Joseph SCHALK & Marie-José­phine GEIGER – Evoca­tion par leur fils Auguste Schalk

Commentaire (1) Le Livre du Souvenir, Les incorporés de force face à leur destin, Portraits de Malgré-Nous

 

J’évoque ici le passé de guer­rier de Joseph Schalk, mon papa que j’ai aimé et qui est certai­ne­ment fier de ma démarche, car lui était humble et simple dans la vie.

Mon père est né le 18 février 1922 à Witti­sheim. Il y habi­tait avec sa mère. Il n’a pas connu son père qui était décédé suite à des bles­sures occa­sion­nées par le « gaz moutarde » pendant la Première Guerre mondiale. Après la Hitlerju­gend et le Reich­sar­beits­dienst, il a été incor­poré de force dans la Wehr­macht comme Gebirg­sjä­ger. Il a notam­ment combattu en Pologne et en Tché­co­slo­vaquie.

Avant son incor­po­ra­tion forcée, il était passionné de foot­ball. C’était un joueur de bon niveau. C’est lui qui a marqué le but en battant en finale le Racing Club de Stras­bourg (RCS) en coupe d’Al­sace avec le club de Witti­sheim. Son copain de club Paul Fantz et lui devaient signer au RCS. Son ami a eu la chance de ne pas être enrôlé et a pu faire une carrière  profes­sion­nelle. Mon père a été envoyé à la guerre. Il me disait toujours : « C’est le destin ».

 

Parfois, il me parlait de la guerre, de ce qu’il a enduré et il lui arri­vait de pleu­rer. Il racon­tait alors qu’il avait été blessé une fois au front par balle. Une seconde fois, il a été atteint  au genou par un éclat d’obus. Une troi­sième fois lors d’une attaque de Cosaques. Ceci lui valut de rece­voir d’un géné­ral la Croix de fer avec palme au nom du Führer et il est monté en grade.

Il ne mangeait pas toujours à sa faim. Parfois, il fouillait les cadavres des morts enne­mis ou alle­mands pour trou­ver a manger. Il se souvient qu’il faisait un froid glacial, surtout la nuit.

C’est en pleu­rant qu’il me me racon­tait qu’il avait dû ache­ver des soeurs alle­mandes sur le front sovié­tique. Des cosaques russes les avaient empa­lés vivantes sur des pieux. Cela fut pour lui la chose la plus dure dans sa vie. Il fallait pour­tant épar­gner tant de souf­frances à celles qui étaient encore en vie. Celles-ci lui deman­daient de tirer, tout en priant. Mon papa s’est alors agenouillé, a prié un moment car il était croyant, a pris la mitrailleuse qu’il avait a dispo­si­tion et a fait feu. Ensuite, m’a-t-il dit, j’ai regardé vers le ciel en deman­dant pardon à Dieu. Il me répé­tait que c’était la chose la plus dure qu’il a dû faire dans sa vie.

Une autre fois, il s’est trouvé face à une espionne russe. Il l’avait mis en joue avec son arme, mais elle s’est enrayée. Il lui a fracassé le crâne. C’était elle ou lui.

Parfois, il nous chan­tait des chan­sons alle­mandes ou russes qu’il avait appris comme soldat. Il lui arri­vait de nous parler en russe. De chan­ter « Kalinka »  le faisait sourire ; il aimait aussi beau­coup « Lili Marleen ».

Mon père avait d’ailleurs une fian­cée russe prénom­mée Léna. Quand il avait une permis­sion, il allait la voir. Mais la guerre les a sépa­rés et ils ne se sont plus jamais revus. Il s’est souvent demandé ce qu’elle était deve­nue.

Il se souvient aussi des Stukas et des avions sovié­tiques. Il arri­vait que les Alle­mands se trompent de cibles et canardent leurs propres troupes. Avec leur trans­met­teur, ils signa­laient l’er­reur au QG pour que cessent les attaques aériennes ou les tirs d’ar­tille­rie. Des Russes se battaient à leurs côtés. Il y avait des déser­teurs de l’Ar­mée rouge et des volon­taires. Tous étaient affa­més et mal équi­pés. Dans l’en­fer des combats, ils étaient comme des rats. Ils n’avaient plus rien d’hu­main, mais tenaient plus du carnas­sier. Les combats au corps-à-corps se faisaient à la baïon­nette. Un jour, lors d’un repé­rage, il est tombé sur l’en­nemi et a dû fuir sur une moto-neige pour sauver sa peau ; les balles sifflaient de partout. 

Un jour qu’il était de garde dans un trou, il a détruit un char sovié­tique avec sa Panzer­faust.  Il me racon­tait aussi que des SS se trou­vaient à l’ar­rière des lignes alle­mandes et qu’ils obli­geaient les soldats de la Wehr­macht à avan­cer. Lorsqu’ils battaient en retraite, les « faibles » étaient abat­tus pour inci­ter les autres à retour­ner au combat. Un fois, mon papa a descendu un de ces SS parce que celui-ci venait d’abattre un soldat de la Wehr­macht qui ne voulait plus se battre.  Après ça, mon père a choisi de s’éva­der, car s’il avait été attrapé, il aurait été aussi­tôt exécuté à son tour. Il me disait toujours que tuer une personne n’est pas dans les gènes d’un être humain, mais, en ayant vu le carnage dans les deux camps, on devient faci­le­ment une bête féroce et, dans de telles condi­tions, on ne distingue plus le bien ou le mal. Il faisait toujours cette compa­rai­son avec une battue de chasse :  il y a toujours un lapin qui s’en sort et, lui, il a fait partie des lapins qu’on n’a pas réussi à tuer.

Il a aussi été marqué par le pilon­nage inces­sant des « orgues de Staline », de jour comme de nuit ; un « Feuer­trom­mel » comme disaient les Alle­mands : les tirs étaient telle­ment intenses qu’il faisait jour la nuit. Parfois, ils ont été attaqués au lance-flammes. Là, tout y passait : les mili­taires, les civils et les animaux ; ça sentait la chair brûlée. C’était atroce. La foi lui a permis de tenir, disait-il.

Mon papa me disait aussi que, comme soldat, il avait un honneur et le respect de l’en­nemi de toutes origine et de toutes reli­gions. Un soir, il a fait des prison­niers russes, de jeunes soldats qui ne devaient pas avoir 16 ans et une femme-soldat. Ils trem­blaient de peur, avaient faim et n’avaient pas mangé depuis plusieurs jours. Une fois désar­més, il leur a donné sa ration de combat.  Avec son groupe d’as­saut, ils ont pris la déci­sion de les libé­rer après leur avoir donné d’autres rations de combat. Puis ils ont disparu dans la nuit. Mon papa a toujours eu une pensée pour eux, espé­rant qu’ils avaient survécu à la guerre.

Il racon­tait aussi comment son régi­ment avait été décimé suite à  une attaque des Cosaques. Il était l’un des seuls survi­vants qui avaient pu passer pour morts. Les Cosaques étaient plusieurs centaines, char­geant le sabre en l’air. Ils ont surgi de tous côtés, comme un essaim de mouches. Le chef, tout en exci­tant ses cava­liers à attaquer, prenait le soin de ne pas se trou­ver en première ligne. Mon père a été blessé une première fois à la jambe. Il saignait beau­coup.  Ca criait de partout et les chevaux bles­sés hennis­saient de douleur. Chaque côté comp­tait de nombreux morts. Les Cosaques se sont repliés pour refor­mer leurs rangs et lancer une deuxième attaque. Les Alle­mands étaient encore si peu nombreux qu’ils pensaient leur dernière heure venue. Les survi­vants, bles­sés, se sont mis au garde à vous et ont commencé à chan­ter, du moins ceux qui en avaient encore la force. Le chef cosaque a donné l’ordre de char­ger. Mon père a de nouveau été touché à la jambe. Il s’est écroulé pour se réveiller quelques jours plus tard dans un hôpi­tal de campagne. Autour de lui, de nombreux bles­sés gémissent ; il en arrive d’autres de partout. Il apprend alors qu’ils est un des seuls survi­vants. Là, il écri­vait des lettres pour les mourants qu’il envoyait ensuite aux familles. Des grands bles­sés lui deman­daient parfois d’écrire qu’ils étaient mort aux combat avec honneur ou, à l’in­verse, que tout allait bien pour rassu­rer les parents, l’épouse ou la fian­cée. D’autres lui disaient d’écrire la vérité. Il leur lisait ensuite la lettre et, s’ils en avaient la force, ils la signaient. Sinon, mon père signait à sur place. Il arri­vait que certains meurent entre temps. Il écri­vait qu’ils étaient morts avec honneur en disant que c’était son frère d’arme.

 

 

 

 

Quelques semaines plus tard, il est ausculté par un méde­cin de la Waffen-SS qui le déclare apte à retour­ner au front. C’est après cela que se place son évasion déjà évoquée.

Il m’a toujours dit qu’il avait un ange gardien toujours avec lui et qu’il priait beau­coup quand il le pouvait. Après le combat, il avait l’ha­bi­tude de fermer les yeux des morts et de faire une prière pour tous les soldats, amis et enne­mis. Pour lui,  chaque être humain avait droit au respect.

Mon papa m’a raconté un Noël sur le front russe. Une partie de son régi­ment et des Russes, dont des femmes-soldats, ont fait la fête ensemble. Ils ont chanté et dansé en buvant du whisky et de la vodka. Il y avait même des filles de joies de toutes natio­na­li­tés que les Alle­mands envoyait au front.  Le lende­main, ils se sont sépa­rés en s’em­bras­sant et la plupart était encore ivre.

Il parlait souvent de ses « frères d’armes ». De ceux qu’il avait perdu. La cama­ra­de­rie au front était vraie, un peu comme les Mousque­taires qui disaient  » un pour tous et tous pour un » ; cela me faisait sourire. S’il ne portait pas les SS dans son coeur, mon père recon­nais­sait le courage, l’hé­roïsme des soldats de la Wehr­macht. C’étaient des gens comme lui, qui n’avaient rien demandé à personne. C’étaient de bons soldats, mais ils faisaient face à plusieurs enne­mis : les soldats sovié­tiques plus nombreux, le froid et la faim.

Je me souviens aussi qu’il racon­tait que, comme soldat de la Wehr­macht, il avait dû défi­ler devant Hitler. Il y avait des milliers de soldats et, en passant devant le Führer, il fallait lever le bras, qu’on le veuille ou non.

 

Mon père s’est évadé en conser­vant une ration de combat, son fusil, un pisto­let Lüger, une carte et une baïon­nette. Il faisait très froid et il a marché lomg­temps dans la nuit. Puis il a vu de loin un train de marchan­dise sur lequel il y avait marqué desti­na­tion « Fran­kreich« . Il s’est faufilé dans le premier wagon. A chaque fron­tière, une nouvelle loco­mo­tive remplaçait celle qui était dans l’autre pays. Arrivé en Alsace, le train – qui ne roulait que de nuit à cause des attaques aériennes – a pris la direc­tion de Séles­tat. Ayant ralenti juste avant la gare, mon père a sauté du train. Discrè­te­ment, il est allé voir une personne de sa famille qui habi­tait à l’ex­té­rieur du village. Là, il apprend que la Gestapo est chez sa mère suite à sa déser­tion. Comme cette personne faisait partie d’un groupe de résis­tants, mon père les a rejoint. Un patriote évadé de la Wehr­macht, en plus armé, était une bonne recrue pour eux.

 

Après la guerre, nous habi­tions à Saint-Léonard, dans les Vosges. Là-bas, les anciens incor­po­rés de force comme mon père n’étaient pas bien vus. Une fois,   un client lui à lancé un verre  de vin rouge à la figure en le traî­tant de sale Boche, de sale nazi. Il s’est levé sans rien dire. Le restau­ra­teur et les autres clients se sont excu­sés, puis mon père est parti. Il est resté éveillé toute  la nuit pour trou­ver comment laver son honneur. Il s’est alors redu chez l’homme et lui a mis le Lüger – bien sûr déchargé – sur la tempe, lui demande de répé­ter qu’il était un sale Boche, un sale nazi. Sa femme et lui se sont excu­sés et mon père est parti. Le couple n’a jamais osé se plaindre auprès de la Gendar­me­rie. Après son vécu dans la Wehr­macht, mon père n’a jamais accepté d’être traité de Boche.

 

Nous, étant petits, nous nous prenions aussi des réflexions et des propos bles­sants de la part de certains Vosgiens. Il m’ar­ri­vait de me battre pour moi et pour l’hon­neur de mon papa. Mes copains et moi avions comme puni­tion d’écrire « Je ne me bats pas » ou « Je ne dis pas de gros mots ». Cette puni­tion collec­tive donnée par la maîtresse devait se faire le soir à la maison. Aussi, je me faisais en prime gron­der par ma mère et mon père.

Suite à cet inci­dent au restau­rant, mes parents ont pris la déci­sion de démé­na­ger en Alsace. Quant aux armes, mon père les a détruites et jetées dans un puits.

Dans son village, il n’a jamais parlé de ce qu’il a enduré sous le régime de Hitler. Pour lui, c’était un psycho­pathe et il n’a jamais compris pourquoi les Alle­mands l’avaient suivi.

Mon père avait un copain d’en­fance qui s’était engagé volon­tai­re­ment dans la SS et qui avait eu, après la guerre, la carte de combat­tant-résis­tant  et qui était devenu un élu français. Il l’avait rencon­tré par hasard quelques années aprés la libé­ra­tion et il l’avait coincé dans un coin pour lui dire ses quatre véri­tés.

Bien qu’il ait été décoré de la médaille de la Recon­nais­sance de la Nation française pour résis­tance envers le nazisme, il a tout de même raté une promet­teuse carrière de foot­bal­leur profes­sion­nel à cause de cette foutue incor­po­ra­tion de force. Je trouve que l’Al­le­magne aurait dû l’in­dem­ni­ser pour cela.

 

 

Au final, mon papa me disait toujours qu’une guerre ne sert à rien et qu’au­cune guerre n’est propre. Il disait aussi qu’un animal est moins féroce qu’un être humain et ajou­tait qu’un bon poli­ti­cien c’est celui qui fait la paix avec son ennemi. Si ces bles­sures de guerre s’étaient cica­tri­sées, il disait que son coeur était meur­tri à jamais, mais, avec le temps, il fait savoir pardon­ner et ne pas éprou­ver de la haine pour l’autre.

 

 

Ma maman,  Marie-José­phine Geiger, née à Dief­fen­bach-au-Val en 1921, a été incor­po­rée de force pour travailler dans une usine de muni­tions en Alle­magne. Elle me disait il y avait des soldats qui faisaient de la propa­gande :   il fallait travailler pour le Führer qui en avait besoin. La produc­tion de muni­tions ne cessait jamais, malgré les bles­sés et parfois des morts acci­den­telles.  Les archives la concer­nant n’existent plus. Elle n’a jamais eu de compen­sa­tion pour ces années volées par l’Al­le­magne.

Au moment de l’in­va­sion alle­mande en Alsace, elle me disait aussi que des soldats sont entrés chez ses parents. Ils sont allés jusque dans les chambres et la cave pour voler de la victuaille et tout ce qu’il leur plai­sait. Son père a tenté de se révol­ter, mais son épouse les a prié de ne pas lui faire : elle leur a dit c’est un ancien Poilu qui a fait la guerre. Alors ils l’ont jeté dans un  coin, mais ils ont emmené son frère qui était a moitié aveugle ; ils l’ont libéré le lende­main. Toute la nuit, elle et ses parents ont été angois­sés sur le sort de leur fils.

Ma mére me disait aussi que, dans le village et les envi­rons, il ne fallait pas trop parler, car la Gestapo avait des oreilles partout. Il y avait des dénon­cia­tions et certaines personnes ont été arrê­tées par les nazis et ne sont jamais reve­nues. Il y avait des Alsa­ciens qui appor­taient des victuailles à  la Komman­dan­tur pour se faire bien voir. Nombreux étaient les colla­bos. Ils ont aussi enrolé de force tous les jeunes hommes qui pouvaient combattre dès l’âge de 17 ans. Ce fut un gros chagrin pour les parents et la famille ; beau­coup  ne sont pas reve­nus. Maman recher­chait du récon­fort dans la prière.

Elle me racon­tait aussi l’ar­ri­vée des Améri­cains dans son village. Les Alle­mands étaient en déroute et l’on enten­dait des tirs au loin. Quand les gens ont vu les libé­ra­teurs, ils sont sortis de leurs maisons pour les accla­mer et les embras­ser, tout en les remer­ciants autant en français qu’en alle­mand. Un des soldats est descendu de son véhi­cule pour parti­ci­per aux embras­sades. Il distri­buait du choco­lat et des chewing-gums et il lui a donné une paire de bas de soie ou de nylon. Elle m’a dit que, lorsqu’elle les a essayé un peu plus tard, elle était heureuse et fière d’être coquette pour la première fois de sa vie de femme. Une partie du convoi a pour­suivi sa route pendant que d’autres soldats perqui­si­tion­naient les maisons pour véri­fier qu’il ne s’y trou­vait pas de soldats enne­mis. Elle se souvient aussi d’avoir été impres­sion­née par les Noirs. C’étaient de grands gaillards qui souriaient de toutes leurs dents blanches. Oui, elle était trés impres­sionné par leur physique impres­sion­nant. Maman a toujours été recon­nais­sante envers les Améri­cains qui ont combattu pour débar­ras­ser la France des nazis. Toute sa vie, elle a aussi prié pour eux.

Après la guerre, elle est allée travailler à Paris, comme beau­coup d’autres. D’abord comme fille au pair, puis comme gouver­nante chez la famille Blum. Ces resca­pés lui racon­taient ce qu’ils avaient enduré pendant la guerre. Elle a rencon­tré mon papa à un bal cham­pêtre et ils ne se sont plus quit­tés.

Pour ma maman, une guerre ne sert à rien, sauf à faire le malheur des familles. C’est juste une idée idéo­lo­gique de poli­ti­ciens.

Auguste Schalk

 

One Response to Joseph SCHALK & Marie-José­phine GEIGER – Evoca­tion par leur fils Auguste Schalk

  1. Lili dit :

    Témoignage très touchant et retrace la réalité violente et meurtrière de la guerre
    Combien de vies sacrifiées à cause de la dureté des coeurs
    B
    Que Dieu bénisse ceux qui ont combattu le bon combat avec conscience humaine et et devoir de protéger au profit des plus faibles

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