DES MOSELLANS DEPORTES A STRIEGAU ET A BRESLAU : LA FAMILLE KLEIN, DE FAMECK

Commentaire (1) Ce qu'il pouvait en coûter de ne pas se soumettre à l'ordre nazi

 

C’est une histoire presque banale, une histoire comme des dizaines d’autres, dans le chemi­ne­ment de la guerre. En 1939/40, la famille Klein vit tranquille­ment dans un petit village de Lorraine, Fameck, à proxi­mité de la fron­tière alle­mande.

Elle se compose de Eugène Klein né le 22 septembre 1890 à Range­vaux, marié à Hélène Léonard en 1889 à Manom. Ils ont 5 enfants, tous nés à Fameck : Lucien, né le 1er décembre 1920 et décédé en 2000,
Eugène, né le 3 juillet 1922 et décédé en 2005, Emilienne, née le 27 mai 1924 et décé­dée en 2007, Marie-Paule, née le 14 mars 1926, et Gaston né le 4 novembre 1930 et décédé en 2010.

Le père de famille travaille à l’usine De Wendel en temps que métal­lier et possède quelques animaux domes­tiques.

L’axe prin­ci­pal de ce village est la rue Natio­nale (avenue Jeanne d’Arc actuel­le­ment) où demeure cette famille et beau­coup de leur parenté. Les enfants suivent une scola­rité normale. Hélas, les hosti­li­tés entre la France, l’Al­le­magne et l’Eu­rope entière vont boule­ver­ser à jamais le bonheur de cette famille. La guerre s’ins­talle depuis plusieurs mois, l’op­pres­sion se fait de plus en plus viru­lente avec les ambi­tions expan­sion­nistes du parti nazi.

Les frères ainés Lucien et Eugène refusent de servir l’ar­mée alle­mande, et parti­cipent après 1940 à des actions concer­nant l’éva­sion de réfrac­taires et de prison­niers dési­reux de passer en zone libre ; Marie-Paule parti­cipe aussi, entrai­née par ses frères.

Passeurs et réfrac­taires

Les deux frères décident en 1941 pour l’un, 1942 pour l’autre, de quit­ter la Lorraine : Lucien rejoint Toulon et s’en­gage dans la marine. Eugène, lui, rejoint la ville de Berge­rac en Dordogne où déjà de la famille a trouvé refuge. Marie-Paule reste à la maison et conti­nue le soir ses acti­vi­tés clan­des­tines via un réseau, avec sa mère comme complice. De temps en temps, quand le risque est trop grand, elles hébergent chez eux des prison­niers avant de les confier à des passeurs afin de rejoindre la zone libre. Dans la maison ne restent donc que les parents, Emilienne, Gaston et Marie-Paule.

Le 15 janvier 1943, le père, Eugène, est arrêté et emmené par la gestapo, peut-être à cause de leurs acti­vi­tés patriotes ; il ne reverra plus sa famille.

Neuf jours plus tard, le 23 janvier 1943, une nouvelle descente de la Gestapo embarque la mère, Hélène, et ses deux enfants Gaston (13 ans) et Marie-Paule (17 ans). Seule Emilienne échappe à la rafle étant absente à ce moment là ; elle est recueillie par son oncle Charles et Susanne Klein, demeu­rant aussi à Fameck.

La famille vient d’ex­plo­ser en huit jours et plusieurs autres familles subissent le même sort dans le village et aux alen­tours.

Dépor­tés en Haute-Silé­sie

Emme­nés par les Alle­mands, ils sont embarqués dans des wagons à bestiaux ; là, ils retrouvent des membres de leur famille. Après maintes péri­pé­ties, ils sont diri­gés vers Strie­gau, en Haute Sile­sie. Ils sont tous les trois ensembles et certaines personnes des villages autour de Fameck font partie du groupe.

Au début de sa capti­vité, Marie-Paule travaille dans les champs d’une ferme agri­cole et sa mère est affec­tée aux diffé­rentes corvées de cuisine du camp. Au bout de 6 mois, ils sont sépa­rés et Marie-Paule reste seule à Strie­gau et doit aller travailler soit dans une fabrique de muni­tions à Lamouna ou creu­ser des tran­chées anti-char avec d’autres déte­nus tchèques et polo­nais aux alen­tours de Gross-Rosen.

La mère et son fils sont envoyés dans un camp à Bres­lau, non loin de là. Gaston se souvient des brimades, du froid, de la faim, de la chasse aux punaises qui enva­his­saient leurs lite­ries. Pratique­ment deux années s’écoulent ainsi.

Libé­rés par les Sovié­tiques

Début février 1945, après 25 mois de dépor­ta­tion, l’avan­cée de l’ar­mée russe se précise. Hélène et son fils Gaston s’échappent de Bres­lau et tentent de gagner le camp de Strie­gau afin de rejoindre une partie de leur famille et des amis. Peine perdue.

Les Russes libèrent le camp de Bres­lau le 23 février et, début mars 1945, celui où se trouve Marie-Paule. Tous les déte­nus sont pris en charge par les Sovié­tiques qui conti­nuent leur avan­cée sur Berlin.

Cette nouvelle situa­tion dure plusieurs semaines pendant lesquelles les inté­res­sés furent main­te­nus sur place dans l’at­tente d’un rapa­trie­ment. Enfin, le 4 mai 1945, ont lieu les opéra­tions en vue d’un rassem­ble­ment des prison­niers français à Damslau pour un retour en France.

Le 6 mai, au cours d’un dépla­ce­ment qui s’ef­fec­tue à pied près de Damslau, Marie-Paule s’éloigne du groupe avec lequel elle marche, pour prendre un sentier et saute sur une mine ! Sa vie vient de bascu­ler ! Elle vient tout juste de retrou­ver la liberté, elle a 19 ans. Dans un désar­roi physique et moral elle reçoit les premiers soins d’une antenne hospi­ta­lière russe qui suit ses troupes. Un chirur­gien russe la prend en charge et l’am­pute de la jambe droite au deux tiers supé­rieur de la cuisse.

Au lieu de retrou­ver son pays, elle fait marche arrière dans un centre hospi­ta­lier russe où elle est hospi­ta­li­sée au vu de la gravité de sa bles­sure et du nombre d’éclats qu’elle a dans ses chairs.

La Moselle retrou­vée

De leur coté, la mère et Gaston, qui n’ont pu rejoindre Marie-Paule, sont rapa­triés dans un camp à Liegnitz et, de là, évacués vers la France. Ils arrivent à Hayange, en Moselle, le 6 juin 1945, 28 mois après en être parti, ayant toujours l’es­poir de retrou­ver le père à la maison.

Durant les mois suivants, Marie-Paule pour­suit sa conva­les­cence dans un hôpi­tal russe. Pendant cette période, on lui confie deux petites filles, natives de Metz, Lucette et Monique Batt, âgées de 8 et 6 ans, elles aussi bles­sées et ayant perdu leurs parents dans les bombar­de­ments. Lorsque sa bles­sure de l’am­pu­ta­tion fut conso­li­dée et qu’elle a été jugée trans­por­table, Marie-Paule est remise aux auto­ri­tés françaises à Berlin et rapa­triée par avion sur Paris, en compa­gnie des deux petites filles. Elle rejoint la Lorraine et son village le 15 septembre 1945, après 32 mois d’ex­pa­tria­tion et muti­lée pour la vie.

A son arri­vée, c’est la joie : beau­coup la croyaient dispa­rue. Elle retrouve une partie de sa famille et apprend que son père n’est pas revenu et qu’un des ses cousins est décédé en capti­vité. Eugène, le père, a été fusillé à Witten, en Alle­magne, le 19 mars 1945. Ces cendres ont étés exhu­mée du cime­tière de Witten et ré-inhu­mées, avec cinq de ces cama­rades, au cime­tière de Stras­bourg-Cronen­bourg (tombe collec­tive n° 20 carré D rangée 1) le 27 février 1953.

Durant les mois qui suivent, Marie-Paule se remet petit à petit de son malheur entou­rée des siens. En 1948, elle intègre le centre de réédu­ca­tion et de forma­tion de Limoges où elle fait la connais­sance de Henri Gilhodes, amputé du travail. Ils se marient le 20 mai 1949. Je suis né le 22 mars 1951, fils unique. Mon père décède en juin 1980, ma grand-mère en 1975, et mes oncles dispa­raissent à leur tour. Ma mère, Marie-Paule, va avoir 87 ans et vit toujours à Millau, dans l’Avey­ron, auprès des siens. Sa mémoire lui fait parfois défaut, mais elle n’ou­blie pas les souve­nirs marquants de cette période tragique. Le 11 novembre 1981, elle est déco­rée de la Croix de Cheva­lier dans l’Ordre Natio­nal du Mérite et, le 14 juillet 2003, elle est nommée au grade de Cheva­lier de la Légion d’Hon­neur.

Bernard Gilhodes, fils de Marie-Paule Gilhodes-Klein, à Millau le 3 janvier 2013.

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One Response to DES MOSELLANS DEPORTES A STRIEGAU ET A BRESLAU : LA FAMILLE KLEIN, DE FAMECK

  1. Mazzilli dit :

    Bonjour,

    Je viens de lire votre article à mon papa qui se nomme CHRIST Gabriel, il est originaire de Fameck et est né en 1930 comme votre oncle Gaston . Il a été deporté avec toute sa famille dans le même camps de Striegau et se sont même échappé ensemble de l’école de force de Breslau. Quand il nous raconte ses souvenirs de déportation encore maintenant le prénom de Gaston revient sans cesse et quand j’ai trouvé votre article en lui lisant il s’est écrié « Oh Gaston Klein on était ensemble à striegau !  » Et de là le pourquoi je vous écris Merci pour cet article cela nous a permis, nous ses enfants et petits.enfants de connaître un plus de « ce fameux Gaston  »
    Marie-Laure mazzilli « née christ »

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