surtout les gendarmes, près de Kilstett, les Alle­mands n’ont pu reprendre Stras­bourg, malgré de multiples efforts.
Le 11 février 1945, le Géné­ral de Gaulle, après s’être recueilli à la cathé­drale de Stras­bourg, édifice mutilé par les bombes et les obus, passa en revue les défen­seurs de Stras­bourg, place Broglie : tirailleurs algé­riens, FFI et Brigade Alsace-Lorraine. Les copains et moi étions évidem­ment au premier rang. Les tirailleurs algé­riens « Goumier », vêtus de leur djel­laba, coif­fés d’un turban, nous faisaient peur, malgré leur gentillesse et leurs sourires, parfois éden­tés !
Au cours du deuxième trimestre 1944–1945, ce fut le retour à l’école qui est rede­ve­nue l’Ins­ti­tu­tion Ste-Clothilde. Les maîtres alle­mands furent rempla­cés par des sœurs de Ribeau­villé. Sur le chemin de l’école, nous devions souvent nous mettre à l’abri puisque Stras­bourg subis­sait encore les tirs de l’ar­tille­rie alle­mande. Nous ramas­sions des éclats d’obus. Cela dura jusqu’au 15 avril 1945.
Maman alla propo­ser ses services à la Croix Rouge française et travailla au Centre de rapa­trie­ment du Wacken, dans l’es­poir de voir reve­nir Papa via ce centre.

« Chris­tiane s’ich diner Pape ! »

Juillet 1945. Pour nous les enfants, c’étaient les vacances scolaires. Nous profi­tions du beau temps pour nous baigner dans l’Ill qui n’était pas encore polluée. Sur la route, un homme très maigre et bronzé chemi­nait lente­ment, comme s’il hési­tait à avan­cer. Il regar­dait anxieu­se­ment vers notre maison. Tout à coup une amie me cria « Chris­tiane s’ich diner Pape ! ». Ne me recon­nais­sant pas, je n’osais venir à sa rencontre. C’est là qu’il m’a sourit et d’une voix enrouée m’a appelé.
Enfin je m’ap­pro­chais et timi­de­ment embras­sais ces joues creuses. Repre­nant vrai­ment conscience de sa présence, je pris le vieux vélo de Grand’­mère et, d’une seule traite, me rendis au Wacken cher­cher Maman.
Après une longue sépa­ra­tion la famille était à nouveau réunie. C’était le 2 juillet 1945. Il se reposa quelques jours et nous raconta enfin ses péré­gri­na­tions. Après la Silé­sie, il partit pour la Hongrie, à Buda­pest, où il fut chargé de s’oc­cu­per de la Feldküche (roulante). C’était un « vieux » de 34 ans… ses compa­gnons l’ap­pe­laient Vater. Le siège de Buda­pest commença. La ville fut encer­clée par la terrible armée russe, les « Yvan ». Il y eut énor­mé­ment de morts et de bles­sés parmi les Alle­mands. Toute­fois, il réus­sit à s’en sortir avec un cheval et sa Feldküche.
Fait prison­nier par les Russes, il subit l’hor­reur d’un camp à ciel ouvert où les prison­niers étaient entas­sés, serrés comme des sardines et à même le sol. Traité moins que des chiens, la nour­ri­ture leur était jetée et il fallait se bagar­rer pour un morceau de pain rassis et boueux.
Impos­sible de prendre contact avec les gardiens qui étaient de vraies brutes, surtout si on a été un Waffen SS.
Du jour au lende­main cela chan­gea : trans­féré, bien entendu à pied, dans un camp améri­cain en avril 1945, les condi­tions de survie s’amé­lio­rèrent. Après plusieurs tenta­tives pour prendre contact avec les gardiens, il trouva enfin un offi­cier améri­cain qui, ayant eut vent de l’in­cor­po­ra­tion de force des Alsa­ciens dans l’ar­mée alle­mande, le sortit de ce camp de misère. Pensant bien faire, l’Amé­ri­cain lui enleva son tatouage en le char­cu­tant avec je ne sais quoi ! Résul­tat : ce fameux tatouage s’était trans­formé en une vilaine cica­trice puru­lente ne lais­sant pas de doute sur son origine.

Fin du calvaire

Très dimi­nué physique­ment et mora­le­ment ( il ne pesait plus que 45 kg), il fut d’abord hospi­ta­lisé, puis dirigé sur un centre de rapa­trie­ment de Linz. Habillé propre­ment avec un costume brun rayé, iden­tique à celui de tous ses cama­rades, il retrouva enfin son Alsace.
Il réin­té­gra le Corps des sapeurs-pompiers de Stras­bourg le 15 septembre 1945. Lavé de tout soupçon, les cinq années de « mise à pied » forcée de la Feuer­schutz­po­li­zei lui furent rendues.
La « SS Sport­ge­mein­schaft » rede­vint le Cercle Nautique de Stras­bourg.
Toute­fois, dans la vie courante, nous rencon­trions encore beau­coup de diffi­cul­tés. Le gaz de ville ne fut réta­bli qu’a­près le 26 juin 1945. Nous manquions encore cruel­le­ment de denrées fraîches ; tout était encore rationné. Le marché noir fleu­ris­sait. La partie la plus aisée de la popu­la­tion trou­vait tout sur un « marché paral­lèle ». C’était encore une période bénie pour les commerçants et les paysans qui abat­taient clan­des­ti­ne­ment le bétail.
C’est aussi le temps des règle­ments de compte, pas toujours justi­fiés. Il y avait une telle haine contre les déla­teurs. D’ailleurs, à la Meinau, il y avait un centre d’épu­ra­tion dans lequel on retrou­vait des Alle­mands n’ayant pu partir, ainsi que des alsa­ciens soupçon­nés d’in­tel­li­gence avec les Alle­mands.

Enfin les années noires s’es­tom­paient. Je pouvais à nouveau dormir tranquille­ment, plus d’alerte, plus de bombar­de­ment.
Un mauvais rêve me pour­sui­vait cepen­dant ou plutôt un cauche­mar : Je me trou­vais dans la rue Mercière, face à la cathé­drale, qui était un immense tas de gravats. Il ne restait que quelques pans, de la fumée se déga­geait et on enten­dait une étrange musique. Il y avait des cadavres et, tout à coup, des sque­lettes revê­tus de grands manteaux noirs se diri­geaient vers moi ! J’avais beau recu­ler, ils essayaient toujours de m’at­tra­per… Heureu­se­ment, je me réveillais dans mon lit à côté de Grand’­mère.
Après une colo­nie de vacances à Lourdes, spécia­le­ment desti­née aux petits cita­dins les plus malingres et les plus touchés psychique­ment, je retrou­vais le train-train de tous les écoliers. C’est là que s’ar­rête mon long récit sur une petite enfance sous l’an­nexion alle­mande ».

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