LA DECISION
Le vent glacé balaie en rafales de poudre blanche, le paysage morne et gris de ce matin de novembre.
Par la fenêtre de sa chambre, Marcel observe cette étendue si triste, aux nuances de gris et de beige, traversée par le ruban argenté de la Moselle.
Son cœur est lourd, sa tête lui fait mal.
Il a à peine dormi cette nuit. Par moments, le sommeil l’a terrassé, quand il n’en pouvait plus de ressasser sans fin ses questions, mais aucune réponse n’a surgi en ce matin blême.
Son regard toujours au loin, il imagine une longue file de soldats en uniformes kaki, il entend les cris, les coups de feu, les ordres, sa vue se brouille, ce sont peut-être des larmes.
« – Marcel, mon fils, descends ! »
Sa mère l’appelle, il va devoir affronter son désespoir, qu’elle tentera de cacher sous la normalité des gestes du quotidien.
Ils n’en ont pas parlé.
L’ordre de réquisition est arrivé hier matin. C’est Germain le facteur qui lui a tendu le rectangle vert, avec l’aigle noir dans le coin gauche. Marcel n’a pas été surpris.
Tout le monde l’attendait dans le village, tous les jeunes valides, en état de partir, mais chacun espérait qu’il serait oublié.
Personne n’aurait imaginé la possibilité d’un tel cauchemar.
Comme si ce n’était pas déjà assez, de vivre avec les Boches, d’apprendre l’allemand, de faire comme si on était content d’être un Schleu, alors qu’on les détestait jusqu’au plus profond de soi. Les voir parader dans leur uniforme si laid, si sûrs d’eux et semblant rire de notre humiliation. L’humiliation d’avoir perdu, l’horreur d’être envahi, dépossédé de son identité, de sa culture, de ses valeurs.
Qui ne l’a pas vécu, ne peut le comprendre.
Ils avaient été vendus, abandonnés, délaissés.
Les poings de Marcel se serrent, la rage se répand dans son ventre. Et à quelques kilomètres de là, les villages voisins ont eu la chance de rester français, fruit d’un arbitrage géographique aussi dément qu’injuste.
On a disposé des âmes comme des objets qu’on se partage.
Les larmes de honte le brûlent.
Et maintenant, comme si cette horreur n’était pas suffisante, les Boches veulent qu’on se batte avec eux. Contre les nôtres. Ceux de l’intérieur.
Plutôt crever.
C’est une évidence pour Marcel. Il en a discuté avec ses copains. Il préfère crever.
Jamais il ne tirera sur les siens.
Quel cerveau dément et sadique peut demander cela ?
Sa mère lui a préparé son bol de chicoré. Il n’a pas faim, il joue avec son pain, cela lui donne une contenance.
« – Va pleuvoir tout le jour, pour sûr, dit sa mère
-Oui, pour sûr, répond-il. »
Les Lorrains ont toujours été taiseux.
Peut-être que leur histoire douloureuse explique cette avarice de mots. L’habitude de la souffrance fait tout garder à l’intérieur. Qui sait ce qu’il se passerait, si cela sortait ?
Marcel sait qu’ils n’en parleront pas.
Sa mère acceptera sa décision, quelle qu’elle soit. Et elle en paiera le prix, quel qu’il soit, avec courage, la bouche fermée et le dos courbé, telle une vieille mule habituée aux coups, qui prendra la mort comme elle vient.
S’il déserte, comme il en a si furieusement envie, comme tout son jeune corps plein d’énergie le lui hurle, c’est elle qui y passera.
Ils l’ont clairement annoncé.
Et ça n’est pas envisageable.
Alors quel choix a-t-il ?
Marcel termine son café.
« Je vais préparer mes affaires. »
Il se lève lourdement, ses yeux croisent ceux de sa mère, une douleur impensable qu’elle voile immédiatement de ses paupières fatiguées.
Il monte les escaliers en bois qui grincent, pour la dernière fois.
Regarde sa pauvre chambre glacée, rassemble ses quelques bricoles, le briquet de son père…
Qu’aurait-il dit, lui, mort bien trop tôt ?
Marcel secoue la tête. Tous les hommes de sa lignée auraient pris la même décision que lui.
Il le sait dans toutes ces cellules.
Il serre sa mère dans ses bras pour la dernière fois.
Un peu trop longtemps. Il faut qu’il garde son courage.
Déjà ses copains l’attendent, il leur fait signe.
Il ne se retourne pas. Il sait que sa mère le regardera, jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une silhouette floue à travers ses larmes.
Elle a compris.
Il ne combattra pas.
Il se lancera vers la première balle.
Isabelle LESPINGAL
