80 ans de l’in­cor­po­ra­tion de force : l’his­toire d’Émile Badina, un enfant dans la guerre – Article paru dans les DNA du 24.8.2022 trans­mis par Marie-Claire Thomas

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Émile Badina, Robert Brobeck et Raymond Weber (DR)

Chris­tophe Sturt­zer a recons­ti­tué le parcours de son grand-père, Émile Badina, Malgré-Nous revenu en septembre 1945 dans son foyer hague­no­vien. Il souhaite trans­mettre son histoire à la veille des 80 ans de l’in­cor­po­ra­tion de force des Alsa­ciens et Mosel­lans dans la Wehr­macht.

Parfois, l’ac­tua­lité réveille des souve­nirs. On ouvre alors les vieilles malles pour en extraire des docu­ments jaunis. C’est le cas du Hague­no­vien Chris­tophe Sturt­zer. À l’ap­proche des 80 ans de l’in­cor­po­ra­tion de force des Alsa­ciens-Mosel­lans dans l’ar­mée alle­mande, le 25 août 1942, le quadra­gé­naire a décou­vert le parcours tragique de son grand-père, et de tant d’autres.

« Il ne nous a jamais fait le récit de ces années de guerre, de ce qui lui est arrivé. Ce n’est que récem­ment que j’ai ressorti de vieux docu­ments, comme sa carte de rapa­trié, et que j’ai entre­pris des recherches. Je veux trans­mettre son histoire. On parle beau­coup des Malgré-Nous dispa­rus, mais peu de ceux qui sont reve­nus et ont essayé d’ou­blier, comme lui. »

Émile Badina, grand-père mater­nel de Chris­tophe Sturt­zer, naît le 1er  février 1927 à Hague­nau. Il est un enfant quand la guerre éclate. En 1942, Alsa­ciens et Mosel­lans doivent rejoindre les rangs de l’ar­mée alle­mande sous menace de repré­sailles. Le Reich, sentant sa chute inéluc­table, force des hommes de plus en plus jeunes à quit­ter leurs foyers.

Il sera encore fait prison­nier par l’ar­mée russe

Alors que les villes alsa­ciennes sont libé­rées une à une, un dernier convoi de Hague­no­viens part le 20 novembre 1944. Émile Badina est à son bord pour le RAD, abré­via­tion de Reich­sar­beits­dienst, ou « service de travail du Reich ». Il a 17 ans, et est fils unique de culti­va­teurs du Hund­shof, lieu-dit au nord de Hague­nau. Aucun docu­ment ne spéci­fie à quoi il était employé.

À son décès, la famille reçoit un cour­rier de Robert Brobeck, de Schwei­ghouse-sur-Moder, ancien compa­gnon d’in­for­tune disparu en 2020, affir­mant qu’ils étaient ensemble au RAD à « Teich­hof près de Lich­te­nau ». Des recherches sur inter­net apprennent à Chris­tophe Sturt­zer qu’il exis­tait bien un camp qui fabriquait des muni­tions dit « Teich­hof » à Hessig Lich­te­nau, au sud-est de Kassel.

D’autres actes tapés à la machine à écrire révèlent que le 20 mars 1945, Émile Badina quitte le RAD pour inté­grer la Wehr­macht. Il sera soldat au Grana­dier­wer­fer Ersatz und Ausbil­dung Komp 519, posi­tionné à Fulda. Les dates se mélangent et se contre­disent, mais il sera encore fait prison­nier par l’ar­mée russe mi-mai 1945 à Karls­feld, détenu à Dres­den, interné par les Améri­cains à Bamberg…

Ironie des dates

Il regagne son foyer en septembre. « Ma mère m’a raconté qu’il a dû citer les villages autour de Hague­nau pour prou­ver aux Améri­cains qu’il était Alsa­cien ! », se souvient son petit-fils. Les tampons et notes grif­fon­nées sur sa carte de rapa­trié, à moitié effa­cés par le temps, laissent devi­ner les péri­pé­ties de son retour. Elle mentionne même une bicy­clette reçue en décembre 1946 !

On peut noter l’aber­rante ironie des dates. Émile Badina a été incor­poré dans la Wehr­macht quatre jours après que sa propre ville, Hague­nau, ne soit défi­ni­ti­ve­ment libé­rée le 16 mars 1945. L’Ar­mis­tice du 8 mai 1945 était déjà signé quand il a été fait prison­nier, ballotté entre Russes et Améri­cains. Sans comp­ter que le jeune Alsa­cien a encore dû effec­tuer le service mili­taire français pendant deux ans.

Des décen­nies sont passées avant que le sort de ces Alsa­ciens et Mosel­lans partis contre leur gré combattre sous drapeau alle­mand ne soit étudié. En 1984 seule­ment, peu après avoir pris sa retraite, Émile Badina entame les démarches pour que soit recon­nue sa qualité d’in­cor­poré de force. Les docu­ments en posses­sion de Chris­tophe Sturt­zer dévoilent un nouveau parcours semé d’em­bûches.

Son grand-père tente d’abord en juillet d’ob­te­nir un certi­fi­cat de ses services de guerre auprès des archives du gouver­ne­ment mili­taire français de Berlin, qui lui répond par la néga­tive, justi­fiant de l’ab­sence de traces le concer­nant. En septembre, il réunit des témoi­gnages de compa­gnons d’in­for­tune et obtient une attes­ta­tion d’in­cor­po­ra­tion de force signée du maire de Hague­nau.

Le 15 février 1985, le secré­ta­riat d’État aux anciens combat­tants lui répond avoir bien récep­tionné sa demande et le prévient, son instruc­tion risque d’être longue. « Depuis l’of­fi­cia­li­sa­tion du verse­ment de l’in­dem­nité aux incor­po­rés de force par le Gouver­ne­ment de la Répu­blique fédé­rale d’Al­le­magne, mes services ont connu une affluence consi­dé­rable de ce type de demandes. »

Casse-tête admi­nis­tra­tif

En effet, ce n’est que deux ans plus tard, le 27 mars 1987, soit 43 ans après que l’ado­les­cent a été arra­ché à sa famille, qu’É­mile Badina reçoit sa recon­nais­sance offi­cielle d’in­cor­poré de force. Et seul son temps dans la Wehr­macht est pris en compte, du 20 mars 1945 au 23 août 1945, sans son service préa­lable dans le RAD.

Le casse-tête admi­nis­tra­tif n’est pas fini. Entre autres démarches, son indem­ni­sa­tion est accor­dée en janvier 1990. Il reçoit 1 600 F, qui s’ajoutent aux 7 500 F déjà perçus. La fonda­tion dite Entente franco-alle­mande lui écrit froi­de­ment : « Vous aurez ainsi été rempli de vos droits dans la répar­ti­tion de 250 millions de DM versés à notre fonda­tion au titre de l’ac­cord franco-alle­mand du 31 mars 1981. »

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