« LES PLAIES D’ORADOUR »

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Suite à la paru­tion de l’ar­ticle « Les plaies d’Ora­dour » dans « Le Monde » du 19.2.2013, Marie Goerg-Lieby nous auto­rise à publier sa réac­tion qu’elle a adres­sée à ce jour­nal. Nous l’en remer­cions bien vive­ment.

Pour une meilleure appré­hen­sion du dossier, nous repro­dui­sons à la suite l’ar­ticle paru dans « Le Monde » que nous a aima­ble­ment trans­mis Yves Scheeg.

Stras­bourg, 24 février 2013

A l’in­ten­tion de la rédac­tion en chef

C’est avec atten­tion, étant fille d’une jeune Alsa­cienne astreinte à 17 ans au Reich­sar­beits­dienst (ou RAD, travail para­mi­li­taire obli­ga­toire en Alle­magne), nièce d’un oncle incor­poré de force dans la Wehr­macht ayant réussi à s’éva­der coura­geu­se­ment au bout d’un an pour rejoindre les Alliés et combattre une autre année sous l’uni­forme français, que j’ai lu l’enquête sur « les plaies d’Ora­dour »  (édition du 19 février ).

Il s’agit d’un article inté­res­sant mais qui m’amène à quelques obser­va­tions:

-pourquoi unique­ment cette immense photo de Robert Hébras, celui qui insulte les Français d’Al­sace incor­po­rés de force aussi bien dans la version française de son ouvrage qui s’est vendu avec profit à des milliers d’exem­plaires que dans celle en anglais (« so called forci­bly ranked« )? Pourquoi pas de photos des Alsa­ciens André Hugel ou Robert Baillard qui ont vécu la Deuxième Guerre mondiale dans une région sous la botte nazie? L’an­nexion de fait (obli­ga­tion de parler alle­mand et non français notam­ment sous peine d’in­ter­ne­ment) est un fait que les jour­na­listes auraient du déve­lop­per tant il est méconnu.

⁃ le camp de Schir­meck (où Jo, l’ami du Mulhou­sien Pierre Seel, a été assas­siné après avoir été torturé, récit « Moi Pierre Seel, déporté homo­sexuel » paru chez Calmann-Lévy) est mentionné. Mais pas le camp de concen­tra­tion du Stru­thof-Natz­wei­ler dans la même vallée de la Bruche où furent inter­nés 52000 dépor­tés de toute l’Eu­rope et où des Alsa­ciens ayant tenté de se sous­traire à l’in­cor­po­ra­tion de force en fran­chis­sant la fron­tière suisse furent fusillés. L’Al­sace, consi­dé­rée par les nazis comme alle­mande, fut la seule région de l’Hexa­gone meur­trie par un camp de concen­tra­tion. Il fallait le dire pour évoquer la répres­sion sur l’in­di­vidu et les familles.

⁃ De façon surpre­nante, l’his­to­rien Philippe Grand­coing estime que « les soldats français qui ont fait la guerre en Algé­rie étaient aussi des « malgré-nous, cela ne préjuge en rien de leur conduite person­nelle au cours des opéra­tions. » Les soldats français qui ont été entrai­nés dans des guerres colo­niales, en Algé­rie ou ailleurs, portaient l’uni­forme de leur pays -la France- et parlaient la langue de leur pays, le français. Il n’y a aucun paral­lèle à faire avec les jeunes Français d’Al­sace et de Moselle obli­gés de revê­tir l’uni­forme de la dicta­ture alle­mande et de parler alle­mand même quand ils ne connais­saient rien à cette langue! Rien à voir avec des soldats ayant une opinion poli­tique diffé­rente de celle de l’État qui les a vus naître! Circons­tance encore plus cruelle: parmi les incor­po­rés de force alsa­ciens (comme Auguste Lohner, un des 13 incul­pés alsa­ciens, titu­laire d’une cita­tion à l’ordre du Corps d’Ar­mée pour la campagne 39–40), des milliers s’étaient en 1940 battu dans l’ar­mée française avant d’être jetés dans les rangs de l’ar­mée enne­mie, une situa­tion shakes­pea­rienne due à la lâcheté du maré­chal Pétain.

⁃ Il est admis qu’en 1953 l’Etat français, redou­tant une nouvelle vague d’au­to­no­misme, œuvra pour que les Malgré-nous soient amnis­tiés. Pourquoi alors conclure avec une phrase discu­table de l’ou­vrage de l’his­to­rienne améri­caine Sarah Farmer, oppo­sant la riche Alsace et le pauvre Limou­sin? « Pros­père et peuplée » l’Al­sace? Pas après la guerre : lorsqu’on addi­tionne les soldats tués dans les rangs de l’ar­mée française, les morts en dépor­ta­tion et les victimes de l’in­cor­po­ra­tion de force dans l’ar­mée alle­mande, on abou­tit pour l’Al­sace à un total qui est propor­tion­nel­le­ment aux chiffres de la popu­la­tion, trois (3) fois plus élevé que celui des victimes de guerre dénom­brées pour l’en­semble de la Fran­ce*.

⁃ * source: « L’Al­sace, destin et volonté », de Pierre Pflim­lin et René Uhrich, Calmann Lévy, 1963.

Salu­ta­tions respec­tueuses,

MARIE GOERG-LIEBY, jour­na­liste

L’ar­ticle paru dans « Le Monde » du 19.2.2013

C’est l’his­toire de deux douleurs, de deux trau­ma­tismes collec­tifs qui se heurtent ; pire, qui tentent de se mesu­rer. C’est l’his­toire d’un drame natio­nal qui divise deux régions françaises, l’Al­sace et le Limou­sin. C’est l’his­toire d’hommes poli­tiques qui, au nom de l’en­tente natio­nale, éditent des prin­cipes de respon­sa­bi­li­tés collec­tives ou au contraire des lois d’am­nis­tie géné­rale qui ne font qu’en­kys­ter les rancoeurs. C’est l’his­toire d’une justice qui se veut de raison et qui est pour cela impuis­sante face au mal absolu du nazisme.

Une justice qui, depuis près de soixante-dix ans, ne fait que rouvrir les plaies à chaque nouvelle déci­sion. La dernière est récente et toujours pendante devant la Cour de cassa­tion. Comme les autres, toutes les autres, elle n’aura réussi qu’à ravi­ver la colère.

C’est l’his­toire d’Ora­dour-sur-Glane, page tragique de la seconde guerre mondiale. 10 juin 1944 : le régi­ment Der Führer de la Panzer­di­vi­sion Waffen SS Das Reich inves­tit ce bourg de Haute-Vienne et massacre 642 personnes, dont 221 femmes et 215 enfants de moins de 14 ans. Parmi la poignée de resca­pés, Robert Hébras, fusillé dans une grange, sauvé par miracle du coup de grâce puis de l’in­cen­die allumé par les bour­reaux. Sa mère et ses deux soeurs sont mortes, brûlées dans l’église. C’était alors un jeune homme de 18 ans, un être agile, ce qui lui sauva la vie.

Il a aujourd’­hui 87 ans. Droit comme un i, il guide toujours des visites dans le laby­rinthe des ruines, jusqu’aux murs de la grange où les hommes ont été fusillés, « pour le souve­nir mais surtout pour le présent ». Robert Hébras a été récem­ment décoré en Alle­magne et en Autriche pour « son impli­ca­tion passion­née dans le travail de récon­ci­lia­tion ».

« PARMI LES HOMMES DE MAIN, QUELQUES ALSACIENS »

Un rescapé qui se retrouve pour­tant en posi­tion d’ac­cusé : il a été condamné le 12 septembre 2012 par la cour d’ap­pel de Colmar, après une plainte de l’As­so­cia­tion des évadés et incor­po­rés de force (Adeif) des Haut et Bas-Rhin. Un euro symbo­lique et 10 000 euros de frais de justice aux dépens. Incri­miné, un récit qu’il a publié en 1992, Oradour-sur-Glane : le drame heure par heure (CMD).

Dans ce fasci­cule d’une tren­taine de pages, vendu notam­ment au Centre de la mémoire, à l’en­trée du site martyr, il évoquait « parmi les hommes de main, quelques Alsa­ciens, enrô­lés soi-disant de force par les unités SS ». Et plus loin : « Je porte­rais à croire que ces enrô­lés de force fussent tout simple­ment des volon­taires. » C’était là remettre en cause le statut des « malgré-nous », ces jeunes gens des terri­toires annexés par l’Al­le­magne en octobre 1940.

Des soldats d’Al­sace et de Moselle furent versés dans la Wehr­macht, à partir de la conscrip­tion obli­ga­toire de 1942, puis, pour certains, inté­grés direc­te­ment dans des unités SS à partir de 1944, afin de recons­ti­tuer des forces déci­mées sur le front de l’Est. Cent trente mille partirent et 40 000 ne revinrent pas. Il n’est guère de famille au-delà des Vosges qui ne recense un parent dans ce cas. C’est dire si le sujet est à fleur de peau, même chez les jeunes géné­ra­tions.

« Ça suffit ! Nous en avons marre de nous faire agres­ser par des gens qui ne savent pas », tempête André Hugel, 84 ans, dans son pavillon de Rique­wihr (Haut-Rhin), débor­dant de cartons d’ar­chives sur cette époque. Ce vigne­ron, membre de l’Adeif, a poussé au dépôt de plainte contre Robert Hébras. Pendant des heures, il raconte l’his­toire de sa famille qui est un peu celle de sa région.

Son grand-père, qui en 1915 priait « pour le succès de la France » quand ses deux fils se battaient dans les troupes du Kaiser. Son père, maire de Rique­wihr avant la seconde guerre mondiale, qui avait donné un morceau de son écharpe trico­lore à un autre fils, Georges, enrôlé sur le front de l’Est « sous l’uni­forme de l’en­nemi » et qui finira le conflit dans les rangs de la France libre. André Hugel parle, parle sans fin de ces vies écar­te­lées. « Nous, les Alsa­ciens, nous ne serons jamais consi­dé­rés comme des citoyens à part entière. Nous sommes forcé­ment des nazis. Je ne supporte plus ces mensonges. »

« Robert Hébras aurait voulu nous faire déchoir de la natio­na­lité française qu’il ne s’y pren­drait pas autre­ment », affirme égale­ment Jean-Paul Bailliard, dans sa maison de Bischoff­sheim, d’où l’on voit au loin la cathé­drale de Stras­bourg. Président de l’Adeif du Bas-Rhin, cet homme de 89 ans a été incor­poré de force dans la Wehr­macht en avril 1943 et envoyé sur le front de l’Est, où il a été blessé en 1944. Soigné en Alle­magne, il s’en­fuit dans un costume chipé dans une tein­tu­re­rie et se rend aux troupes alliées. Après la guerre, il intègre l’ar­mée française, combat en Indo­chine puis parti­cipe au programme mili­taire nucléaire du pays, prenant sa retraite avec le grade de géné­ral.

Ce monsieur à l’exquise poli­tesse rappelle les pres­sions sur les familles de ceux qui déser­taient, les réfrac­taires fusillés et les Alsa­ciens qui étaient inter­nés au camp « de réédu­ca­tion » de Schir­meck (Bas-Rhin), en raison de leur hosti­lité au nazisme. « L’Al­sace a payé un très lourd tribut à cette guerre, plaide-t-il. Aujourd’­hui, nous sommes double­ment victimes, car nous avons souf­fert et nous sommes mis dans le camp des bour­reaux. »
Des Alsa­ciens étaient présents à Oradour-sur-Glane, au milieu des 120 à 200 SS qui commirent les exac­tions. Quatorze furent jugés par un tribu­nal mili­taire à Bordeaux du 12 janvier au 13 février 1953, dont un engagé volon­taire, dès 1941, le sergent Georges-René Boos, qui prit une part active au massacre. Le rôle exact des 13 incor­po­rés de force alimenta large­ment le procès de Bordeaux et la polé­mique se pour­suit aujourd’­hui. Pour mémoire, parmi les victimes figu­raient égale­ment 48 réfu­giés d’Al­sace-Lorraine dont 39 venus de la commune mosel­lane de Charly, rebap­ti­sée depuis Charly-Oradour.

TOLLÉ EN LIMOUSIN

André Hugel justi­fie la plainte contre Robert Hébras : « Je ne veux pas que ces treize garçons passent pour l’éter­nité pour des assas­sins. » Le tribu­nal de grande instance de Stras­bourg avait débouté l’Adeif en octobre 2010. Il expliquait que « le livre ne se présente nulle­ment comme une oeuvre histo­rique mais comme un témoi­gnage ». La cour d’ap­pel de Colmar a jugé au contraire que « l’in­cor­po­ra­tion de force est une vérité histo­rique­ment et judi­ciai­re­ment établie » et que l’au­teur avait « outre­passé les limites de la liberté d’ex­pres­sion ».

« La cour a estimé qu’il n’avait pas été témoin des incor­po­ra­tions forcées et que donc ce qu’il disait à ce sujet ne pouvait être assi­milé à un témoi­gnage », décrypte Lilyane Anstett, l’avo­cate de l’Adeif. Cette Lorraine instal­lée à Stras­bourg, petite-fille d’un résis­tant, pensait héri­ter d’un dossier ordi­naire de propriété litté­raire. « Je n’ima­gi­nais pas qu’il pouvait y avoir une telle violence, avoue-t-elle. J’ai été trai­tée de crimi­nelle pendant les audiences. »

La condam­na­tion du rescapé d’Ora­dour a provoqué un tollé en Limou­sin. Un comité « Justice pour Robert Hébras » a été immé­dia­te­ment créé. Berna­dette Malin­vaud, sa prési­dente, annonce plus de 600 adhé­sions et plus de 1 600 messages de sympa­thie. « Il en est venu d’Al­sace, dont plusieurs d’an­ciens résis­tants ; l’un d’eux a ajouté : « Ne citez surtout pas mon nom, je serais obligé de quit­ter la région. » » Fort de ces soutiens, le condamné a décidé, le 12 janvier, de se pour­voir en cassa­tion.

Prin­ci­pal argu­ment : « La première édition [en 1992] avait suscité des remous en Alsace ; pour les réédi­tions qui ont suivi [en 2004], j’avais, dans un souci d’apai­se­ment, supprimé ces quelques mots ; une nouvelle réédi­tion, en 2009, s’est faite par erreur à partir des typons de cette première édition sans que j’aie été consulté ; je n’avais d’ailleurs pas signé de bon à tirer. » Ce sera donc à la Cour de cassa­tion de dire la loi, à défaut peut-être de dire ce qui est juste.

« CE N’EST PAS À LA JUSTICE DE TRANCHER »

Les histo­riens se sont saisis de la querelle. Philippe Grand­coing, jeune docteur en histoire contem­po­raine et ensei­gnant en khâgne à Limoges, dénonce dans le juge­ment de Colmar « la confu­sion qui règne encore aujourd’­hui en France entre histoire et mémoire. L’en­rô­le­ment forcé de dizaines de milliers d’Al­sa­ciens et de Mosel­lans sous l’uni­forme alle­mand est une réalité histo­rique d’ordre socio­lo­gique. Il n’in­duit pas que tous les Alsa­ciens aient été des incor­po­rés de force, ni qu’ils se soient tous compor­tés correc­te­ment. Il y a eu aussi des Alsa­ciens qui ont fait le choix d’une colla­bo­ra­tion mili­taire avec les nazis, comme d’autres Français. Une règle prévaut dans le droit français : la respon­sa­bi­lité indi­vi­duelle. En s’ap­puyant sur une vérité mémo­rielle collec­tive, et non sur la réalité de la biogra­phie de chacun des parti­ci­pants au massacre, la justice d’aujourd’­hui a oublié ce prin­cipe ».

L’his­to­rien pour­suit : « Les soldats français qui ont fait la guerre en Algé­rie étaient aussi des « malgré-nous », cela ne préjuge en rien de leur conduite person­nelle au cours des opéra­tions. Ce n’est pas à la justice de tran­cher dans une affaire où chacun des porteurs de mémoire a sa propre part de vérité. » Jean-Laurent Vonau, profes­seur d’his­toire du droit à l’uni­ver­sité de Stras­bourg, dit à peu près le contraire. « Ces treize n’avaient aucune raison ni aucune envie d’être là-bas. Oradour est un crime de guerre commis à partir d’un autre crime de guerre, l’in­cor­po­ra­tion forcée. Lorsque vous refu­sez de recon­naître cette évidence, c’est pure­ment et simple­ment du néga­tion­nisme. »

Enfant, cet homme a connu une aïeule qui atten­dit jusqu’à son dernier souffle l’im­pro­bable retour de son fils, disparu sur le front de l’Est. Aujourd’­hui vice-président du conseil géné­ral du Bas-Rhin chargé de la mémoire, il est l’au­teur d’un livre édité en 2004 par une maison stras­bour­geoise, Le Procès de Bordeaux, les Malgré- Nous et le drame d’Ora­dour, une plon­gée dans les archives de l’ins­truc­tion qui a connu un franc succès en Alsace. « Inutile de dire que vous ne trou­ve­rez pas mon livre à Oradour », regrette-t-il.

A ses côtés, dans les locaux du conseil régio­nal d’Al­sace, Alphonse Troest­ler, délé­gué à la mémoire régio­nale, sort un vieux cale­pin strié de balles. Il appar­te­nait à un « malgré-nous » dont il montre la photo, un gamin qui avait tenté de se rendre pendant la bataille de Norman­die. « Il a été abattu par les Alliés », explique-t-il. Tant d’autres ont subi le même sort. Les déser­tions étaient risquées, car les résis­tants ou les Améri­cains ne faisaient pas forcé­ment bon accueil à ces soldats, a fortiori s’ils combat­taient sous l’uni­forme SS, explique-t-il.

Alphonse Troest­ler porte le prénom d’un oncle qui déserta deux fois de la Wehr­macht, fut deux fois repris, avant de mourir sur le front de l’Est. « Les Alsa­ciens ont appris l’his­toire de France, mais les Français n’ont jamais appris l’his­toire de l’Al­sace. Comme le disait Charles Péguy, quand on a vendu son frère, il vaut mieux ne pas en parler. » « Je constate qu’on parle des Alsa­ciens et pas des Français d’Al­sace », renché­rit Jean-Laurent Vonau.

RUINES ACCUSATRICES

Témoin contre témoin, histo­rien contre histo­rien, souf­france contre souf­france. La querelle dure ainsi depuis soixante-dix ans. Elle a été atti­sée par les ater­moie­ments de la justice et de la poli­tique . Le procès de Bordeaux de 1953 en a été le paroxysme. Les condam­na­tions des « malgré-nous » présents lors du massacre enflam­mèrent l’Al­sace avant qu’une amnis­tie votée une semaine plus tard par le Parle­ment ne sème la colère en Limou­sin.

Enterré au nom de la raison d’Etat, figé dans le silence comme les ruines accu­sa­trices du bourg, le ressen­ti­ment couve toujours, l’af­faire Hébras le démontre. Sur les plaies d’Ora­dour, l’acri­mo­nie ambiante pousse à toutes les dérives. En Alsace, sur Inter­net notam­ment, des théo­ries scabreuses commencent à remon­ter. Les femmes et les enfants morts dans l’église auraient été victimes de l’ex­plo­sion d’un stock d’ar­me­ment laissé par les maqui­sards dans le clocher. Un certain Charles Buch, un « malgré-nous » incor­poré dans la divi­sion SS Das Reich, reprend ce scéna­rio qui fut avancé au lende­main d’Ora­dour par la propa­gande nazie.

« La mort des femmes et des enfants est donc bien un acci­dent invo­lon­taire qu’on a tout simple­ment romancé afin de pouvoir le mettre sur le dos des « malgré-nous » », écrit Charles Buch dans un mémoire qui circule très libre­ment en Alsace. Il parle même du « soi-disant massacre » de l’église. Les hommes, réunis dans d’autres lieux, auraient ensuite été tués dans l’af­fo­le­ment.

Aux gens d’Ora­dour de crier cette fois à la falsi­fi­ca­tion et au néga­tion­nisme. « Il suffit de visi­ter les ruines pour voir que c’est absurde, dit Robert Hébras. Le clocher n’a jamais explosé, il est toujours là soixante-dix ans après ; ce sont les voûtes qui se sont effon­drées sous l’ef­fet de l’in­cen­die », et, ajoute-t-il, le dérou­le­ment des faits suffit à démo­lir cette argu­tie : « L’église a brûlé après 17 heures, alors que le massacre des hommes et les incen­dies dans le bourg avaient commencé dès 15 heures. »

L’his­to­rien Jean-Jacques Fouché, maître d’oeuvre de la créa­tion en 1999 du Centre de la mémoire d’Ora­dour, cite des preuves de la prémé­di­ta­tion signées de la main de Heinz Lammer­ding, géné­ral de la divi­sion Das Reich qui ordonna l’ex­pé­di­tion. Dans son livre, baptisé sobre­ment Oradour, réédité en 2012 (éd. Liana Levi), il rappelle que les témoins SS ont admis qu’ils avaient fait explo­ser eux-mêmes l’église et donnent le nom de l’ar­ti­fi­cier, Gnug.

Et voilà dans ce contexte passion­nel qu’un nouvel épisode judi­ciaire s’ouvre, en Alle­magne. Le parquet de Dort­mund dili­gente depuis plusieurs mois une enquête sur le massacre, sur la base de nouvelles pièces décou­vertes dans les archives de la Stasi.

Elles ont permis de retrou­ver la trace de six SS survi­vants qui auraient parti­cipé aux exac­tions. Des perqui­si­tions ont été effec­tuées à la demande du procu­reur Andreas Bren­del. Des enquê­teurs se sont rendus en janvier à Oradour, sur la scène de ce crime de guerre, impres­crip­tible en droit alle­mand. Le Limou­sin, trop échaudé dans le passé, n’ose espé­rer que ce procès abou­tisse.

Quelle que soit l’is­sue de cette procé­dure outre-Rhin, il n’est pas sûr qu’elle suffise à mettre fin à l’af­fron­te­ment franco-français. La visite en 1998 de Roland Ries, maire de Stras­bourg et fils d’un « malgré-nous » à Oradour, fut suivie d’autres cortèges offi­ciels. En 1999, à l’inau­gu­ra­tion du Centre de la mémoire, une délé­ga­tion alsa­cienne était conduite par Philippe Richert (UMP), alors séna­teur du Bas-Rhin, et Cathe­rine Traut­mann, ministre de la culture de Lionel Jospin et ex-maire de Stras­bourg.

Le maire de la commune de Haute-Vienne, Raymond Frugier, s’est égale­ment rendu en Alsace en 2004. « Les jume­lages sont nombreux entre communes limou­sines et communes alsa­ciennes, en souve­nir de l’ac­cueil fait aux réfu­giés de l’exode de 1939–1940 », constate Berna­dette Malin­vaud, du comité « Justice pour Robert Hébras ». Des voyages scolaires sont égale­ment orga­ni­sés pour que les géné­ra­tions futures raboutent enfin les deux histoires. Mais les esprits ne s’apaisent pas aussi faci­le­ment. Pour Jean-Laurent Vonau, « il faut d’abord que chacun accepte de comprendre le drame de l’autre ».

« Faites entrer les coupables ! »

« Un mauvais procès qui ne laissa qu’a­mer­tume. » L’his­to­rien alsa­cien Jean-Laurent Vonau décrit ainsi le procès de Bordeaux qui se déroula en 1953. C’est là au moins un point de vue partagé en Alsace et en Limou­sin, mais pour des raisons inverses.

Vingt-deux hommes sont là, à l’ou­ver­ture des débats, le 12 janvier, des exécu­tants pour l’es­sen­tiel. Les prin­ci­paux respon­sables sont absents, soit tués en Norman­die, comme le comman­dant Adolf Diek­mann, qui diri­gea l’opé­ra­tion sur le terrain, soit bien à l’abri en Alle­magne, comme le géné­ral Heinz Lammer­ding, qui ordonna le massacre et mourut paisi­ble­ment dans son lit en 1971.

Au bout d’une instruc­tion à la fois longue et bâclée, quatorze Alsa­ciens et huit Alle­mands sont dans le box : cette (dis)propor­tion choque l’Al­sace. Le tribu­nal appuie l’ac­cu­sa­tion sur le prin­cipe d’une loi votée en septembre 1948, appe­lée « loi Oradour ». Ce texte insti­tue la culpa­bi­lité collec­tive dans les crimes de guerre. Sur ce prin­cipe, les accu­sés peuvent donc diffi­ci­le­ment échap­per à une sanc­tion puisqu’ils étaient sur la scène tragique. « Faites entrer les coupables », se trompe même le président un jour d’au­dience.
Deux condam­na­tions à mort et des peines de cinq à douze ans de prison sont pronon­cées le 13 février, à 2 h 10 du matin. Absents, quarante-quatre accu­sés alle­mands sont égale­ment condam­nés à la peine de mort par contu­mace mais ne seront jamais réel­le­ment inquié­tés.

Le Limou­sin s’in­surge contre la clémence du verdict, notam­ment envers les Alsa­ciens. « Une injure aux morts d’Ora­dour », titre la presse régio­nale, d’au­tant que le massacre du 10 juin est la pire, mais pas la seule, des tueries perpé­trées par la divi­sion Das Reich dans sa traver­sée de la région. La veille, le 9 juin, elle a pendu 99 otages aux balcons de Tulle (Corrèze) et envoyé en dépor­ta­tion 149 hommes dont 101 ne revien­dront pas. Elle a fusillé 67 civils à Argen­ton-sur-Creuse (Indre).

En Alsace, c’est l’in­di­gna­tion. Le verdict contre les « malgré-nous » est perçu comme une « offense collec­tive ». Le glas sonne dans toute la province, le monu­ment aux morts de Stras­bourg est recou­vert d’un crêpe noir. Les maires des deux dépar­te­ments appellent à la grève admi­nis­tra­tive, l’évêque, les pasteurs, le grand rabbin, demandent une révi­sion du procès, les parle­men­taires protestent. Dépu­tés du Limou­sin et d’Al­sace s’af­frontent à Paris. Sous cette pres­sion, le 19 février 1953, une loi d’am­nis­tie est votée en faveur des « malgré-nous », au nom de la récon­ci­lia­tion natio­nale. Les accu­sés sont aussi­tôt libé­rés. Quelques mois plus tard, les Alle­mands seront remis en liberté à leur tour. Georges-René Boos, le seul Alsa­cien volon­taire, condamné à mort à Bordeaux, peine commuée en prison à vie, sera à son tour élargi en 1958 et dispa­raî­tra dans la nature.

L’Al­sace se réjouit de cette amnis­tie. Le Limou­sin, lui, s’en­flamme, mani­feste, parle de « trahi­son d’Etat ». La muni­ci­pa­lité d’Ora­dour renvoie sa croix de guerre, l’As­so­cia­tion des familles de victimes sa Légion d’hon­neur, le village décide d’éri­ger son propre mémo­rial, de couper toutes rela­tions avec le pouvoir, et de lui refu­ser toute commé­mo­ra­tion offi­cielle. Les noms des quatorze ex-SS alsa­ciens et la liste des dépu­tés qui ont voté l’am­nis­tie sont placar­dés aux entrées du village.

Au-delà de la région, c’est la France entière qui est pertur­bée. Dans Le Monde du 20 février 1953, Hubert Beuve-Méry signe l’édi­to­rial « Une victoire de Hitler ». « Fallait-il jeter un manteau de silence, sinon d’ou­bli, sur l’odieux massa­cre… L’hon­neur n’avait et n’a rien à faire dans ce débat, sinon par le jeu combiné de raison­ne­ments mal conduits et de senti­ments exas­pé­rés… »
Pourquoi avoir décidé cette amnis­tie vécue en Limou­sin comme du mépris et une volonté d’ou­bli ? L’his­to­rien Jean-Jacques Fouché avance une expli­ca­tion : « C’est une nouvelle confi­gu­ra­tion qui s’im­pose : le monde est en pleine guerre froide, il importe de tour­ner au plus vite les pages de la guerre et de la colla­bo­ra­tion. Le mouve­ment d’am­nis­tie est déjà bien avancé pour les anciens « colla­bos », il s’agit de recon­fi­gu­rer un consen­sus contre la « menace commu­niste ». » Plus crûment, l’his­to­rienne améri­caine du drame, Sarah Farmer, affirme que l’As­sem­blée natio­nale « préféra s’alié­ner une région pauvre et rurale qui ne consti­tuait aucune menace pour l’unité natio­nale plutôt que de provoquer l’agi­ta­tion perma­nente d’une région pros­père et peuplée ».

Georges Châtain et Benoît Hopquin

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