La déci­sion – Une nouvelle d’Isa­belle Lespin­gal

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LA DECISION

 

Le vent glacé balaie en rafales de poudre blanche, le paysage morne et gris de ce matin de novembre.

Par la fenêtre de sa chambre, Marcel observe cette éten­due si triste, aux nuances de gris et de beige, traver­sée par le ruban argenté de la Moselle.

Son cœur est lourd, sa tête lui fait mal.

Il a à peine dormi cette nuit. Par moments, le sommeil l’a terrassé, quand il n’en pouvait plus de ressas­ser sans fin ses ques­tions, mais aucune réponse n’a surgi en ce matin blême.

Son regard toujours au loin, il imagine une longue file de soldats en uniformes kaki, il entend les cris, les coups de feu, les ordres, sa vue se brouille, ce sont peut-être des larmes.

« – Marcel, mon fils, descends ! »

Sa mère l’ap­pelle, il va devoir affron­ter son déses­poir, qu’elle tentera de cacher sous la norma­lité des gestes du quoti­dien.

Ils n’en ont pas parlé.

L’ordre de réqui­si­tion est arrivé hier matin. C’est Germain le facteur qui lui a tendu le rectangle vert, avec l’aigle noir dans le coin gauche. Marcel n’a pas été surpris.

Tout le monde l’at­ten­dait dans le village, tous les jeunes valides, en état de partir, mais chacun espé­rait qu’il serait oublié.

 

Personne n’au­rait imaginé la possi­bi­lité d’un tel cauche­mar.

Comme si ce n’était pas déjà assez, de vivre avec les Boches, d’ap­prendre l’al­le­mand, de faire comme si on était content d’être un Schleu, alors qu’on les détes­tait jusqu’au plus profond de soi. Les voir para­der dans leur uniforme si laid, si sûrs d’eux et semblant rire de notre humi­lia­tion. L’hu­mi­lia­tion d’avoir perdu, l’hor­reur d’être envahi, dépos­sédé de son iden­tité, de sa culture, de ses valeurs.

Qui ne l’a pas vécu, ne peut le comprendre.

Ils avaient été vendus, aban­don­nés, délais­sés.

Les poings de Marcel se serrent, la rage se répand dans son ventre. Et à quelques kilo­mètres de là, les villages voisins ont eu la chance de rester français, fruit d’un arbi­trage géogra­phique aussi dément qu’injuste.

On a disposé des âmes comme des objets qu’on se partage.

Les larmes de honte le brûlent.

Et main­te­nant, comme si cette horreur n’était pas suffi­sante, les Boches veulent qu’on se batte avec eux. Contre les nôtres. Ceux de l’in­té­rieur.

Plutôt crever.

C’est une évidence pour Marcel. Il en a discuté avec ses copains. Il préfère crever.

Jamais il ne tirera sur les siens.

Quel cerveau dément et sadique peut deman­der cela ?

 

Sa mère lui a préparé son bol de chicoré. Il n’a pas faim, il joue avec son pain, cela lui donne une conte­nance.

« – Va pleu­voir tout le jour, pour sûr, dit sa mère

-Oui, pour sûr, répond-il. »

Les Lorrains ont toujours été taiseux.

Peut-être que leur histoire doulou­reuse explique cette avarice de mots. L’ha­bi­tude de la souf­france fait tout garder à l’in­té­rieur. Qui sait ce qu’il se passe­rait, si cela sortait ?

 

Marcel sait qu’ils n’en parle­ront pas.

Sa mère accep­tera sa déci­sion, quelle qu’elle soit. Et elle en paiera le prix, quel qu’il soit, avec courage, la bouche fermée et le dos courbé, telle une vieille mule habi­tuée aux coups, qui pren­dra la mort comme elle vient.

 

S’il déserte, comme il en a si furieu­se­ment envie, comme tout son jeune corps plein d’éner­gie le lui hurle, c’est elle qui y passera.

Ils l’ont clai­re­ment annoncé.

Et ça n’est pas envi­sa­geable.

Alors quel choix a-t-il ?

Marcel termine son café.

« Je vais prépa­rer mes affaires. »

Il se lève lour­de­ment, ses yeux croisent ceux de sa mère, une douleur impen­sable qu’elle voile immé­dia­te­ment de ses paupières fati­guées.

Il monte les esca­liers en bois qui grincent, pour la dernière fois.

Regarde sa pauvre chambre glacée, rassemble ses quelques bricoles, le briquet de son père…

Qu’au­rait-il dit, lui, mort bien trop tôt ?

Marcel secoue la tête. Tous les hommes de sa lignée auraient pris la même déci­sion que lui.

Il le sait dans toutes ces cellules.

 

Il serre sa mère dans ses bras pour la dernière fois.

Un peu trop long­temps. Il faut qu’il garde son courage.

Déjà ses copains l’at­tendent, il leur fait signe.

 

Il ne se retourne pas. Il sait que sa mère le regar­dera, jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une silhouette floue à travers ses larmes.

Elle a compris.

 

Il ne combat­tra pas.

Il se lancera vers la première balle.

 

Isabelle LESPINGAL

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