Robert Pfan­ner – Article paru dans les DNA du 25.8.17 trans­mis par Yves Scheeg

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Robert Pfan­ner fait partie des 1 500 incor­po­rés de force de Tambov auto­ri­sés, en juillet 44, à quit­ter le camp pour rejoindre l’Afrique du Nord. Aujourd’­hui âgé de 97 ans, l’an­cien coif­feur revient sur cette terrible guerre qui l’a, pendant trois ans, éloi­gné de l’amour de sa vie : Juliette.

 

Ce fut la plus belle jour­née de sa vie. « Lorsque j’ai débarqué du train, j’ai marché et puis je l’ai vue, sur le quai. Je suis resté bouche bée, à la regar­der. Et puis on s’est enlacé, long­temps. » C’était la fin de la guerre, Roger Pfan­ner venait d’ar­ri­ver à Stras­bourg après trois années infer­nales. Il retrou­vait son épouse, Juliette, qui le pensait mort. Elle avait reçu, en septembre 1943, une lettre des auto­ri­tés alle­mandes qui signa­lait que son époux était porté disparu.
Roger est veuf depuis plusieurs années mais lorsqu’on évoque celle qui a partagé sa vie, son visage s’éclaire. « J’ai vécu 66 ans de bonheur ! » Celui qui a fêté le mois dernier son 97e anni­ver­saire s’est marié en 1941.
Comme son père, Roger était coif­feur. En 1942, il avait repris le salon de son pater­nel à Neudorf et Juliette l’épau­lait. « Après six semaines de gérance, ces salauds d’Al­le­mands m’ont envoyé au RAD [ Reich­sar­beits­dienst ]. »
Début 43, l’Al­sa­cien, né à Hoen­heim, est enrôlé de force dans la Wehr­macht. « Je me souviens de mon incor­po­ra­tion. On passait devant des offi­ciers qui nous diri­geaient vers deux files. On ne l’a su qu’a­près mais, ceux qui allaient à droite restaient en France. Les autres partaient combattre sur le front russe. » Roger s’est retrouvé à gauche.

« Je me trou­vais avec des offi­ciers alle­mands, dont un géné­ral. Je leur coupais les cheveux ! »

Même loin­tains, les souve­nirs sont toujours là. Il se rappelle cette longue jour­née où il a été « canardé » par les fantas­sins de l’Ar­mée rouge. Sa première fois au feu. « On se trou­vait en haut d’une colline. On s’est vite enterré mais moi, je n’avais pas de pelle ! J’ai dû creu­ser à la main. On avait peur de crever. » Comme tous les incor­po­rés de force, il n’avait aucune échap­pa­toire possible. C’était soit une balle sovié­tique, soit une balle alle­mande s’il tentait de s’éva­der.
Pour­tant, il a fran­chi le pas, en juillet 43. Son unité est alors encer­clée près de Kiev. « Avec un copain alsa­cien, lors d’une retraite, on n’a pas bougé et on s’est enterré en atten­dant que les Russes nous dépassent. »
Arrêté, Roger est conduit dans un camp de travail près de Moscou où il subit des cours d’en­doc­tri­ne­ment. « Je me trou­vais avec des offi­ciers alle­mands, dont un géné­ral. Je leur coupais les cheveux ! »
Il demande aux auto­ri­tés sovié­tiques de pouvoir rejoindre les forces françaises libres en Afrique du Nord. Peine perdue. Comme d’autres français, il est dirigé vers le camp de Tambov. « J’y suis resté un an et un jour. Et chaque jour, au moins une cinquan­taine de prison­niers mouraient. C’était l’en­fer. Je faisais partie du kommando de la forêt. On partait comme des morts vivants chaque matin vers 6 h et on se rendait dans une forêt où il fallait scier des arbres. Chaque jour, des gars crevaient. En hiver, on avait de la neige jusqu’aux genoux. La nuit, dans les baraques, on se collait pour avoir chaud. Et le matin, il arri­vait souvent que l’on se réveille à côté d’un mort. On ne le signa­lait pas de suite pour pouvoir récu­pé­rer sa ration. »
Les kapos, des Alsa­ciens et Lorrains, étaient « pires que les Alle­mands ». Robert ne pèse que 32 kg quand il part de Tambov le 7 juillet 1944 avec les fameux 1 500 prison­niers libé­rés après des trac­ta­tions entre auto­ri­tés sovié­tiques et françaises.
Robert quitte la Russie en train et effec­tue un long périple qui le mène à Téhé­ran où il est pris en charge par les mili­taires anglais. « On a pu enfin bouf­fer correc­te­ment. Trop et trop vite d’ailleurs car on a tous eu la diar­rhée ! Je suis resté deux mois en Iran avant de rejoindre Alger par bateau. On a été attaqué par des sous-marins alle­mands durant la traver­sée mais on s’en est sorti ! » Il termi­nera la guerre dans une Algé­rie en proie aux premières émeutes natio­na­listes.
Comme beau­coup d’in­cor­po­rés de force, Robert a très vite tourné la page de la guerre. Par pudeur. Pour oublier aussi. « J’ai mis trente années avant d’en parler à ma famille ». Il y a deux ans, il s’est rendu à Tambov avec une délé­ga­tion d’élus du conseil dépar­te­men­tal du Bas-Rhin. Sur place, il a versé quelques larmes. « On ne peut pas oublier. Quand vous êtes broyés, réduits à rien, on ne peut pas oublier. »

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