Les Alle­mands, les déser­teurs de la repen­tance

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Tout d’abord, je vous remer­cie d’avoir porté à la connais­sance de vos lecteurs [de L’Ami hebdo] en 2016 le procès que j’ai engagé pour faire recon­naître par l’Al­le­magne l’in­cor­po­ra­tion de force comme crime contre l’hu­ma­nité.
Dans sa réponse d’une désin­vol­ture extrême adres­sée à mon avocat, l’Auswär­tiges Amt ignore l’in­cor­po­ra­tion de force respon­sable de la mort ou de la dispa­ri­tion de 40 000 Français rési­dant dans les trois dépar­te­ments annexés par les nazis.
Cela est inac­cep­table. En consé­quence, je pour­suis la procé­dure.

Que pensez-vous de la récon­ci­lia­tion franco-alle­mande ?

J’y suis très favo­rable. Elle est indis­pen­sable. Par la récon­ci­lia­tion franco-alle­mande, le géné­ral De Gaulle a réin­té­gré l’Al­le­magne dans le concert des nations, mais il n’a jamais voulu lui donner les clefs de l’Eu­rope.
Le géné­ral De Gaulle, ancien combat­tant de la Première Guerre mondiale, a souhaité arri­mer l’Al­le­magne à la France pour construire l’Eu­rope et permettre aux jeunes géné­ra­tions de vivre en paix sur un conti­nent ravagé par trois guerres en un siècle.
La récon­ci­lia­tion franco-alle­mande ne peut pas se résu­mer à des rencontres offi­cielles avec des déjeu­ners, des toasts et des embras­sades. Chacun de nos conci­toyens doit en voir la mani­fes­ta­tion dans la satis­fac­tion de ses attentes légi­times de justice.

Qu’en­ten­dez-vous par là ?

Depuis la fin de la guerre, il n’y a guère eu de repen­tance de la part de l’Al­le­magne pour les exac­tions commises dans toute l’Eu­rope : les dépor­ta­tions, l’en­rô­le­ment de force, les expul­sions, les trans­ferts forcés de popu­la­tion, le travail obli­ga­toire, les villages incen­diés, la popu­la­tion suppli­ciée, les exécu­tions sommaires, les fusillades, les pendai­sons, les repré­sailles contre les civils, les crimes de guerre, les crimes contre l’hu­ma­nité.
L’Al­le­magne de l’après-guerre fut parta­gée en deux pays qui, chacun à sa façon, proté­gèrent les anciens nazis. Sur la scène offi­cielle de la poli­tique, l’un accu­sait l’autre de proté­ger les nazis quand lui-même pour­sui­vait en justice soit de simples exécu­tants, soit des vieillards graba­taires rapi­de­ment libé­rés pour raisons de santé.
Pendant des décen­nies, l’Al­le­magne a vécu sur des mythes : celui d’une mino­rité de nazis (en 1939, le parti nazi comp­tait 11,5 millions de membres, en 1945 il en restait 8,5 millions) qui avaient opprimé le pays, celui du bon nazi, celui de la résis­tance dans la Wehr­macht… Il est temps de mettre fin aux « histoires » et de regar­der l’His­toire en face.
Seul le chan­ce­lier Willy Brandt s’est rendu au monu­ment du ghetto de Varso­vie où il s’est agenouillé pour deman­der pardon au peuple polo­nais. Le soir même de ce 6.12.1970, il s’est adressé aux Alle­mands dans une allo­cu­tion télé­vi­sée pour expliquer son geste en décla­rant : « Nous sommes majeurs… nous devons regar­der notre passé en face ».
C’est le compor­te­ment d’un homme d’Etat.

Les chan­ce­liers Gerhardt Schrö­der et Angela Merkel, respec­ti­ve­ment invi­tés au 60e et 70e anni­ver­saire du débarque­ment en Norman­die n’ont pas eu le courage de se rendre au cime­tière alle­mand de La Cambe (24 000 tombes) pour hono­rer les soldats alle­mands morts pour leur patrie sous prétexte que certains avaient servi dans les Waffen-SS.
Dans tous les pays du monde, les soldats morts pour leur patrie sont hono­rés. L’at­ti­tude de la chan­ce­lière a suscité un fort mécon­ten­te­ment dans les familles des soldats tués, car nombre d’entre eux avaient été affec­tés d’of­fice dans les Waffen-SS après la défaite alle­mande de Stalin­grad.
Jusqu’à ce jour, il n’y a pas eu un seul mot de repen­tance des auto­ri­tés alle­mandes pour nos 40 000 Alsa­ciens et Mosel­lans morts et portés dispa­rus. Pas un mot de la part du président Gauck à Oradour-sur-Glane. Il y a eu 40 000 vies sacri­fiées, 40 000 êtres humains. Ce ne sont pas 40 000 dossiers qui ne sont pas reve­nus de la guerre.
Les Alle­mands sont les déser­teurs de la repen­tance : le vent de la repen­tance souffle sur le monde, il n’épar­gnera pas l’Al­le­magne.
Pour conclure, je rappel­le­rai les paroles pronon­cées le 8 mai 1985 par l’an­cien président Richard von Weinzä­cker : « Nous devons comprendre que la récon­ci­lia­tion franco-alle­mande ne peut pas exis­ter sans le main­tien du souve­nir du passé ». Puisse-t-il être entendu !

Etes-vous opti­miste quant à l’ac­tion en justice que vous avez entre­prise ?

Oui, pour trois raisons.

1. Les bases juri­diques du dossier présenté par mon avocat son très solides. J’en profite pour rendre hommage publique­ment à M. le profes­seur Jean-Laurent Vonau pour son aide très précieuse.
2. L’Al­le­magne est un pays démo­cra­tique : dans une démo­cra­tie, les magis­trats sont indé­pen­dants et jugent selon les règles de droit en vigueur.
3. Une nouvelle géné­ra­tion va arri­ver aux commandes en Alle­magne qui souhai­tera régler les dossiers du IIIe Reich toujours en souf­france.

Que souhai­tez-vous pour 2017 ?

Tout d’abord, je souhaite à toute l’équipe de votre jour­nal et à tous vos lecteurs une excellent année dans la paix et la joie.
En 2017, j’ai­me­rai que toutes les communes de nos trois dépar­te­ments rappellent le souve­nir de l’in­cor­po­ra­tion de force en lui dédiant une rue. Cela permet­trait à nos 40 000 morts et dispa­rus de ne pas être oubliés et de rester présents dans la vie quoti­dienne de nos villes et de nos villages.
Je pense qu’à Stras­bourg, la place de Bordeaux devrait être débap­ti­sée. Je me pose la ques­tion suivante : qu’ap­porte à la ville de Stras­bourg le fait d’avoir une place de Bordeaux ? Bordeaux est :

 le funeste symbole du lâche aban­don par l’As­sem­blée Natio­nale de nos trois dépar­te­ments à l’Al­le­magne après la guerre de 1870.

 le nom de l’inique procès qui a jeté l’op­probre sur les incor­po­rés de force et sur l’Al­sace.

Pour ma part, je pense que cette place doit chan­ger de nom et commé­mo­rer le souve­nir de nos 40 000 morts et dispa­rus. Le devoir de Mémoire l’im­pose.
Ils se sont sacri­fiés pour nous. Et nous, qu’a­vons-nous fait pour eux ?

Enfin, la langue alle­mande s’est enri­chie du mot Deser­teur qui a remplacé Fahnen­flüch­ti­ger. Espé­rons qu’elle s’ap­pro­prie rapi­de­ment le mot « repen­tance ».

R. B.

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