Umschulung

KOPP Charles : CINQUANTENAIRE du Sonderkurs (S.K.2 et S.K3) suivi à la Hochschule für Lehrerbildung de Karlsruhe (devenue, dès 1942, une Lehrerbildungsanstalt, L.B.A)

Texte daté de 1992 et transmis par Daniel Morgen

mercredi 30 mai 2012 par Nicolas Mengus

Allocution prononcée à l’occasion de la sortie annuelle de l’Amicale des Anciens du S.K. 3 , le 4 juin 1992, à l’école Musée d’ECHERY, près de Sainte-Marie-aux-Mines.

Comment commémorer dignement le cinquantenaire de notre scolarité de Karlsruhe ? Faut-il pencher vers la nostalgie, la solennité, la critique, l’humour ? Un peu de tout, sans doute. Laissez-nous donc, tous ensemble, déambuler à travers un témoignage très subjectif, arbitraire par conséquent, dans un passé commun où chacun retrouvera, au détour d’un mot, d’une expression, d’une situation, des souvenirs, agréables ou non, des pensées usées par le temps et pourquoi pas, quelques attendrissements.

Évoquons tour à tour trois croyances souvent associées à cette période.

On entend parfois dire que Karlsruhe, c’était le bon temps. Qu’est-ce que cela veut dire ? D’abord que nous étions jeunes et beaux, en appétit de vivre et plutôt insouciants. Que nous étions entre nous, Alsaciens, peu en contact avec les indigènes, au départ en groupes distincts, Haut-Rhinois et Bas-Rhinois, filles et garçons selon les établissements d’origine, avec des rapprochements à l’occasion des stages pratiques, des matières à option et des affinités particulières. Ajoutons que la mixité, chose nouvelle, alimentait nos premiers émois sentimentaux. Que nous étions payés par la Deutsche Beamtenbank. Que nous n’étions plus sous la tutelle immédiate de nos parents. Libres, en quelque sorte ! Que nous mangions tous les jours, au gré d’une gastronomie originale et rationnée : Königsbergerklopse, Dampfnudeln mit Vanillatunke, Eintopf mit Sondermeldungen, Pompadour Tee ou Moningerbier. Le tout amélioré de victuailles que nous ramenions le dimanche dans nos valises ou dont nous profitions par le truchement de quelque flirt alimentaire. On sortait allègrement au château de Schwetzingen, au Dom de Speyer, au monastère de Maulbronn, à Herrenalb, Frauenalb, au théâtre ou dans un abreuvoir musical. Oui, à ce titre c’était le bon temps, celui d’une jeunesse plutôt libre, sécurisée, presqu’ingénue, d’autant plus magnifiée que notre adolescence fut courte. Ni plus, ni moins !

On dit aussi que, somme toute, la Hochschule für Lehrerbildung était une bonne école.

Sans doute, mais encore ? Il faut dire que l’ambiance y était assez libérale, le style universitaire nouveau pour nous, moins contraignant que le lycée napoléonien, l’E.P.S. laïque ou l’E.N. des hussards noirs de la République. On peut se demander toutefois si ce libéralisme ne cachait pas quelques arrière-pensées officielles. Ne cherchait on pas à nous amadouer un tantinet, à nous ménager, comme on traite des enfants prodigues, égarés dans l’histoire et ramenés au bercail ? Qui sait ? Quant à nous, nous vivions le quiproquo sans le savoir, contents de faire, en attendant, un apprentissage et d’accéder à une qualification.

Apprentissage certes, bien qu’inégal selon l’attention des enseignés et les talents des enseignants, dont les uns devaient sans doute leur promotion tout autant à l’engagement politique, réel ou simulé, qu’à la compétence, alors que d’autres faisaient honneur à la tradition de l’humanisme professoral. Une chose cependant nous avait frappés : c’est l’effort de concilier une culture générale avec une approche professionnelle. Faut-il rappeler quelques noms ? Il y avait là Pfrommer en Erdkunde, qui passait gaillardement de la dérive des continents de Peul Wegener au procès du capitalisme américain de la Frutt Company monopolisant toutes les bananes des Caraïbes. Ungerer en Kindheitspsychologie, qui nous initiait aux Lallmonologe et Ahaerlebnisse de la petite enfance. Andreas Hohlfeld en Histoire qui chantait la gloire des „Deutschen Gestalten der Vergangenheit“. Keitel et ses magische Quadrate. Wehrle et ses Katzenkrallenbewegungen en maquette animée au tableau. Müller et sa panoplie de pédagogues célèbres de Luther à Ernst Krieck, qualifié plus tard de Pädagogischer Hitler. Heimatkunde, Charakterkunde, Sprecherziehung, musische Fächer et j’en passe. Dieu, que de choses nous avons entendues, notées et ... oubliées dans les archives d’une mémoire capricieuse.

Non ! Pas une mauvaise école, parfois fatrasique, mais plutôt bon enfant.

Passons enfin à un dernier lieu commun, associé lui aussi à cette période. Y aurait-il eu un endoctrinement, voire une manipulation idéologique. Je ne le pense pas. Si oui, la plupart d’entre nous semblent avoir résisté à toute contamination profonde. Pourquoi ? D’abord, si tant est qu’elle ait existé, en raison de sa discrétion. Mais surtout parce que la tradition familiale, notre scolarité française antérieure nous avaient en quelque sorte immunisés contre tout fanatisme totalitaire avec son cortège d’uniformes et de slogans à l’emporte-pièce. Par contre, nous avons rencontré une autre civilisation, une autre langue avec sa logique et sa sensibilité propres, bref une autre culture, qui a élargi nos horizons et enrichi des êtres en devenir.

Quant à ceux qui ont fait l’amalgame entre ces deux aspects, idéologique et culturel, il faudrait, avant de se prononcer, déterminer la part de l’influence familiale, d’un milieu fortuit, de l’intransigeance simplificatrice qui caractérise l’intelligence adolescente, sans oublier l’ignorance des effets néfastes du système. Pas d’inquisition à postériori, sauf exceptions aberrantes, s’il y en eut, et que j’ignore. Pour ma part, je me refuse à enfermer la période que nous avons vécue et les gens que nous avons côtoyés dans une seule entité historique et démographique. Il y a eu ceux qui nous ont déplu et ceux qui nous ont intéressés. Ceux que nous évitions et ceux que nous acceptions. Belle leçon que celle qui nous apprend qu’il n’y a que des êtres humains, mais pas d’ennemis héréditaires et pas de nation supérieure ou providentielle, quelle qu’elle soit. Nous avons payé assez cher pour en prendre conscience. Payé, mais vivants et nous faillirions à l’amitié si nous ne pensions un instant à tous ceux qui étaient avec nous et qu’une guerre absurde a détruits.

Faut-il conclure sur une note moins tragique ? Assurément oui.

Karlsruhe, qu’on le veuille ou non, fait partie de notre vie : ce fut une partie de notre jeunesse, de nos apprentissages et de notre enrichissement culturel ! Son héritage fusionna mystérieusement avec la langue et l’esprit français, façonnant ainsi une identité particulière, celle des vétérans et vétéranes alsaciens que nous sommes, sceptiques et souriants à la fois, et ... pleins de contradictions.

Et maintenant que nous savons que nous sommes des chefs d’œuvre en péril, puissions-nous chaque année fêter un nouvel anniversaire au sein de la tribu, dans un climat de concorde et de bonne humeur. Puissions-nous vivre dans le présent en essayant de s’interdire le vague à l’âme des souvenirs et l’inquiétude des anticipations. « Von nun ab haben wir endlos Zeit ! » disait Erich Maria Remarque au retour de la première guerre mondiale, dans son roman « Der Weg zurück », où il dit ses difficultés de réadaptation à la vie d’instituteur qu’il fut d’abord avant de devenir un écrivain exilé. Avec lui, affirmons donc que, dorénavant, nous avons le temps, indéfiniment...

Charles Kopp.


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