Camp du Struthof à Natzwiller (Bas-Rhin)

Le commandant Kramer dans les souvenirs d’un enfant de dix ans

mercredi 23 mars 2016 par Nicolas Mengus

C’est à l’initiative du docteur Georges Yoram Federmann, psychiatre et cofondateur du Cercle Manachem Taffel, qu’une rencontre a été organisée, en présence de l’historien Robert Steegmann, spécialiste de l’histoire du Struthof, avec Joseph Metzger, 83 ans, pour évoquer le SS-Hauptsturmführer Josef Kramer, commandant du camp de concentration du Struthof. Un témoignage inédit – même au sein de la famille Metzger - et surprenant.

Joseph Metzger est né en 1933 à Natzwiller. Son père Roger y était cordonnier et sa mère Célestine tenait une épicerie. Quatre de ses frères ont été incorporés de force dans la Wehrmacht. Raymond, né en 1920, rentra de captivité russe tout de suite après la Libération ; Paul, né en 1921, fut pris par les Américains en Normandie ; Charles ne rentra de Russie, très diminué, qu’en 1946 et mourut à l’âge de 50 ans ; Richard se sauva depuis la Pologne. Une de ses deux sœurs, Marthe, enrôlée dans le BDM, travailla dans une ferme dans la région de Stuttgart. Achille, lui, avait 15 ans quand les Allemands voulurent l’enrôler vers la fin de la guerre et fut caché à l’Ecole des Missions de Saverne le temps que les Américains arrivent.
Joseph se souvient aussi que, lors de la construction du camp, les matériaux et le ravitaillement des ouvriers était transporté depuis la gare de Labroque. « La route passait alors par le village. Quand les détenus arrivaient, il fallait fermer les volets ». Par la suite, « on voyait souvent le transport en charrettes, puis en camions, des moteurs d’avions abattus ».

Ayant quitté l’école à l’âge de 14 ans, Charles et Richard, alors âgés de 16-17 ans, travaillaient dans la carrière de granite du Struthof, à l’extérieur du camp. « On n’avait pas le droit d’entrer dans le vrai camp où une pancarte avertissait les curieux qu’on tirait sans sommation ». De 1941 à 1942, le jeune Joseph et d’autres, montaient jusqu’à la carrière pour apporter le « pot du camp » à leurs proches. « Il fallait y monter groupé et se présenter, à midi, au gardien armé ». Ils étaient les seuls à être autorisés à y entrer pour approvisionner les ouvriers. Ceux qui y travaillaient étaient pour moitié des civils et pour moitié des détenus sous la surveillance de kapos. Une fois passé l’entrée, « un grand portique en troncs d’arbres, il fallait marcher au milieu de la route : à gauche se trouvaient les baraquements des détenus, à droite ceux des civils. Je savais dans quelle baraque étaient mes frères ». Les civils n’avaient pas le droit de communiquer avec les kapos et les détenus. Pourtant, « un jeune de 14/15 ans a fait signe à Richard qu’il avait faim, même s’ils étaient relativement bien nourris pour pouvoir travailler. Mon frère lui a fait comprendre qu’il laisserait un bout de pain sous la brouette qu’il retournait, en fin de journée, avant de redescendre au village. Le jeune a dû prendre le pain et, peut-être, se faire prendre, car mon frère ne l’a plus jamais revu dans la carrière. Richard était traumatisé, parce qu’il lui avait finalement rendu un mauvais service ».
Quand, en 1942, les deux frères ont été enrôlés de force dans le Reichsarbeitsdienst, puis dans la Wehrmacht, Joseph n’est plus monté à la carrière.

« On ne savait pas grand’ chose, à l’époque, sur le camp lui-même. Il y avait comme une chape de plomb. » La discrétion et la méfiance étaient de rigueur si l’on voulait éviter les ennuis et ne pas être envoyé « là-haut », comme on le dit encore aujourd’hui.

« Ma mère avait donc une épicerie : une pièce dans la maison qui avait été aménagée avec des rayonnages. Elle servait également débit de tabac (qui avait été mis en place par les Allemands). Les SS du Struthof venaient, le plus souvent à deux, parfois à trois, chercher leur tabac avec leurs tickets. Ils entraient par la porte principale de la maison, prenaient le couloir et la première porte à droite qui donnait sur le magasin ; une autre porte donnait sur la salle à manger. Quand ils entraient, ils claquaient des talons et saluaient par « Heil Hitler, Frau Metzger !  ». C’était impressionnant pour un enfant ».

Le commandant du camp, le SS-Hauptsturmführer Kramer, conduit par son chauffeur, venait aussi chercher son tabac. Pour l’enfant qu’il était, Joseph Metzger se souvient de Kramer comme un homme « d’une très grande culture et avec beaucoup de prestance. Il impressionnait. J’ai toujours été étonné que ce fut le chef du camp. Les autres SS étaient aussi impressionnants, mais ils s’occupaient des basses œuvres ».
Dans l’épicerie, Kramer avait souvent de longues discussions avec Célestine Metzger. Une sorte de confiance s’était établie entre eux. Il lui aurait même dit, ce devait être au début de l’année 1944 : « Mme Metzger, je ne pourrais bientôt plus supporter les horreurs qui se passent là-haut ». Il prétendait aussi être devenu chef de camp suite « à une grosse connerie » qu’il aurait commise : on lui aurait laissé le choix entre le front russe et la direction d’un camp. « C’est ce qu’il a dit à ma mère », se souvient Joseph Metzger. Bien sûr, cela ne correspond en rien avec le parcours de cet officier nazi.

Un autre épisode, qui aurait pu avoir des conséquences dramatiques, a marqué l’enfant d’alors. Après le Débarquement en Normandie, son père écoutait plus fréquemment Radio Londres. « Un jour, Kramer est venu acheter ses cigarettes et, comme ma mère n’était pas dans l’épicerie, il est passé dans la salle à manger où mon père écoutait Radio Londres. J’étais présent. Sur ces entrefaites, ma mère est arrivée. Le SS lui a dit que c’était strictement interdit d’écouter la radio ennemie. Ma mère lui a rétorqué : « Si ça ne vous plait pas, vous pouvez m’emmener là-haut. J’ai quatre fils au front et je n’ai plus rien à perdre ! ». Le commandant lui a répondu qu’il n’en était pas question et l’incident en est heureusement resté là. Mon père a été traumatisé par cet épisode ».

Lorsque le camp a été vidé, les gens de Natzwiller y sont montés. Les FFI sont arrivés ensuite. « Les gens n’y montaient plus alors. On n’osait pas trop. Les FFI étaient très mal perçus. On disait que c’étaient des gens pas très fréquentables. Un gars de Natzwiller y était FFI et venait d’une famille de racailles ».

On le voit, les souvenirs de Joseph Metzger, qui avait alors une dizaine d’années, sont plutôt positifs à l’encontre de Kramer. Peut-on supposer que Kramer avait le souci de vivre en bonne intelligence avec les autochtones, en particulier avec Célestine Metzger qui le fournissait en tabac ? Sans doute fallait-il donner aux Alsaciens – propagande oblige – une bonne image des SS, des gens « toujours polis et bien mis », très éloignée des horreurs concentrationnaires.

Nicolas Mengus

Joseph Metzger (à gauche) et Georges Federmann.
Photo Nicolas Mengus


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