Télévision

La division « Das Reich » : le point de vue de Patrick Charron

mercredi 18 mars 2015 par Nicolas Mengus

M. Michael Prazan,

Je vous écris suite à la diffusion le 02 mars 2015 sur FR3 de votre documentaire « Une division SS en France, Das Reich ». J’ai contribué au livre de Michel Baury « Pourquoi Oradour-sur-Glane » qui lève quelques tabous autour d’évènements qui ont entouré ce massacre. Ayant aidé à la recherche de documents, photos et films la documentaliste Morgane Barrier, je me fais un devoir de corriger certaines erreurs relevées dans les commentaires.

En effet, j’ai pu entendre que sur les 9000 recrues de début 1944, « le gros des troupes est composé d’Alsaciens » et encore, « En 1944, 6000 Alsaciens enrôlés dans la division Das Reich ». Le chiffre d’environs 800 Alsaciens-Lorrains versés en 1944 dans la Das Reich est plus proche de la vérité. L’un des problèmes majeurs du procès de Bordeaux de 1953 était bien la surreprésentation des Alsaciens-Lorrains avec 13 prévenus incorporés de force et un volontaire, pour 7 Allemands dont aucun officier. Dans la 3e compagnie qui a perpétré le massacre d’Oradour-sur-Glane, ils étaient une vingtaine de Malgré-nous. Il s’agissait de jeunes de la classe 1926 ayant entre 17 et 18 ans qui n’avaient pas le choix. Le refus était puni par l’envoi en camp de concentration ou la peine de mort et pour les familles la déportation. Boris Cyrulnik a dit de l’incorporation de force « Il y a là un système coercitif très difficile à vaincre ». L’Alsace et la Lorraine étaient annexées au Reich, ce qui était fondamentalement différent du statut de la France occupée. A partir de 1942, les Alsaciens et les Lorrains sont mobilisés dans l’armée allemande.

Je pense aussi que le choix d’Elimar Schneider était pour le moins douteux pour servir d’exemple de malgré-nous du fait de l’ambiguïté du personnage. Il y a d’autres Alsaciens encore vivants qui auraient donné une image plus proche de la réalité de ce qu’étaient la majorité des « malgré-nous ».

Il est dit que ce sont 15000 hommes qui prennent la route de la Normandie. En fait ils sont autour de 12000, car le reste de la division sous les ordres du Lt-Colonel Wisliceny environs 8000 hommes reste dans la région de Toulouse. Le 3e bataillon du régiment « Deutschland » sous les ordres du Commandant Schreiber sera responsable du massacre de Marsoulas le 10/06/1944 et de plusieurs autres exactions dans la région de Bagnères-de-Bigorre. C’est le manque de matériel roulant et de formation qui justifiait le maintien de ces troupes dans le Sud-ouest.

S’il est vrai que la division est mise en alerte et en mouvement suite au débarquement en Normandie, la première mission qui lui est confiée est de nettoyer le Massif Central des « Bandes ». Ce n’est qu’à partir du 12/06/1944 qu’elle prend la route du front de Normandie. Elle sera placée ensuite en réserve et engagée seulement fin Juin. Donc, son engagement tardif n’est pas dû à l’action de la Résistance, ni à ce qui est dit dans le film : « sans les exactions et les massacres sur sa route, elle aurait pu faire la différence ». Ce qui est vrai est que du fait du long parcours routier, les véhicules ont souffert et qu’elle manquait de pièces détachées. Le film montre bien une carte d’état-major qui indique « Bereinigung abgeschlossen » nettoyage terminé, ce qui confirme bien la mission donnée à cette division.

Si le caractère criminel de Diekmann n’est pas à démontrer, (voir sa biographie dans le livre de Michel Baury), dire de lui, « Diekmann a commis de nombreux massacres à l’est », est plausible mais ceci n’est avéré par aucun témoignage ou document. Par contre, il est vrai qu’il était blanchi par le juge de la division Okrent dans son rapport de janvier 1945. Le même Okrent qui dans une déposition après guerre, changera de version et accablera Diekmann, confortant ainsi la thèse des Lammerding, Stadler et Weidinger disant qu’il avait outrepassé les ordres.

Le parcours de Erich Kahn, le chef de la 3e compagnie qui a fait toute la guerre dans la Feldgendarmerie de la division n’est pas évoqué, alors qu’il est un acteur majeur du massacre d’Oradour.

Par ailleurs, sur les évènements de Tulle, il semble que ce ne soit pas deux résistants qui étaient parmi les pendus, mais une vingtaine, selon le meilleur historien de cette tragédie, Bruno Kartheuser. Les pertes allemandes étaient de 68 morts, dont une dizaine de SD fusillés et huit soldats de la Das Reich, plus une soixantaine de prisonniers qui seront exécutés par la suite par les résistants.

Les attaques de Tulle, Argenton-sur-Creuse, Guéret, de même que l’enlèvement de Kämpfe et de Gerlach, l’exécution du chauffeur de ce dernier, les évènements de St Junien et la mort d’un soldat allemand, l’embuscade de La Betoulle avec onze soldats allemands tués, ont amené Lammerding à donner l’ordre de faire un exemple à Oradour-sur-Glane. Il était couvert en cela par les ordres de sa hiérarchie, Keitel, Rundstedt, Sperrle pour l’Armée et Himmler pour la SS.

Il aurait été judicieux de rappeler ces évènements majeurs qui permettent de contextualiser le massacre d’Oradour.

Faire un parallèle avec un massacre dans un village en Biélorussie était un bon exemple, mais on aurait pu citer aussi l’Ukraine, la Yougoslavie et la Grèce.
En Italie, le massacre de Sant’Anna di Stazzema, n’est pas le fait de Walter Reder (le bourreau de Marzabotto), mais du commandant Anton Galler chef du 2e bataillon du 35 régiment SS 16e division « Reichsführer SS ». Le procès a eu lieu à La Spezzia dans les années 2000.

Une autre remarque, le choix de films en couleur d’unités de la Wehrmacht en 1940 ou pendant l’occupation n’était peut être pas approprié, il aurait mieux valu pour illustrer le passage de cette division en France, privilégier des photos de la Das Reich et parler d’autres exactions comme les exécutions de Marsoulas, Ste Sixte, Dunes, St Pierre de Clairac, Castelmaurou.

Cela fait quarante ans que je m’intéresse à ces évènements tragiques, et je sais qu’il est très difficile d’aborder ce sujet sans toucher à la sensibilité des parties concernées, que ce soit les Alsaciens-Lorrains, les gens du Limousin ou les anciens Résistants. Le procès de Bordeaux a été un déni de justice pour les familles des victimes et pour les Alsaciens-Lorrains et a provoqué une crise profonde entre les deux régions. Les politiques ont eu peur d’une scission de l’Alsace-Lorraine et ont voté l’amnistie qui a provoqué la colère des Limousins.

La partie non encore écrite de cette histoire est la protection des Alliés dont ont bénéficié les Lammerding, Stadler et Kahn.

Malheureusement, 70 ans après ces tragiques évènements, et malgré de nombreux ouvrages publiés sur les exactions commises par la division Das Reich et de nombreuses archives à présent disponibles, il manque à ce documentaire la rigueur et l’objectivité. Il aurait pu devenir une référence, mais le choix rédactionnel ne me permet pas d’arriver à cette conclusion. Cependant, j’apprécie que vous ayez eu le courage de traiter ce sujet toujours si sensible.

Je vous prie de recevoir mes sincères salutations.

Patrick Charron


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