LIROT Jean : Un Malgré-Nous dans les Balkans

Témoignage transmis par sa petite-fille Audrey SIMEON-LIROT

mercredi 16 mars 2011 par Nicolas Mengus

« Je fus enrôlé dans l’Arbeitsdienst en octobre 1942 et j’y restais jusqu’en décembre. Le lever avait lieu à 6 h, il était suivi de la toilette à l’eau froide, torse nu, et du « Frühsport ». Après le petit déjeuner, nous participions à des séances de maniement d’armes avec la pelle ou le fusil. L’après-midi, c’était des exercices de tir et le soir des réunions de propagande. A la fin de l’année, on nous donna une permission libérable de 3 semaines.

De Linz à Patras

Le 13 janvier 1943, je rejoignis Linz, en Autriche et fus affecté à la 13e compagnie du 749e régiment de chasseurs (Jäger Regiment). Après une courte période d’instruction, on nous transporta en train via la Croatie vers le Péloponnèse. Nous débarquâmes ainsi en pleine nature le Jeudi-Saint et dûmes marcher à pieds, chargés de tout le paquetage, sous un soleil de plomb. Nous sommes arrivés dans un village où je rencontrais un pope qui connaissait bien le français et m’invita à partager l’Agneau Pascal : l’animal était rôti et dégusté avec les doigts, comme un méchoui. Notre marche se poursuivi pendant 3 jours et 2 nuits jusqu’à Patras. Au cours des haltes, les gens s’endormaient immédiatement tellement la fatigue était grande.

Engagements contre le maquis en Grèce...

A Patras, nous installâmes nos cantonnements. Nos activités consistaient à guerroyer contre le maquis caché dans la montagne. Les pertes subies furent sensibles, les embuscades avaient lieu dans les rochers qu’il fallait rejoindre par des sentiers escarpés : les routes n’existaient pas. Par ailleurs, on nous chargeait de la garde des ponts et du contrôle de la circulation. En décembre 1943 les partisans réussirent à faire prisonnière une compagnie allemande toute entière : tous ses membres furent exterminés après avoir été jetés dans des précipices. Il n’y eu qu’un seul survivant, un appelé de Sainte-Croix-aux-Mines. Après cette lourde défaite, les Allemands se vengèrent en nous faisant brûler tous les villages d’un canton. Tous les hommes étaient fusillés. Le dernier de ses villages était Kalavrita, là, j’ai réussi à sauver plus de 200 femmes et enfants enfermés dans le collège. M’étant attardé à la banque, je vis ces malheureux agrippés aux barreaux des fenêtres alors que le bâtiment était déjà en flammes. Heureusement, par un surprenant hasard, la clé était restée dans la serrure : j’ouvris la porte, ce fut un sauve-qui-peut général. Les toits s’effondraient, une épaisse fumée s’échappait du bâtiment. Une seule maison fut épargnée dans ce village, elle le dut à la naissance d’une petite fille que sa maman venait de mettre au monde, le bébé venait de vagir la première fois. Ce 13.12.1943, 500 hommes furent fusillés et achevés d’un coup de pistolet dans la nuque. Cet horrible travail dura 3 semaines : tous les villages de la région furent brûlés et tous les hommes exterminés.

Prisonnier de guerre 1944-1946

En octobre 1944, nous avons quitté la Grèce pour l’Albanie, puis la Serbie. Nous entrâmes en contact avec les partisans de Tito, puis dans la région de Sarajevo, les Russes nous encerclèrent puis nous capturèrent. Je contractais la malaria ainsi qu’une forte fièvre ; le train qui nous transportait sauta, la locomotive était hors service, et les escarmouches continuaient. C’est à cette époque et dans cette région qu’André Rossi fut tué. Après notre capture, les soldats russes nous ont tout pris : gamelles, chaussures, couteaux, livrets militaires. Ils se comportaient comme de vrais sauvages. Nous marchions de nuit, subissions des fouilles continuelles, dormions à la belle-étoile. J’ai passé l’hiver 1944-1945 sans chaussures, je marchais pieds-nus, la plante de mes pieds n’était plus qu’une plaie. Nous recevions un litre de soupe par jours, les journées se déroulaient en plein-air sur la glace et la nuit nous trouvions refuge dans une sorte de galerie. Il nous arrivait d’uriner sur nos mains et nos pieds pour les réchauffer. Ce fut un vrai calvaire, il m’est arrivé de rester 3 jours sans prendre aucune nourriture ; je croyais ma dernière heure venue. Ne pouvant plus marcher, je suis resté dans la région de Sarajevo. Un jour est arrivé un char à bœufs qui nous emmena et nous pûmes rejoindre notre groupe. On nous distribua des pommes de terres cuites et de l’eau tirée d’un fossé et c’est ainsi que nous sommes arrivés sur les bords du Danube (région de Belgrade) où l’on nous embarqua sur des péniches : des gamins nous lapidèrent avec des grosses pierres, plus d’un fût gravement blessé. Nous passâmes 12 jours sur les péniches, notre seule nourriture était un litre de soupe par jour.

Péniblement, nous avons atteint le camp de Reni en Roumanie. Nous y avons vécu dans une innommable promiscuité ; celui qui quittait sa place ne la retrouvait plus. Je dormi avec les pieds d’un prisonnier juif comme oreiller. Comme beaucoup d’autres, j’eus à souffrir de dysenterie et de vomissements. Pour comble de malheur, les baraques étaient ouvertes à tous vents, si bien qu’au réveil nous étions recouverts de 5 cm de neige. J’étais toujours pieds-nus et l’état de la plante de mes pieds ne s’améliorait pas. Ce camp renfermait environ 8000 hommes. Nous percevions un litre de soupe et 100gr de pain par jour. Pour nous protéger contre la neige, nous avons creusé des abris, sorte de trous recouverts de bois et de paille. Les plus valides devaient enterrer les morts dans des tombes peu profondes ; par-ci, par-là, on apercevait des membres qui sortaient de terre. Nous étions aussi dévorés par les poux, de temps à autre, on se rendait aux douches et on y désinfectait aussi nos pauvres hardes qu’il fallait protéger contre le vol. Je séjournais successivement dans 3 camps, il m’arriva de travailler comme bûcheron jusqu’à Noël 1945. Après la signature de l’Armistice, l’ordinaire s’était sensiblement amélioré et j’avais réussi à récupérer des chaussures sur un cadavre. Partis à Noël 1945, nous sommes arrivés à Strasbourg le 3 avril 1946. Je fus encore hospitalisé à l’hôpital Lyautey pendant 6 mois et ce ne fut que le 5 novembre 1946 que je fus démobilisé.

Ce fut une singulière aventure où la mort fut notre compagne quotidienne, où nombre d’entre nous ont touchés le fond de la misère et du désespoir, où celui qui ne luttait pas constamment n’avait aucune chance de s’en sortir.

Puisse cet humble témoignage servir de leçon aux « stressés » et autres désespérés de ce XXe siècle finissant »

Propos recueillis le 22 février 1994.

* A propos de Kalavrita et de Mazeika, Yves Scheeg nous signale des sites internet et une publication :

  • En allemand :
  • En anglais :
  • Institut de recherches sociales de Hambourg (éd.), Crimes de la Wehrmacht. Dimensions de la guerre d’extermination 1941-1944. Guide de l’exposition, Hamburg, 2004, p.24-27 (consultable en fichier pdf sur le net).

Voir également le portrait de Claude Faessel-Boehé et de Charles Auguste Freyther publiés sur ce site.


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