Annexion et libération

HINAUS !... RETOUR SUR UNE AFFICHE MONDIALEMENT CELEBRE

mardi 25 novembre 2014 par Nicolas Mengus

« Hinaus mit dem Schwowe Plunder », « Dehors, le fatras boche ». Ces deux affiches signées P. Sainturat et Jacques van Ee, éditées en 1945 à l’occasion de la libération de l’Alsace, reprennent l’affiche bien connue « Hinaus mit dem welschen Plunder », « Dehors, le fatras français » publiée en 1941. C’est cette dernière affiche qui va nous intéresser ici.

Après la défaite française, la vie reprenait en Alsace illégalement annexée au IIIe Reich national-socialiste. Elèves et étudiants reprennent leurs études désormais dispensées en allemand. Notre artiste en herbe retournait à l’Ecole des Maîtres, la Meisterschule, autrefois école des Beaux Arts. Fin septembre 1940, les professeurs distribuèrent un devoir qui semblait anodin : ils devaient, comme à l’accoutumée, traiter un sujet précis et c’était à chacun de le développer, à l’image d’un sujet de philosophie. Ce jour-là, le sujet était « Hinaus mit dem welschen Plunder », « Dehors, le fatras français ».

Un devoir…

Aucun délai n’ayant été fixé pour rendre ce devoir, l’ensemble des élèves de la classe des Arts Graphiques se mit au travail dans une atmosphère bon enfant, d’autant plus qu’aucun tabou ou restriction ne leur avait été imposé. Rien ne permettait aux élèves de supposer que ce devoir pouvait servir à autre chose qu’à évaluer la créativité des garçons et des filles de la classe. Ce devoir, pas plus qu’un autre, ne fit l’objet de discussions en famille.

Les jours passaient et personne n’arrivait à réaliser quoique ce soit de satisfaisant. La plupart des projets montraient l’Alsace séparée de la France par des falaises ou alors mettaient en scène des personnages folkloriques. Il est vrai que le sujet n’était pas évident à traiter.

Notre élève-artiste se souvient : « J’avais beau réfléchir, rien ne me venait à l’esprit. Je lève la tête : trois tables à dessin devant moi, je vois une élève dessiner un coq empaillé posé devant elle… Euréka !! La solution était là, devant moi, d’une évidence à vous faire crier cocorico ! Le grand Gutenberg, du haut de son socle, m’aurait tendu son parchemin, sur lequel est inscrit « Et la lumière fut », qu’il n’aurait pas mieux trouvé ». C’est à cet instant précis que sa vie a commencé à basculer vers l’enfer. Mais il ne pouvait pas encore le percevoir…

Une affiche…

Excité par sa trouvaille, il jette, d’un air amusé, quelques traits de crayons sur sa feuille de papier. Adorant réaliser des caricatures, c’est dans cet esprit qu’il commence à dessiner. Avec des gestes vifs, il esquisse un coq, quelques plumes qui volent, et un aigle qui fond sur lui, toutes serres dehors. Dans sa fuite, le gallinacé entraîne des journaux, des livres et différents papiers. Ses camarades, pouffant de rire, approuvent ou suggèrent de lui enlever encore quelques plumes. Le lendemain, c’est dans une ambiance bon enfant que chacun rendit sa création.

« Cela ne devait être qu’un devoir, un simple devoir à l’école des Beaux-Arts. Si j’avais pu me douter qu’il avait déjà été exécuté par des milliers d’élèves des écoles primaires et secondaires sur l’ensemble de l’Alsace et qu’aucun n’avait été considéré comme satisfaisant. Si j’avais pu voir ce que je verrais par la suite, c’est-à-dire une chambre entière remplie d’esquisses et détudes, alors j’aurais compris. Mais j’étais déjà pris dans un engrenage, un étau qui s’était refermé sur moi, qui avait pris en otage ce qui m’était le plus précieux ...mon don, ma passion... le dessin. A vouloir bien faire, à vouloir trop bien faire, à être trop doué, j’allais le payer, et le payer au prix fort. J’allais entraîner avec moi, à coups de crayons et de pinceaux, ceux que j’aimais. Si j’avais pu le savoir ? Mais comment l’aurais-je su ? ».

Quinze jours plus tard, le directeur vint leur annoncer, très fièrement, qu’une maquette de leur section avait été retenue pour un projet de l’administration. Les élèves étaient très étonnés. « Abasourdi, j’entends monsieur le directeur me dire : « Ils étaient tous très satisfaits de votre maquette. Il faudrait juste y apporter quelques modifications. En voici une liste ». Je prends la feuille ; plusieurs points y sont mentionnés : 1) ce n’est pas l’Allemagne qui doit être représentée, mais l’Alsace. Il y a lieu d’enlever l’aigle et de trouver un autre sujet. 2) doivent apparaître les textes et objets suivants : les livres et journaux – Les Oberlé, L’œuvre, La République, Hansi Mon village –, les objets – buste de Marianne, casque et képi militaire, clairon, tour Eiffel ».

A ce moment-là, la réalisation d’une affiche n’est toujours pas évoquée. « Je pensais naïvement que j’exécutais un dessin destiné à un bureau », se souvient-il. « Pendant toute une semaine, je crayonne, mais rien n’est vraiment valable pour représenter l’Alsace. Un soir, penché sur le rebord de ma fenêtre de ma chambre, je regarde le ciel. Au moment de rentrer, j’aperçois, un étage plus bas, le propriétaire qui balaye sa terrasse. Tout en le voyant faire, une pensée me traverse l’esprit : et si la solution était un balai ? ». A cet instant, son regard accroche la silhouette de la cathédrale dans le lointain. Il savait enfin ce qu’il fallait qu’il dessine. Il se mit à l’ouvrage dès le lendemain et son croquis fut unanimement accepté deux jours plus tard. « Début mai 1941, on me le retourna en me demandant de le réaliser en couleur sur papier format 1 m x 0,71 m. Quelques jours plus tard, le dessin en couleur terminé, je m’apprêtais à le rendre lorsque l’on me pria d’y ajouter un béret. Cela m’agaça prodigieusement, je considérais ce dessin terminé et je voulais passer à autre chose. Je l’installais donc telle une crêpe sur un côté du dessin et je rendais mon projet quelques jours plus tard ».

Le format demandé lui fit alors penser qu’il s’agissait d’une affiche, mais rien n’avait été officiellement annoncé. Il pensait donc que, si affiche il y avait, elle resterait un document unique, peut-être destiné à figurer à l’entrée d’un immeuble administratif. Dans la nuit du 17 mai 1941, sous les rotatives des « Strassburger Neueste Nachrichten », des milliers d’affiches représentant son dessin étaient imprimées.
« Le matin du 18 mai, j’étais stupéfait, éberlué et je ne savais pas si c’était un rêve ou un cauchemar. Partout, mais vraiment partout où mon regard se posait, la même affiche se répétait à l’infini. J’appris que, dans le moindre estaminet, sur tous les murs des villes et villages d’Alsace, la même affiche, avec le même coq perdant ses plumes poursuivi par un balai et, en toile de fond, la cathédrale de Strasbourg, avait été collée. Je n’étais pas le seul à être estomaqué par l’ampleur que ce petit dessin, devenu une grande affiche, avait pris. Aucun professeur des Beaux-Arts ne connaissait le but final de ce devoir ».

Pour toute récompense, ce devoir empoisonné lui a valu la première affiche imprimée, un coffret de crayons et quelques pinceaux.

« Les élèves, qui suivirent le même cursus que moi et qui se firent un nom après guerre, ont apposé, comme beaucoup d’autres anonymes, leur signature sur l’affiche. Ce fut une très brève période pendant laquelle j’eus le droit d’être fier, non d’avoir exécuté une affiche de propagande, mais un dessin humoristique qui amusait beaucoup de monde.

Cette affiche reste collée à moi comme si je me l’étais tatouée à même la peau. Elle va me poursuivre toute ma vie. Elle est, et reste encore aujourd’hui, l’une des affiches la plus représentée et la plus plagiée ».

Elève alors âgé de 17 ans, il ne connaîtra jamais la gloire dont il avait rêvé. Son devoir fit et fait encore couler beaucoup d’encre, mais une encre noire comme le désespoir.

Ci-dessus : La 1re maquette et le devoir définitif. Une version avec la cathédrale de Metz fut demandée au jeune étudiant, mais elle ne fut jamais imprimée. (DR)

Un enfer…

A la Libération, son père fut arrêté à cause de cette affiche. En effet, les autorités françaises ne pouvaient admettre qu’un gamin de 17 ans ait pu réaliser tout seul ce dessin. Il fut d’abords incarcéré à la prison de la rue du Fil, à Strasbourg, puis dans l’ancien camp nazi de Schirmeck (1944-1945). Un comble, car il n’avait entendu parler de cette future affiche que quelques jours avant la mise sous presse.
Quant à notre jeune artiste, il fut incorporé de force au Reichsarbeitsdienst (1941), puis dans la Wehrmacht sur le front soviétique dès 1943. En permission depuis le 17 novembre 1944, il est à Strasbourg quand la ville est libérée. Il est aussitôt arrêté, suite à une dénonciation, le 23 novembre et enfermé, lui aussi, rue du Fil. Il est transféré à l’ancien camp de concentration nazi du Struthof le 27 janvier 1945, puis au camp de Schirmeck au début du mois de mars. Il en est finalement libéré le 30 septembre 1945, après 10 mois d’incarcération… pour avoir simplement été un élève doué.

Mais sa famille et lui n’ont pas fini de payer le prix fort : à cause de cette affiche, sa sœur perd son travail en 1946, son père en 1947 et lui-même à trois reprises.
« Je me demande, encore aujourd’hui, comment on a pu en arriver là, aucun dossier sur les raisons de mon arrestation n’a été ouvert à cette période. Aucune explication sur la réalisation de l’affiche ne m’a été demandée. Si, au moins, j’avais pu m’expliquer, mais non : ils nous ont simplement enfermé sans autre forme de procès », constate-il. « Ce ne sera qu’en 2004 qu’un professeur de l’école des Arts Décoratifs de Strasbourg, qui désirait retracer l’histoire de l’école, découvrira la vérité sur son exécution. Je lui dois aujourd’hui que l’histoire reconnaisse qu’elle fut exécutée non par conviction politique, mais simplement comme un élément dans le cadre de mes études ».

Ainsi, le fait d’avoir été un étudiant talentueux lui valut l’opprobre de la France, cette France qui avait rassuré les Alsaciens annexés en leur disant qu’ils pouvaient signer tout ce que les nazis leur feraient signer, car, du fait que c’était sous la contrainte d’une dictature, il ne leur serait pas tenu rigueur à la Libération. C’est ainsi qu’un artiste fut déporté militaire dans l’armée allemande et subit l ‘épuration de la Mère Patrie. Une belle illustration du paradoxe alsacien…

Nicolas Mengus


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