Jean Jux : Lorsque meurt la liberté

mardi 30 janvier 2007 par Webmestre

En cette année où
l’on commémore
l’esclavage, le formidable
livre de Jean
Jux nous parle d’une
autre forme d’asservissement.

L’enfance de Jean Jux
va, comme celle de tous
les Français d’Alsace et
de Moselle, être bouleversée
par la guerre et
l’Annexion de ces deux
régions au IIIe Reich
nazi. Il se souvient de ces soldats français de 39-
40 qui pensaient être en « Bochie » une fois les
Vosges traversées ; l’appel du 18 juin entendu à
la radio ; l’Annexion où régnait la peur et la méfiance
 ; Pétain appelant la France à collaborer ;
l’obligation pour son père, fonctionnaire, d’adhérer
au parti ou - c’était un moindre mal - d’adhérer
à l’Opferring ; le défilé, dans les rues de
Mulhouse en 1942, des volontaires français de
la division « Charlemagne » (« Et dire que les
Français nous traitent, nous, Alsaciens, de
Boches !
 » murmura un des spectateurs).
Il se souvient aussi de ses camarades René, de
Dannemarie, André, de Retzwiller, Marcel, de
Bollwiller (premier incorporé de force de ce village
tué sur le front russe), ou encore de François,
de Ballersdorf. André et René ont été exécutés
pour tentative de fuite vers la Suisse afin
d’échapper à l’incorporation de force (tragédie
de Ballersdorf, février 1943). Quant à son cousin
Alfred, Malgré-Nous lui aussi , il fut déclaré
mort « pour le Führer, le peuple et la patrie »
(décembre 1943), puis, après guerre, « pour la
France ».
Vient le RAD (juin 1943) : « Si déjà nous étions
vendus, troqués à l’ennemi (...), nous nous
voulions libres de pensées et de sentiments ;
ce n’étaient que nos corps qui allaient à l’esclavage...

 ». Au cours de cette période, la population
était dominée par la peur d’être dénoncé,
souffrait de la perte de sa liberté, de la mort ou
de la disparition de ses enfants lors des bombardements
des villes ou sur le front.

À la fin du mois d’octobre 1943, la classe 1925
de Bollwiller apprend sa prochaine incorporation
dans la Wehrmacht ; les trois quarts ne survivront
pas à la guerre. Les jeunes Alsaciens, jusqu’ici
considérés par les nazis comme
« Volksdeutscher Elsässer » (« Alsaciens de
souche populaire allemande ») devenaient, du
fait de leur enrôlement dans l’Armée allemande,
des « Reichsdeutsche », des « Allemands du
Reich ». Cette distinction pouvait mener les récalcitrants,
en cas de rébellion, directement au
peloton d’exécution. Cependant, « l’aigle allemand
étreignant avec ses griffes la croix gammée,
n’était pas le guide de nos pensées,
mais le rappel constant de notre servitude
 ».

Rencontrant à la fois des fanatiques et des Allemands
très humains, Jean Jux se fait de précieux
et sincères camarades, dont Rudi avec qui
il fait équipe pour conduire des voitures hippomobiles
sur le front Est. Après un passage dans
une compagnie disciplinaire, ce qu’il voit lors
d’une course effrénée pour échapper aux Soviétiques
lui vaudra de remarquer : « Il est des moments
où la source des larmes se tarit ; il est
des moments où l’on ne peut même plus être
écœuré
 ». Et pourtant... Au début de l’année
1945, il échappe à l’encerclement dans la poche
de Fischhausen. C’est là, dans un village à mi-chemin
entre Fischhausen et Kœnigsberg (peut-être
Grossheidekrug), qu’il a vu ce que les Soviétiques
firent subir à des civils en représailles
d’une contre-attaque allemande pour débloquer
l’accès à Kœnigsberg : « Il y avait aussi
des cadavres de femmes (...) qui traînaient un
peu partout comme des objets sans valeur
qu’on avait jetés là...
 ». Le spectacle qu’il découvrit
ensuite dans une maison pillée lui retourna
l’estomac.

Puis Jean Jux se retrouve coincé dans Kœnigsberg assiégée. C’est l’enfer qui se déchaîne et la
mort des derniers camarades. Le 10 avril 1945,
tout est fini... ou presque. Jean Jux était alors
loin d’imaginer ce qu’allaient lui réserver les Soviétiques.
Insterbourg, Novo-Sibirsk, Tambow...
des noms symboles d’asservissement, d’injustices,
de souffrances et de milliers de morts. Il
ne retrouva ses foyers que le 27 octobre 1945.

L’après-guerre a été marquée par le procès
d’Oradour, à Bordeaux en 1953. Jean Jux se
souvient d’un des 13 Malgré-Nous accusés qui
préféra quitter ce monde « à peine deux ans
après ce procès, ne pouvant supporter la
honte et le poids énorme de ce crime qu’on
lui avait injustement fait porter... ».

N.M.

Jean Jux, Lorsque meurt la liberté, Editions Serpenoise, Metz, 2005, 280 pages, 25 €.


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