KLAUSSER René, un rescapé du camp d’Armavir

D’après un témoignage oral retranscrit par son fils, Michel Klausser

jeudi 23 juin 2011 par Nicolas Mengus

René Klausser (+2009), né le 24.07.1925 à Strasbourg-Neudorf, a été incorporé de force à l’âge de 17 ans et il est resté en captivité 6 mois au camp de Armavir (Russie).

Ci-contre : Portrait de René Klausser en uniforme de la Luftwaffe. Photo prise à Wismar le 15.2.1944.

Sur le front russe et à l’approche des forces soviétiques, mon père est resté abrité pendant trois jours consécutifs dans un trou d’obus a priori afin de se protéger des tirs incessants.
De temps à autres, il avait placé son casque au bout de son fusil pour simuler une sortie, à chaque fois qu’il faisait cette manœuvre et que le casque était à vue, il essuyait tirs et rafales de la part des Soviétiques.
Pour sauver sa vie, il était donc préférable pour lui de rester terré dans son abri de fortune.

Lorsque les troupes russes sont arrivées sur le terrain pour capturer « l’ennemi » dont il faisait de fait partie, aucun ménagement ne leur a été concédé, les Russes ne voyaient en eux que l’uniforme, ils ne voyaient que des soldats allemands !
...

Une fois capturé, il a fallu entamer la longue marche vers le camp de Armavir, marche accompagnée de la soif, de la faim et de l’épuisement.
Quelques évènements ont émaillés ce « voyage » vers Armavir :

  • mon père parlait d’un soldat russe, fier de montrer ses trophées, il avait en effet sur ses avant-bras une série impressionnante de montres dérobées sur les prisonniers ou prises sur les victimes.
  • un autre évènement qui avait marqué sa mémoire était celui d’un prisonnier qui avait pris la malheureuse initiative de sortir du rang lors de la traversée d’un village, il était sorti du rang simplement pour être vu et pour faire signe à une connaissance féminine qu’il avait aperçu dans ce même village. Un soldat russe à cheval s’est immédiatement rué vers le jeune homme, l’a empoigné par les cheveux et l’a traîné derrière son cheval au galop sur une longue distance. La scène était particulièrement dure et très violente selon les dires de mon père.
  • mon père m’a aussi expliqué qu’un matin, un prisonnier manquait à l’appel (il avait sans doute pu s’échapper pendant la nuit). Très ennuyés par cet élément manquant et soucieux des conséquences vis à vis de leur hiérarchie, c’est sans aucun scrupule que les soldats russes ont « ramassé » sur le passage un pauvre paysan hongrois qui était dans son champ de pommes de terre. Le malheureux hongrois a donc complété la troupe et « remplacé » le prisonnier évadé. Ce paysan a suivi le chemin et le sort des incorporés de force jusqu’à Armavir !
  • mon père indiquait aussi que les Alsaciens-Mosellans capturés avaient beau clamer qu’ils étaient français, rien n’ y faisait, les Soviétiques les considéraient avant tout comme des Allemands, aucune distinction nétait faite, se réclamer français pouvait même provoquer de la suspicion. ...

Le camp d’Armavir :

  • Le paysage ressemblait plutôt à un paysage de steppes - mon père y avait aperçu des chameaux (?) - il se souvenait aussi d’une montagne assez haute que l’on apercevait depuis le camp.
  • Les prisonniers dormaient dans des trous creusés à même le sol, dont le fond était tapissé de foin infesté de poux et de puces. Cet « habitat » était paradoxalement la seule façon de se protéger efficacement du froid très vif en hiver.
  • les latrines étaient constituées de simples planches de bois installées un peu à l’écart à l’air libre.
  • les « repas » étaient très maigres, les prisonniers ne mangeaient pas à leur faim.
  • aucun régime de faveur n’était accordés aux Alsaciens-Mosellans qui clamaient être ’français".
  • les Russes avaient des planchettes de bois sur lesquels ils inscrivaient (ou gravaient) les noms des prisonniers - lorsqu’un prisonnier mourrait, les Russes passaient un simple coup de rabot sur le nom du défunt, aucune autre trace n’était gardée (...), leurs vies ne représentaient rien.
  • les Soviétiques avaient donné pour mission aux prisonniers de fabriquer des briques (a priori en terre cuite) qu’ils devaient ensuite transporter sur une distance assez longue vers un village en construction. Les prisonniers ont largement contribué à la construction de ce village...
  • mon père est resté en captivité pendant 6 mois, jusqu’au jour où un accord politique a permis aux Alsaciens-Mosellans d’être distingués des soldats allemands. A partir de ce jour leur traitement a changé et le retour pouvait être espéré. ...

Le retour :

Après un long périple, en train essentiellement, mon père m’a raconté l’immense joie de ses parents d’avoir pu le retrouver sain et sauf, après n’avoir eu pendant longtemps aucune nouvelle.

Par contre aucune cérémonie officielle, aucune véritable attention de la part des autorités par rapport à ces jeunes qui sont revenus au compte goutte et qui ont vécu l’enfer ... on les considéraient plus ou moins comme des « Boches » (ce qui faisait mal) - sans compter les nombreux disparus qui ne sont jamais revenus, dont les parents ont attendu vainement le retour et n’ont jamais connu le sort.

Outre les victimes directes de l’incorporation de force, combien de familles proches ou dans le voisinage ont été brisées, combien de mère éplorées n’ont pas vu le retour de leurs fils uniques ou même de fratries !
Pas de médailles pour eux, ni de monuments aux Morts, mais une forme de mépris.

Les regards et les visages que l’on peut voir dans le fichier photographique des disparus soulignent de façon poignante et sans qu’ aucune parole ne soit nécessaire le drame des incorporés de force.

Une génération entière sacrifiée, dont chacune des victimes porte les patronymes des familles alsaciennes ou mosellanes ; toutes les familles sont touchées de façon plus ou moins proche par ce drame !


Ci-dessus : René Klausser est assis au-dessus des hélices de l’avion.

Extraits du journal de René Klausser né le 24/07/1925 à Strasbourg-Neudorf et incorporé de force en 1943 (il n’avait pas encore 18 ans)

Introduction

«  Ma jeunesse a été très dure, j’ai été enrôlé de force dans l’armée allemande, puis fait prisonnier en Russie à Armavir entre la mer Noire et la mer Caspienne.

Cette période triste et noire forme un homme et forge un caractère. Lorsqu’on sort de cette expérience, on s’éloigne des futilités, des civilités et autres artifices. On prend conscience que la vie est un éternel combat, qu’elle est fragile et éphémère.

On s’attache à l’essentiel.  »

«  L’incorporation de force nous a contraint de porter cet uniforme que l’on haïssait, nous avions été vendu par Pétain «  un héros de 14-18  », pour être ensuite en captivité en Russie, comme des Allemands de souche.  »

«  Lorsqu’en 1946 nous sommes revenus libérés, ceux qui nous ont traités de «  Boches  » étaient sans doute des ignorants ou des idiots.  »

Avant l’Annexion

«  Mon père était employé des tramways et faisait la ligne 14 qui allait de la place Kléber au Neuhof.

Ma mère faisait les ménages pour améliorer notre quotidien.

Nous étions 2 frères, j’étais l’aîné, mon frère et moi avions une enfance heureuse au Neudorf.

Nos jeux se passaient essentiellement dans la rue entre copains.

Notre occupation favorite était de faire des «  Schelleparty  » (parties de sonnettes), en rentrant le soir nous appuyions sur toutes les sonnettes des immeubles et nous enfuyions pour voir à distance l’effet produit ...  »

L’Annexion avant l’incorporation

«  Mes études secondaires se sont déroulées à Strasbourg sous l’occupation au lycée Fustel de Coulanges rebaptisé par les Allemands «  Erwin von Steinbach Schule ;  » 

Il était défendu de parler français, de porter des bérets, de dire «  bonjour  » ou «  au revoir  », tous les cours commençaient en levant le bras en l’air et en disant «  Heil Hitler !  »

«  Un jour le directeur du «  Gymnasium  », un Allemand de Berlin, m’a convoqué dans son bureau pour me poser quelques questions.

  • «  Votre père travaille au tramway ?  »
  • «  Pourquoi ne vous êtes vous pas inscrit à la Hitlerjugend ?  »

A cette 2e question, je répondis que mes parents n’étaient pas très riches, que j’avais suffisamment de devoirs à faire, et que je faisais des petits boulots à droite à gauche pour pouvoir me faire de l’argent de poche.

Le directeur me répondit froidement : «  je suis au regret de vous dire que si vous n’êtes pas inscrit à la Hitlerjugend la semaine prochaine, votre père perdra son travail  »

Afin de préserver le travail de mon père, je me suis fait inscrire à la section locale du Neudorf.

Avais-je un autre choix ?

J’avais 15 ans et avais pris la décision de ne jamais aller à aucune réunion de section.

A la suite de cela, mon père prenait le plaisir d’annoncer dans le tramway, en forçant et en appuyant un accent français : la « Karl Roos Platz  »

L’incoporation de force (1943)

 (Celles ou ceux d’entre nous qui auraient refusé l’incorporation de force, voyaient leurs familles menacées de déportation dans les camps)

  • En 1943, je n’avais pas encore 18 ans, j’ai d’abord été enrôlé à l’Arbeitsdienst quelque part en Autriche où nous avions un uniforme kaki et un bonnet militaire. Nous faisions un travail obligatoire et suivions une formation militaire.


Ci-dessus : Au RAD. Distribution du courrier (Postverteilung) le 24.9.1943. René Klausser est le premier à gauche.


Ci-dessus : Au RAD, Trupp 10 : Kempf, Kaiffel, Schmucker, Sepp (?), Gorsfel (?), Auffinger (?), Haiseln.

  • J’ai ensuite été affecté et envoyé dans une unité de la Flak, la Luftabwehr (DCA), à Stettin en Pologne, aujourd’hui appelé Gdansk.
  • Au départ de Strasbourg dans le train, nous avons fredonnés la Marseillaise avec mes camarades, bien que cela ne servait à rien ; les soldats allemands «  accompagnateurs  » n’y comprenaient apparemment rien et semblaient ignorer les chants patriotiques français.
  • A Stettin, nous apprenions la manipulation des armes anti-aériennes telle que la «  Z ou 2 cm (?)  » arme très efficace d’origine suisse, sorte de mitraillette canon, installée sur une plateforme ronde, faisant un tour complet et utilisée en étant assis dans un siège de voiture.

Cette arme était capable d’envoyer à partir d’un chargeur des petits obus et balles traçantes vers un objet volant ou fixe.

Cette arme se fabriquait aussi en quadruple (Vierling) même modèle avec 4 petits canons - arme redoutable.

Cet engin était en mesure d’atteindre un homme situé à 1 km avec une grande précision.

On apprenait aussi le maniement du canon 8,8 cm anti-char et anti-aérien, également très précis. Cette arme était capable de faire sauter la tourelle d’un char T 34 russe.

  • Vers la fin de la guerre nous étions en Tchécoslovaquie.

Après avoir reçu l’ordre de faire exploser toutes les armes, canons, fusils et munitions, le commandant nous a lâché en pleine nature.

J’avais gardé une paire de jumelles et un revolver, mais en passant dans un village j’ai donné mes jumelles à un Tchèque, quant au revolver j’ai fini par le jeter dans un pré.

Après avoir été capturés par les 1ers soldats russes, c’est les mains levées que nous nous sommes rendus. Les Russes ignoraient totalement la nation des gens en face d’eux, pour eux nous étions tous soldats allemands.

  • Nous avons été rassemblés et parqués plusieurs jours dans une enceinte grillagée sans toit ni confort.

Nous n’avions droit qu’à une soupe par jour.

J’ai eu la chance de trouver un tonneau de vin éventré dans lequel j’ai pu dormir tête et poitrine protégée des intempéries. Il pleuvait beaucoup.

Le «  voyage  » vers Armavir

Un jour, nous avons tous été rassemblés pour un départ en colonne de marche avec garde armée.

Nous avons marché de Prague via Vienne et ensuite jusqu’à Bratislava, cela a duré une quinzaine de jours.

En cours de route, celui qui traînait, qui était usé par la fatigue ou ne pouvait plus suivre la colonne était froidement abattu !

Dans les rangs, il y avait des filles, celles-ci avaient pour la plupart servies pour le compte du service des postes de l’armée allemande.

Nous les encadrions dans les rangs, mais dès que l’une d’entre-elle était plus ou moins découverte, les soldats russes la sortait du rang pour en abuser bien sûr, mais cela nous l’avons su plus tard.

Pendant le trajet à Vienne il s’est produit un fait qui restera toujours dans ma mémoire.

Nous avions dormi dans un champ de blé à côté de la route.

L’un des prisonniers originaire d’un village proche s’était caché en se couvrant de paille.

Le malheureux a été découvert par un cavalier russe qui l’a saisit par les cheveux et l’a traîné sur la route, en ayant pris le soin d’ordonner à la colonne de se mettre assise le long de la route, pour mieux apercevoir ce «  spectacle  » violent.

Un autre prisonnier habitant un village proche et père de 3 enfants s’est pris une rafale de mitraillette parce qu’il avait essayé de fuir pour rejoindre sa famille.

Son cadavre a été laissé sur la route.

Arrivés à Bratislava, nous avons été parqués dans des wagons à bestiaux, trente hommes par wagons, nous avions du mal à nous coucher dans ces wagons.

Dans un coin du wagon, le plancher était perforé d’un petit trou par lequel nous pouvions uriner ou aller à la selle …

De là, le train est parti vers la Hongrie, la Roumanie, la Mer Noire et enfin Armavir situé ente la mer Noire et la mer Caspienne, dans une région plutôt désertique, chaude en été et froide en hiver, j’y ai même aperçu des dromadaires.

Avant de continuer, il faut vous citer un évènement qui arriva en Hongrie et qui montre bien la cruauté de cette guerre.

Tous les matins nous étions sortis du wagon en rang par 10 (donc 3 rangs) et les Russes nous comptaient avec leurs doigts.

Or, un jour, il manquait un homme à l’appel.

Un Russe poussa un juron par rapport à cette situation.

Recomptage mais rien à faire, un homme manquait.

Que faire ? Il fallait que le compte soit juste !

Sans aucun scrupule les Russes ont tout simplement cherché un pauvre paysan hongrois qui sarclait ses pommes de terre dans un champ voisin et l’ont mis dans le wagon pour que le compte soit juste !

Il a partagé notre sort !

Le camp d’Armavir

  • A Armavir, nous étions dans un camp qui ressemblait à ceux rencontrés en Allemagne : double rangée de barbelés avec un couloir de ronde et aux 4 coins des miradors avec gardiens armés.
  • Les latrines étaient faites d’un trou large de 2 mètres sur lequel il y avait une dizaine de planches de traverses …
  • L’hébergement se résumait à un trou creusé à même le sol, protégé par une charpente de rondins de bois recouverte de terre.

Dans le fond du trou, il y avait de la paille en guise d’édredon.

La paille était infestée de poux et de puces dont j’étais la proie toutes les nuits et qui me causaient une démangeaison insupportable.

  • A l’arrivée dans le camp, les Russes nous ont demandé tout nos papiers : «  Soldbuch  », carte d’identité.

Les Russes ont jetés nos papiers dans un feu devant nous !

Un Allemand avait même une carte du parti communiste auquel il était inscrit et pensait pouvoir en tirer avantage. Mais cette carte a également fini dans le feu comme le reste.

A partir de ce moment, nous avions le sentiment de ne plus exister !

Devant nous, il y avait un gardien avec une planche en bois sur laquelle il y avait des lignes et des cases sur lesquelles il inscrivait au crayon : nom - prénom - nom du père - date de naissance - nationalité, c’est tout !

Cette planche résumait notre vie.

A la sortie du camp, les russes ont passé les planches au rabot pour faire tout disparaître !

Nous sommes restés ainsi dans le camp pendant plus de 6 mois…

Le dur voyage vers le camp de transition (Francfort sur Oder)

Un beau jour, nous avons été entassés dans les mêmes wagons à bestiaux direction Kiev pour arriver finalement dans un camp de transition à Francfort sur Oder dans la partie russe de l’Allemagne.

Nous étions une vingtaine de Français.

Entre temps, pendant le «  voyage  », tous les soirs un soldat passait et demandait : «  Wieviel kaput ?  »

Les hommes trop faibles, qui sont morts en cours de route, ont été chargés dans un wagon en queue de train, et pendant le voyage leurs corps ont été jetés un à un sur le balaste !

Deux de mes amis sont décédés dans ces conditions pendant le voyage.

Le camp de transition de Francfort était une ancienne caserne.

Tous les matins, les morts étaient jetés pêle-mêle sur une charrette et transportés à travers la ville dans un lieu inconnu.

Les femmes étaient à part, mais je me souviens d’une scène où les femmes avaient été rassemblées toutes nues à l’extérieur.

Un soldat russe faisait le tour des «  prisonnières  » en moto.

Le sort de ces femmes étaient peu enviable …

Quelques unes d’entre elles ont fait le choix de s’accorder à un Russe afin de se protéger et de sauver leurs vies !

Vers le retour (1946)

Un jour, on a sorti les Français du rang.

On nous a donné des vêtements militaires russes usagers.

Je me souviens d’avoir eu un manteau militaire troué, le trou était encore largement couvert de sang desséché …

Nous avons été pris en charge dans un premier temps par des soldats anglais.

Nous avons pris des trains en étant logé pour la 1re fois dans un wagon a compartiment : le vrai luxe !

Les Anglais nous ont ensuite remis à l’armée française près de Berlin.

Nous avons été habillé proprement, nourris décemment mais avec restriction.

Ceux qui mangeaient trop étaient effectivement pris de diarrhées et de vomissements.

On nous a remis nos papiers et un peu plus tard nous sommes arrivés à Strasbourg où nous sommes tombés dans les bras de nos parents qui n’avaient plus eu de nouvelles depuis la libération !

Nous étions heureux d’avoir eu la chance se survivre, de retrouver enfin les notres et notre pays !


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