Le géné­ral Colson, Vichy et les Alsa­ciens-Lorrains

Commentaire (0) Evacuation et Annexion

 

En réac­tion à l’ar­ticle « Vichy et les soldats alsa­ciens et mosel­lans » http://www.malgre-nous.eu/spip.php?arti­cle1282, Jean-Claude Strei­cher nous a trans­mis un texte préci­sant certains points. Nous l’en remer­cions bien vive­ment.

Ce texte est le 8e chapitre d’une biogra­phie à paraître sur le géné­ral Hunt­zi­ger, « L’Al­sa­cien du maré­chal Pétain ». N’y sont abor­dées que les
inter­ven­tions du géné­ral Hunt­zi­ger sur la ques­tion d’Al­sace-Lorraine en tant que président de la Commis­sion française d’ar­mis­tice à Wies­ba­den d’abord (pendant 2 mois), puis comme ministre secré­taire d’Etat de la Guerre du maré­chal Pétain. Ce rôle est très limité dans le temps, puisque le géné­ral Hunt­zi­ger a été tué dans un acci­dent d’avion le 12 novembre 1941 et qu’il n’a pas eu affron­ter la ques­tion de l’in­cor­po­ra­tion des Alsa­ciens-Lorrains dans la Wehr­macht.

8. Défense de l’Al­sace française

Dès le début de son séjour à Wies­ba­den, le géné­ral Hunt­zi­ger est
égale­ment inter­venu sur l’an­nexion de fait de l’Al­sace et du dépar­te­ment
de la Moselle, alors que les premières protes­ta­tions de L’Hu­ma­nité
clan­des­tine ne datent que du 10 décembre 1940 (1).

 Le 6 juillet, la délé­ga­tion française remet ainsi une note contre la
préten­tion d’un déta­che­ment mili­taire alle­mand de former à St-Etienne un
train de réfu­giés alsa­ciens et lorrains.

 Le 10 juillet, le géné­ral Hunt­zi­ger signale au géné­ral von Stülp­na­gel
les premières atteintes alle­mandes à la souve­rai­neté française dans le
Haut-Rhin, le Bas-Rhin et la Moselle, dont le rempla­ce­ment des préfets et
des sous-préfets. Le préfet de Stras­bourg avait même été emmené à
Stutt­gart, et le sous-préfet de Molsheim expulsé. Il s’étonne aussi que
des réfu­giés origi­naires des trois dépar­te­ments, qui se trou­vaient dans
la Loire, aient été rassem­blés par des patrouilles moto­ri­sées et rame­nées
par voie ferrée dans leur région d’ori­gine. Hunt­zi­ger demanda à
Stülp­na­gel de lui faire connaître tous rensei­gne­ments. Il n’en reçut
aucun.

De son côté, Stülp­na­gel avait alors protesté contre les diffi­cul­tés
que le gouver­ne­ment français multi­pliait pour empê­cher les « Alle­mands
d’Al­sace-Lorraine » de renter chez eux. A quoi Hunt­zi­ger opposa que la
conven­tion d’ar­mis­tice avait été signée avec « la France totale, telle
qu’elle était établie dans ses fron­tières avant son entrée en guerre ».

Stülp­na­gel redit aussi qu’il n’ad­met­tait pas que l’ex­pres­sion
Alsa­ciens-Lorrains de commu­nauté alle­mande soit contes­tée : « Le
gouver­ne­ment du Reich alle­mand reven­dique pour lui le droit d’ac­cor­der
aide et protec­tion à tous les membres de la commu­nauté alle­mande, si loin
qu’ils puissent être établis hors des fron­tières du Reich ». Il deman­dait
donc le rapa­trie­ment des Alsa­ciens-Lorrains de commu­nauté alle­mande se
trou­vant dans les camps de jeunesse, en métro­pole comme en Afrique du
nord (12).

 Le 18 juillet, Léon Noël demande la mise en liberté des préfets et
sous-préfets Agard, Alape­tite et Viguié.

 Les 24 juillet et 1er août, la délé­ga­tion française proteste contre le
ratta­che­ment du réseau d’Al­sace et de Lorraine au réseau ferré alle­mand.

 Le 7 août, le géné­ral Hunt­zi­ger inter­pelle le ministre Hemmen sur les
premières mesures alle­mandes en Alsace et en Lorraine (2).

 Le 8 août, 61 offi­ciers alsa­ciens adressent de Toulouse une lettre au
géné­ral Hunt­zi­ger, avec copie au Dr Méné­trel, secré­taire parti­cu­lier du
Maré­chal : « Nous vous deman­dons, supplient-ils, de bien vouloir avec
tout votre coeur et votre téna­cité d’Al­sa­cien d’in­ter­ve­nir, aussi­tôt que
s’an­non­ce­ront les négo­cia­tions du futur traité de paix, pour que l’Al­sace
reste française. La France sans l’Al­sace n’est pas la France » (3).

 Mais à la mi-août, Hunt­zi­ger ne peut que consta­ter, désa­busé, que « la
sépa­ra­tion est de plus en plus étanche ».

 Le 19 août, il reparle à Hemmen des viola­tions alle­mandes de la
conven­tion d’ar­mis­tice en Alsace et en Moselle.

 Le 1er septembre, il remet une note à von Stülp­na­gel protes­tant contre
l’em­ploi par les Alle­mands de l’ex­pres­sion « Alle­mands d’Al­sace-Lorraine
 » (4).

 Deux jours plus tard, le 3 septembre, en fin d’après-midi, avant de
s’en­vo­ler pour Vichy, qui venait de le nom-mer ministre secré­taire d’Etat
à la guerre, il remet à Stülp­na­gel la première « protes­ta­tion solen­nelle
d’en­semble » du gouver­ne­ment français contre les mesures prises par le
gouver­ne­ment alle­mand en Alsace et en Moselle.

Le récit de Paul Reynaud

Paul Reynaud, l’an­cien président du conseil, en a raconté la genèse.
Le maré­chal Pétain, écrit-il, est resté trop long­temps « silen­cieux »,
quand « l’Al­sace-Lorraine a été arra­chée à la patrie ». Il n’a commencé à
bouger qu’a­près le 15 août, lorsque des Messins s’étaient rassem­blés
devant la statue commé­mo­rant leur libé­ra­tion de 1918. Bürckel, gaulei­ter
depuis le 7 août précé­dent, en avait tiré prétexte pour expul­ser sans
préavis de Moselle les Lorrains de langue française, faire arra­cher les
poteaux-fron­tière et les repor­ter à leurs empla­ce­ments d’avant 1918.

« Le Maré­chal et le géné­ral Weygand, pour­suit Paul Reynaud, firent
d’abord la sourde oreille. Personne ne bougea à Vichy, où l’on feignit
d’igno­rer les événe­ments tragiques de Metz et de Stras­bourg. Il fallut,
pour aler­ter Vichy, l’in­ter­ven­tion éner­gique et coura­geuse de deux
repré­sen­tants de la Lorraine, MM. Moncelle et Béron. C’est sur leur
insis­tance, après de multiples démarches, et le 3 septembre seule­ment,
que le Maré­chal se décida. A quoi ? A adres­ser une protes­ta­tion
solen­nelle à Hitler ? Allait-il rappe­ler au Führer qu’il croyait avoir
traité « dans l’hon­neur, entre soldats » ? Allait-il saisir l’opi­nion
mondiale, au lende­main du jour où le président des Etats-Unis avait
déclaré que son pays ne recon­naî­trait pas une annexion par la force ?
Hélas, non ! Pétain savait fort bien que, s’il élevait cette protes­ta­tion
solen­nelle, et si elle restait sans effet, il devait quit­ter les ombrages
de Vichy. Tout se rédui­sit à l’en­voi d’une note adres­sée à la commis­sion
d’ar­mis­tice et signé du géné­ral Hunt­zi­ger, chef de notre délé­ga­tion à Rethondes » (5).

En voici le texte :

Note pour M. le géné­ral d’in­fan­te­rie de Stülp­na­gel, président de la
commis­sion alle­mande d’ar­mis­tice

Objet : mesures prises par le gouver­ne­ment du Reich dans les dépar­te­ments du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle

Mon géné­ral,

D’ordre de mon gouver­ne­ment, j’ai l’hon­neur de vous trans­mettre la
décla­ra­tion suivante :

Depuis l’en­trée des troupes alle­mandes dans le Haut-Rhin, le Bas-Rhin et
la Moselle, les auto­ri­tés alle­mandes d’oc­cu­pa­tion ont pris un grand
nombre de mesures qui ont pour effet de priver la France de ses droits de
souve­rai­neté sur ces terri­toires. Parmi ces mesures, le gouver­ne­ment
français ne veut citer que les suivantes :

1. les préfets, sous-préfets et maires, ainsi que nombre de
fonc­tion­naires d’ori­gine non locale et dont les tendances passaient pour
suspectes, ont été évin­cés de leurs sièges respec­tifs.

2. Mgr Heintz, évêque concor­da­taire de Metz, a été chassé de son
diocèse, plusieurs membres du clergé tant sécu­lier que régu­lier ont été
expul­sés sous le prétexte qu’ils étaient de langue et de menta­lité
françaises.

3. Mgr Ruch, évêque concor­da­taire de Stras­bourg, s’est vu inter­dire
l’ac­cès de son diocèse et, par voie de consé­quence, la reprise de son
minis­tère.

4. M. J. Burckel a été nommé le 7 août 1940 gaulei­ter de Lorraine et M.
R. Wagner, gaulei­ter d’Al­sace. La première de ces provinces a été
ratta­chée au gau de Sarre-Pala­ti­nat et la seconde, à celui de Bade.

5. L’Al­sace et la Lorraine ont été inté­grées dans l’ad­mi­nis­tra­tion de
l’Al­le­magne. La fron­tière et la police doua­nière ont été portées à la
limite terri­to­riale de ces provinces.

6. Les chemins de fer ont été incor­po­rés dans le réseau alle­mand.

7. L’ad­mi­nis­tra­tion des PTT a été prise en mains par les postes
alle­mandes, qui substi­tuent graduel­le­ment au person­nel en place leur
propre person­nel.

8. La langue française a été élimi­née tant de la vie admi­nis­tra­tive que
de l’usage public.

9. Les noms des loca­li­tés ont été germa­ni­sés.

10. La légis­la­tion raciale de l’Al­le­magne est intro­duite dans le pays
et, à la faveur de cette mesure, les Israé­lites sont expul­sés, ainsi que
ceux des natio­naux que l’au­to­rité alle­mande tient pour des intrus.

11. Seuls les Alsa­ciens et les Lorrains qui consentent à se recon­naître
comme étant de souche alle­mande sont admis à réin­té­grer leurs foyers.

12. Le patri­moine des asso­cia­tions de carac­tère poli­tique et des Juifs
est frappé de confis­ca­tion, de même que les biens acquis posté­rieu­re­ment
au 11 novembre 1918 par les Français.

Rien n’illustre mieux l’es­prit qui anime ces mesures, en elles-mêmes
arbi­traires, que les paroles pronon­cées publique­ment, le 16 juillet à
Stras­bourg, par M. R. Wagner. Parlant de l’éli­mi­na­tion en cours de tous
les éléments de souche ou de natio­na­lité étran­gère, ce haut fonc­tion­naire
affir­mait que le dessein de l’Al­le­magne était de régler une fois pour
toutes la ques­tion d’Al­sace.

Une pareille poli­tique, qui ne saurait être le fait d’or­ganes d’oc­cu­pa­tion subor­don­nés, équi­vaut à une annexion et est formel­le­ment contraire aux enga­ge­ments sous­crits par l’Al­le­magne à Rethondes. En effet, c’est avec la France entière, dans ses fron­tières de 1939, que
l’Al­le­magne a signé la conven­tion du 22 juin 1940. C’est l’in­té­grité de
la France entière que l’Al­le­magne a comprise dans la conven­tion
d’ar­mis­tice en préci­sant que le gouver­ne­ment français avait le devoir
d’ad­mi­nis­trer les terri­toires occu­pés et non occu­pés sans limi­ta­tion
terri­to­riale aucune.

Fort de son droit, le gouver­ne­ment français élève une protes­ta­tion
solen­nelle contre les mesures prises en viola­tion de la conven­tion
d’ar­mis­tice à l’égard des dépar­te­ments alsa­ciens et lorrains et de leurs
popu­la­tions, ce qui consti­tue une annexion de fait de ces terri­toires.

Veuillez agréer, mon Géné­ral, l’as­su­rance de ma haute consi­dé­ra­tion,
Hunt­zi­ger (5).

Bien entendu, cette protes­ta­tion n’eut aucune réponse. Hemmen, le
président de la délé­ga­tion écono­mique alle­mande, aurait simple­ment dit :
« Je n’ai pas d’opi­nion, je n’ai qu’une fonc­tion » (6).

« Que va faire Pétain, pour­suit Paul Reynaud ? Aura-t-il un sursaut ?
Aucun. Il reste à Vichy et, six semaines plus tard, à Montoire, il va
mettre sa main dans la main du bour­reau de l’Al­sace-Lorraine » (5).

Pas de publi­cité

Mais nous avons égale­ment la version de Paul Baudouin, le ministre des
affaires étran­gères du Maré­chal. Le samedi 24 août 1940, écrit-il, « 
après le conseil restreint, nous restons seuls, le géné­ral Weygand et moi
avec le Maré­chal. Nous lui expliquons qu’il n’est pas possible de ne pas
protes­ter solen­nel­le­ment à Wies­ba­den contre toutes les mesures prises par
les Alle­mands en Alsace-Lorraine, qui privent la France de ses droits de
souve­rai­neté. Je vais faire prépa­rer, dit Baudouin, une décla­ra­tion du
gouver­ne­ment français très ferme qui serait remise le plus tôt possible
par le géné­ral Hunt­zi­ger au géné­ral von Stülp­na­gel. Le Maré­chal nous
approuve, mais il reste inébran­lable dans son refus de rendre publique
cette protes­ta­tion. Je lui réponds que notre silence nous rend complices
des Alle­mands. »

Et cepen­dant le Maré­chal persista dans son refus de la rendre publique
(7). Maurice Catoire, de la direc­tion des Services de l’ar­mis­tice, le
déplora égale­ment. « Malheu­reu­se­ment, aucune publi­cité, écrit-il, ne fut
donnée à la protes­ta­tion du 3 septembre 1940, de sorte que nos
compa­triotes l’igno­rèrent et que la radio de Londres trouva dans le
silence offi­ciel du gouver­ne­ment français rela­ti­ve­ment aux affaires
d’Al­sace et Lorraine un levier puis­sant pour sa propa­gande » (8).

Dans ses propres mémoires, le géné­ral Weygand s’at­tri­bue, de même, le
mérite d’avoir obtenu, malgré « l’op­po­si­tion de M. Laval »,
vice-président du conseil, la remise de cette première protes­ta­tion
solen­nelle d’en­semble. Il était d’avis, lui aussi, à lui donner plus de
bruit : « J’in­sis­tai ensuite au conseil des ministres pour qu’un
carac­tère plus solen­nel et mondial fut donné à cette protes­ta­tion. Je
rappe­lai celle qui avait été formu­lée en 1871, en expri­mant l’es­poir que
nous montre­rions dans cette circons­tance un courage égal à celui des
Français qui, 70 ans aupa­ra­vant, à Bordeaux, n’avaient pas craint
d’éle­ver leurs voix contre l’injus­tice. Ce fut en vain. Notre
protes­ta­tion ne dépassa pas Wies­ba­den » (9).

Mais l’ex­pli­ca­tion de Paul Reynaud du silence du Maré­chal n’est sans
doute pas la bonne. Jacques Laurent-Cély, qui était alors au Service de
l’in­for­ma­tion, en rapporte une bien diffé­rente. « Les Alle­mands sont des
sadiques, aurait dit le Maré­chal. Si je publiais la protes­ta­tion (du 3
septembre 1940), ils broie­raient les Alsa­ciens ». « Malgré sa haine de
l’Al­le­mand et sa volonté de résis­ter à leurs empiè­te­ments, ajoute
l’au­teur de Prénom Clotilde, le Maré­chal aura toujours tendance à céder
fina­le­ment à cause de la crainte qu’il a d’at­ti­rer des repré­sailles sur
la nation française et surtout sur les prison­niers » (10).

Les Alsa­ciens-Lorrains des Chan­tiers de Jeunesse et de l’Ar­mée d’ar­mis­tice

La ques­tion alsa­cienne-lorraine resta à l’ordre du jour pendant tout
le second semestre 1940 et au-delà, mais concen­trée sur celle des jeunes
alsa­ciens-lorrains restés dans l’ar­mée d’ar­mis­tice et les chan­tiers de
jeunesse, et dont les Alle­mands récla­maient le rapa­trie­ment. Cette fois,
Vichy avait les moyens d’ou­tre­pas­ser la simple protes­ta­tion écrite. Il
pouvait empê­cher, filtrer et/ou sabo­ter ce rapa­trie­ment.

Tout d’abord, il convient de rappe­ler que ce rapa­trie­ment s’ins­crit
dans un triple mouve­ment : le retour volon­taire chez eux d’une bonne
partie des Alsa­ciens-Lorrains évacués en septembre 1939 dans le sud-ouest
 ; le retour volon­taire dans les dépar­te­ments du nord des fuyards de la
débâcle ; ainsi que la libé­ra­tion des Alsa­ciens-Lorrains de l’ar­mée
française faits prison­niers en mai-juin 40 par les Alle­mands pour peu
qu’ils se recon­naissent Volks­deutsch par écrit.

Les Alle­mands avaient commencé à se poser en protec­teurs de tous les
Alsa­ciens et Lorrains en zone libre par la note du 3 août du géné­ral
Mieth. Vichy n’avait pas cru devoir y répondre. Puis le 29 août, le
géné­ral von Stülp­na­gel était inter­venu lui-même pour deman­der le retour
des jeunes Alsa­ciens et Lorrains rete­nus dans les camps de jeunesse et
l’ar­mée d’ar­mis­tice (4).

Vichy crut d’abord n’y mettre aucun obstacle, ne se doutant pas encore
de l’an­nexion des trois dépar­te­ments. Le 30 août 1940, le géné­ral d’ar­mée
Colson, alors secré­taire d’Etat à la guerre, donna ainsi la consigne aux
géné­raux comman­dant les régions mili­taires de ne pas décou­ra­ger les
mili­taires alsa­ciens et lorrains voulant rentrer chez eux, leur deman­dant
même de les délier de tout enga­ge­ment pour leur épar­gner toute
compli­ca­tion avec les Alle­mands. La ques­tion de ce retour s’était posée,
semble-t-il, à Toulouse, où exis­tait un déta­che­ment de la Légion d’Al­sace
et de Lorraine, comman­dée par le comman­dant Gous­sot (11).

Puis, ayant pris conscience que les trois dépar­te­ments étaient
pure­ment et simple­ment annexés, Vichy se ravi-sa. Il se mit à vouloir
frei­ner le rapa­trie­ment des mili­taires, se mettant ainsi en contra­dic­tion
avec l’ar­ticle 16 de la conven­tion d’ar­mis­tice, qu’il ne cessait
d’in­voquer par ailleurs pour favo­ri­ser le retour des réfu­giés dans les
dépar­te­ments du Nord et ainsi contrer leur germa­ni­sa­tion.

Mais les Alle­mands étaient assez bien infor­més de la situa­tion,
puisque leurs commis­sions de contrôle faisaient le tour des prin­ci­paux
camps et caser­ne­ments. Le 12 septembre, l’une d’elles s’était ainsi
présen­tée au camp de jeunesse de Roche­fort-Montagne, à l’ouest de
Cler­mont-Ferrand, au pied du Mont-Dore. Elle avait fait convoquer les 11
Alsa­ciens qui s’y trou­vaient pour leur deman­der s’ils dési­raient rentrer
en Alsace. Deux semaines plus tard, le 30 septembre, le géné­ral Mieth
exigea la libé­ra­tion et le rapa­trie­ment de 150 autres Alsa­ciens-Lorrains
se trou­vant au camp de jeunes de la forêt doma­niale de Tronçais, à
l’ouest de Moulins (Allier). « Ils sont trai­tés comme des prison­niers,
souligne-t-il. Ils reçoivent une mauvaise nour­ri­ture et n’ont pas le
droit de fréquen­ter la popu­la­tion civile. Les vête­ments civils et les
fiches de démo­bi­li­sa­tion leur ont été reti­rés. Leur loge­ment est
rudi­men­taire et anti­hy­gié­nique » (12).

En octobre, le géné­ral von Stülp­na­gel renou­velle ses exigences :
libé­ra­tion et rapa­trie­ment de tous les Alsa­ciens-Lorrains rete­nus dans
l’ar­mée d’ar­mis­tice et les camps de jeunesse. Le mercredi 23, Hunt­zi­ger
les expose en conseil restreint à Vichy. Les accep­ter, c’était
recon­naître l’an­nexion de fait. Baudouin s’y opposa donc « forte­ment » en
souli­gnant « une fois de plus, combien il est regret­table que le
gouver­ne­ment n’ait pas eu le courage de mettre le pays au courant des
actes graves que les Alle­mands se sont permis en-dehors de la conven­tion
d’ar­mis­tice. Si nous nous écar­tons de cette conven­tion, dit-il, nous
sommes grigno­tés, mangés, perdus. Le pays ignore tout ce que nous faisons
pour le défendre. Comment aurait-il confiance en nous ? » (7) .

Vichy ne s’étant pas exécuté, von Stülp­na­gel revient à la charge par
lettre le 15 novembre, suite à un inci­dent survenu lors de la visite
d’une commis­sion de contrôle dans un camp de jeunesse près de Pau. Sept
Alsa­ciens s’étaient alors présen­tés spon­ta­né­ment à elle pour lui dire
qu’ils avaient été cachés le temps de cette visite, sous la menace de
peines sévères s’ils cher­chaient à faire connaître aux Alle­mands qu’ils
dési­raient rentrer chez eux. Aussi, avaient-il demandé asile et
protec­tion à cette commis­sion (2) (12) (13).

Stülp­na­gel rappela à cette occa­sion qu’une aide sans réserve était
accor­dée aux Volks­deutsche, qui deman­daient protec­tion aux auto­ri­tés
alle­mandes en zone libre. Il exigea dere­chef la libé­ra­tion et le renvoi
dans leurs foyers de tous les Alsa­ciens-Lorrains dans l’ar­mée et les
camps de jeunesse avant le 1er janvier 1941, qu’ils soient volon­taires ou
non, à la seule excep­tion de ceux dont les familles avaient déjà été
expul­sées d’Al­sace et de Moselle.

Réso­lu­tion médiane

Même si cela reve­nait à un aban­don de souve­rai­neté, le géné­ral Doyen,
nouveau président de la délé­ga­tion française de Wies­ba­den, recom­manda à
Vichy d’y consen­tir (2). Comme ministre comman­dant les forces
terrestres, Hunt­zi­ger prit fina­le­ment une réso­lu­tion médiane. Il s’op­posa
à tout rapa­trie­ment forcé et jugea inac­cep­table un recen­se­ment des
Alsa­ciens et des Lorrains en zone libre. De l’autre côté, il ordonna de
lais­ser les jeunes Français origi­naires des trois dépar­te­ments
accom­plis­sant leurs obli­ga­tions légales de service civil retour­ner dans
leurs foyers, s’ils le souhai­taient. Il demanda même « de fermer les yeux
sur les évasions des Alsa­ciens et Lorrains enrô­lés dans les chan­tiers de
la jeunesse, voire dans certains cas, de les leur faci­li­ter » (13).

Certains de ces Alsa­ciens-Lorrains avaient effec­ti­ve­ment été forcés
d’en­trer ces camps. Et Hunt­zi­ger ne voulait pas avoir à les renvoyer chez
eux, mécon­tents. Pour faci­li­ter leur évasion, ils furent regrou­pés dans
les camps les plus rappro­chés de la ligne de démar­ca­tion. Les évadés ne
devaient être ni recher­chés, ni punis. Mais concer­nant les appe­lés de
l’ar­mée, dit Hunt­zi­ger, « il n’était pas possible de tolé­rer les évasions
 ». En conseil restreint, il pro-posa de promettre aux Alle­mands que les
Alsa­ciens et Lorrains qui le souhai­taient seraient libé­rés. En
contre-partie, il deman­de­rait que les commis­sions alle­mandes de contrôle
ne fassent plus aucune inqui­si­tion dans aucune des trois armes. En son
for inté­rieur, il était persuadé que la moitié des 3 500 Alsa­ciens et
Lorrains subsis­tant dans l’ar­mée, comme des 4 000 appe­lés des Chan­tiers
de jeunesse choi­si­raient de rester en zone libre.

Mais ce compro­mis est rejeté à Wies­ba­den. Un nouveau conseil restreint
en redis­cuta donc le 7 décembre, sans le Maré­chal. Hunt­zi­ger proposa de
répondre aux Alle­mands que les jeunes Alsa­ciens-Lorrains seront lais­sés
entiè­re­ment libres de rester ou de partir. Et si cette réponse ne
suffi­sait pas, une commis­sion de contrôle alle­mande serait admise à
véri­fier qu’au­cune pres­sion n’est exer­cée. Le géné­ral Doyen promit ainsi
le 18 décembre à Wies­ba­den que tous les jeunes gens origi­naires des trois
dépar­te­ments seront libé­rés avant le 1er janvier 1941, qu’ils soient dans
les camps ou dans l’ar­mée d’ar­mis­tice. Et qu’ils seront ache­mi­nés de la
zone libre en zone occu­pée au moyen de 7 trains (2) (12).

André Lavagne, le chef adjoint du cabi­net civil du Maré­chal, avance
que 4 416 jeunes Alsa­ciens et Lorrains, fran­chirent alors la ligne de
démar­ca­tion (4). Mais dès la fin du mois de décembre, von Stülp­na­gel
protesta qu’au lieu des 7 trains char­gés des 4 500 hommes escomp­tés,
seuls 700 hommes avaient pu être rapa­triés en Alsace-Lorraine même. Sans
doute, un grand nombre des libé­rés s’étaient-ils égayés dans la nature et
fondus dans la masse des réfu­giés restés en zone libre. Ceux qui avaient
choisi de rester dans l’ar­mée d’ar­mis­tice, en tout cas, furent dissi­mu­lés
sous de fausses iden­ti­tés et de faux papiers.

La ques­tion n’était pas éteinte pour autant. En mai 1941, les
Alle­mands remettent encore à Wies­ba­den une liste de 2 400 mili­taires
Alsa­ciens-Lorrains non rentrés (2). En août 1941, ils affir­mèrent encore
qu’il restait envi­ron 2 000 Alsa­ciens-Lorrains sous les drapeaux,
munis de faux papiers. Ils protestent égale­ment contre la survi­vance
d’uni­tés alsa­ciennes, telles que le 152e RI (le 15.2 de Colmar) ou une
demi-brigade de chas­seurs à pied qui arbo­rait l’écus­son d’Al­sace et dont
le drapeau était orné des armes des prin­ci­pales villes de la province (8)
(13).

En 1941, les Alle­mands demandent égale­ment que les Alsa­ciens-Lorrains
enga­gés volon­taires de l’ar­mée d’ar­mis­tice puissent rentrer eux aussi.
Mais seuls 12 sous-offi­ciers et 215 soldats le deman­dèrent alors, selon
Maurice Catoire. Vichy persista dans son refus de tout rapa­trie­ment
forcé. Les Alle­mands n’eurent donc d’autre ressource que de mena­cer de la
confis­ca­tion de leurs biens tous ceux qui refu­saient de se lais­ser
rapa­trier après le 31 juillet 1942 (11).

Une dernière inter­ven­tion de Hunt­zi­ger sur ces ques­tions est signa­lée
le 13 mai 1941. En tant que ministre secré­taire d’Etat à la guerre, il
adresse alors au ministre de l’Edu­ca­tion natio­nale la note n° 14.897/DSA
fixant des condi­tions très strictes au rapa­trie­ment des mineurs en
Alsace-Lorraine. A partir de 15 ans accom­plis, une demande des inté­res­sés
devait ainsi être exigée en plus de la demande de la personne inves­tie à
leur égard de la puis­sance pater­nelle. De plus, les auto­ri­tés alle­mandes
ne pouvaient se substi­tuer aux parents. Même les demandes par elles
produites devaient être exami­nées quant à leur authen­ti­cité et leur
sincé­rité.

Edouard Coeur­de­vey, le direc­teur de l’Ecole normale d’ins­ti­tu­teurs
catho­liques d’Ober­nai repliée à Soli­gnac, près de Limoges, donna lecture
de cette note à l’en­semble de ses élèves le samedi soir 14 mai. Ceux-ci
l’ac­cueillirent avec enthou­siasme : « Mes grands garçons ont brusque­ment
senti qu’ils étaient proté­gés contre tout arbi­traire et qu’ils deve­naient
maîtres de leur avenir. Ils ont entonné le chant « Vous n’au­rez pas
l’Al­sace et la Lorraine ». Ils y ont mis un accent passionné quand le
couplet fait dire « Et notre coeur vous ne l’au­rez jamais ». Quelques-uns
ont prononcé « chamais ». C’était un beau spec­tacle émou­vant », écrit le
direc­teur Coeur­de­vey, dans son rapport du 20 mai 1941 au secré­taire
géné­ral du recto­rat (14).

Jean-Claude Strei­cher

Notes :

(1) Jacques Duclos : « Mémoires », t. 3, Livre club Dide­rot, 1974, p. 93.
(2) Alphonse Irjud : « Vichy proteste en silence », Saisons d’Al­sace,
n° 117, p. 47–56. (3) Louis Noguères : « Le Véri­table procès du
Maré­chal Pétain », Fayard, 1955, 664 p. (4) Louis Cernay : « Le
Maré­chal Pétain, l’Al­sace et la Lorraine, Faits et docu­ments, 1940–1944
 », Paris, Les Îles d’or, 1955, 180 p. (5) Paul Reynaud : « La France à
sauvé l’Eu­rope », t. 2, Flam­ma­rion, Paris, 1947, p. 494–497. (6) Lothar
Kette­na­cker : « L’at­ti­tude du gouver­ne­ment de Vichy face à l’an­nexion de
fait de l’Al­sace-Lorraine dure la seconde guerre mondiale », Revue
d’Al­sace, 2006. (7) Paul Baudouin : « Neuf mois au gouver­ne­ment », La
Table ronde, 1948, 435 p. (8) Maurice Catoire : « La direc­tion des
Services de l’Ar­mis­tice », Berger-Levrault, 1955.
(9) Weygand : « Mémoires, Rappelé au service », Flam­ma­rion, 1950, t. 3.
(10) Cécil Saint-Laurent : « Prénom Clotilde », Presses de la Cité, 1957,
p. 146. (11) www.malgre-nous.eu. (12) Jacques Delper­rie de Bayac : « 
Le royaume du Maré­chal. Histo­rie de la zone libre », R. Laffont, 1975,
414 p. (13) Robert O. Paxton : « L’ar­mée de Vichy. Le corps des
offi­ciers français, 1940–1944 », Tallan­dier, 2004, 586 p. (14) « La
commu­nauté de Soli­gnac », Saisons d’Al­sace, 1992, n° 117, p. 902.

 Voir égale­ment : http://prisons-cherche-midi-mauzac.com/varia/de-saigon-a-marseille-un-convoi-anna­mite-jour­nal-candide-du-13-aout-1941–14867 et sur le crash de l’avion du géné­ral Hunt­zin­ger : http://prisons-cherche-midi-mauzac.com/varia/14217–14217

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