ALBERT STECKMEYER, ITINERAIRE D’UN REFRACTAIRE

Commentaire (0) Ce qu'il pouvait en coûter de ne pas se soumettre à l'ordre nazi

 

 Cour­tois, tel était Albert. Autre carac­té­ris­tique: il était très réservé. Si nous sommes parve­nus à le rencon­trer, et surtout à ce qu’il se livre sans trop de réserve, c’est que nous étions recom­man­dés. Nous étions recom­man­dés par une de ses amies, une Normande qui devint l’épouse d’un incor­poré de force: caché, protégé et sauvé par les parents de cette dernière.

Albert était un puits de souve­nirs. Lors de notre seconde rencontre, nous avons cru bon de lui propo­ser la lecture du tome 2 de « Entre deux fronts ». A la date conve­nue pour notre 3eme visite Albert était à la fois pâle et triste. Il nous a remis le livre en disant « Je ne l’ai pas lu, il n’y a que des faits semblables à ceux que j’ai vécus. Cela m’em­pêche de dormir et me fait faire des cauche­mars ».

Il répon­dit pour­tant à l’in­vi­ta­tion pour la confé­rence donnée sur le Docteur Guillard et l’In­cor­po­ra­tion de Force le 8 août 2011 à Agon-Coutain­ville. De la tribune, il était bien visible. Tout au long de la durée des expo­sés, son visage resta impas­sible. Nous espé­rions une conver­sa­tion entre lui et les élus alsa­ciens présents lors du vin d’hon­neur. Ce ne fut pas une surprise, Albert très discrè­te­ment était parti.

Tout auto­rise à penser qu’il avait une réelle confiance en nous puisqu’il a accepté que nous le filmions lorsqu’il racon­tait « ses parcours ».

Dans la « Voix du Combat­tant », d’août-septembre 2015, Monsieur le Président de l’ar­ron­dis­se­ment de St Lô retrace la vie d’Al­bert Steck­meyer. Oui, notre ami était une personne d’ex­cep­tion et nous nous faisons un devoir de rela­ter, trop partiel­le­ment hélas, ce que nous savons de lui. Nous connais­sons, par ses écrits et par les témoi­gnages audio-visuels –qu’il nous accor­dés- son histoire.

Albert, Gérard Steck­meyer naquit à Stras­bourg le 27 octobre 1922. Il était le fils de François et de Made­leine, née Schil­ling. A la décla­ra­tion de la guerre, il termi­nait ses études de commerce. Son père était membre du person­nel du Haras de Stras­bourg. Le 1er septembre 1939, par voie ferrée, l’en­semble du Haras de Stras­bourg vint dans le Haras de St Lô. De nombreuses personnes Saint-Loises accueillirent chaleu­reu­se­ment tous ces réfu­giés. Albert était de ceux là. Ses connais­sances en dacty­lo­gra­phie le rendirent très utile.

Il nous faut rappe­ler qu’en septembre 1939, les auto­ri­tés françaises ordon­nèrent l’éva­cua­tion de la « bande Rhénane ». Elle se fit au son du tocsin. 375000 Alsa­ciens et 210000 Mosel­lans, dans des condi­tions de trans­port effroyables, sur de la paille dans des wagons à bestiaux, furent emme­nés dans le sud-ouest. Ces pauvres gens durent partir avec seule­ment 30 kg de bagages, lais­sant sur place meubles, vais­selles, maté­riels. Les animaux de compa­gnie ou de ferme furent livrés à eux-mêmes.
A leur retour, entre le 15 juillet et novembre 1940, tout avait été pillé. Les quelques 550 communes évacuées, étaient situées sur une bande de 10 à 12km sur la rive gauche du Rhin, entre la ligne « Sieg­fried » et disons, la ligne « Magi­not ».
L’Etat-major Français, ordonna cette évacua­tion, par crainte d’un nouveau « bombar­de­ment labo­ra­toire » par l’avia­tion nazie; iden­tique à celui de Guer­nica en avril 1937 où, 1654 personnes furent tuées, 889 grave­ment bles­sées sur une popu­la­tion de 7000 personnes envi­ron.

Le 5 septembre 1940, les nazis ordon­nèrent le retour à Stras­bourg des person­nels et des chevaux instal­lés à St Lô. C’est dans une satis­fac­tion, domi­née par la méfiance et l’inquié­tude, que le retour se fit à Stras­bourg. La récep­tion y fut très « accueillante »: musique, guir­landes, déco­ra­tions, bandes de cali­cot, avec en abon­dance des croix gammées. Allo­cu­tions pour fêter le retour de l’Al­sace-Moselle au grand Reich. Mais hélas inter­dic­tion de parler français. Salut hitlé­rien obli­ga­toire, port du béret basque inter­dit. Rien ne devait rappe­ler la France.
Avant de quit­ter St lô, Albert se rendit à la gendar­me­rie, il voulait rester dans la Manche. Un refus lui fut signi­fié: il était mineur. Il dut donc rentrer en Alsace. Afin d’ob­te­nir des tickets d’ali­men­ta­tion, il lui fallut accep­ter une forma­tion de monteur d’avions. Elle dura 4 mois. Civil, il fut contraint de se rendre près de Berlin pour assu­rer « l’ef­fort de guerre ». C’est dans un camp d’en­traî­ne­ment de la Luft­waffe qu’il fut forcé d’as­su­rer l’en­tre­tien des appa­reils. Un jour, souf­frant du dos, Albert eut beau­coup de peine pour péné­trer dans une carlingue. Fina­le­ment, il refusa d’ob­tem­pé­rer. Séance tenante, il fut emmené à la direc­tion du camp tenu par des mili­taires. Devant des offi­ciers consti­tuant un tribu­nal, il ne pensa pas à saluer. Il dut ressor­tir aussi­tôt et rentrer de nouveau, ce qu’il fit en disant « Bonne jour­née » au lieu de faire le salut hitlé­rien. Il fut sommé de sortir et aussi­tôt arrêté et enfermé dans le bunker. Envi­ron 3 jours après, il fut mis seul dans un local sinistre, sale et inoc­cupé. Tout autour, des fils barbe­lés, pas de senti­nelles, pas de gardes. Mais, parce que civil, il était ainsi à la dispo­si­tion de la Gestapo à qui sous la contrainte, la violence, il avait dû jurer fidé­lité à Hitler. Ne voyant pas de garde, animé par l’au­dace, il prit sa valise et passa au poste de garde dans lequel régnait une réelle agita­tion. Les nazis, en ce mois de juin 1941, venaient d’at­taquer la Russie. Une très jeune senti­nelle s’op­posa à la sortie d’Al­bert qui déclara avec sang-froid: « Mon père est décédé ». Ce mensonge eut valeur de lais­sez-passer.

A Koenig­sberg, il prit le train pour aller à Stras­bourg, via Berlin. Sans trop de problèmes et surtout avec beau­coup de chance, le contrôle de Kehl fut fran­chi, c’était le 20 juin 1941.
Où aller? Albert fréquen­tait le chanoine Robert Eber, secré­taire de la Ligue catho­lique d’Al­sace. Le chanoine le dissuada d’al­ler chez ses parents, car de toute évidence, la Gestapo l’au­rait attrapé.
Le 22 juin, dans les locaux de La Ligue Catho­lique, rencontre avec Paul Idoux et Paul Weber. Ils fomen­tèrent le passage des Vosges afin qu’Al­bert aille en France occu­pée. Albert voulait s’éva­der de l’Al­sace germa­ni­sée. Le lieu de passage était à Plaine. Le passeur, un bûche­ron assis­tait à un office reli­gieux, ils atten­dirent. L’at­tente de ces 3 jeunes attira l’at­ten­tion des gardes-fron­tières. Fouilles dans les locaux de la douane: décou­verte d’une lettre venue de St Lô et de billets de banques français dans les vête­ments d’Al­bert. Consé­quences : inter­ne­ment dans le camp de Schir­meck. Dès son arri­vée, le comman­dant du camp, le monstre Buck gifla magis­tra­le­ment Albert pour son refus de signer de faux écrits. Il resta quelques jours sans nour­ri­ture. La gestapo l’em­mena dans la prison civile d’Of­fen­burg. Il subit alors avec la bruta­lité coutu­mière, inter­ro­ga­toires sur inter­ro­ga­toires. Dans une autre cellule, il fut mis avec un détenu qui très proba­ble­ment était « un mouton, un mouchard ». Albert ne dit rien. Après quelques 3 semaines à Offen­burg, retour à Schir­meck. Il est mis dans le baraque­ment disci­pli­naire N°8. Il fut un temps, employé dans le bureau du sinistre Buck. Un jour, une senti­nelle alle­mande lui donna un morceau de pain, et made­moi­selle Jeanne Erten­ber­ger, une alsa­cienne lui apporta à plusieurs reprises de la nour­ri­ture. Jeanne Erten­ber­ger était affec­tée au secré­ta­riat et autant que faire se pouvait rensei­gnait les inter­nés: ses compa­triotes.

Démo­bi­lisé en 1947, après sa campagne en Extrême-Orient Albert parvint à connaître les raisons de son trans­fert à Offen­burg, avec mise en cachot et inter­ro­ga­toires longs et brutaux. Il était plus que soupçonné de faire partie de l’or­ga­ni­sa­tion estu­dian­tine de résis­tance au nazisme : « la Main Noire ». Un atten­tat à l’ex­plo­sif fut tenté sur le Gaulei­ter Wagner. Ce dernier n’était pas dans sa voiture. L’au­teur de l’at­ten­tat, le jeune Weimun, âgé de 18 ans, fut condamné et déca­pité à Stutt­gart en avril 1942.
Le Gaulei­ter, Robert Wagner, fidèle d’Hit­ler, était chargé d’ad­mi­nis­trer l’Al­sace, illé­ga­le­ment annexée. Il orga­nisa le Reich­sar­beits­dienst (R.A.D.) en 1941. Tous les jeunes gens, garçons et filles âgés de 18 à 25 ans y furent astreints. En réalité le R.A.D. était une prépa­ra­tion mili­taire. Comme beau­coup d’Al­sa­ciennes et d’Al­sa­ciens, dans l’âge requis et inter­nés à Schir­meck, Albert fut incor­poré au R.A.D. Il alla en Forêt Noire à Herre­nalb. Le travail était haras­sant et la nour­ri­ture insuf­fi­sante, tant par la quan­tité que par la qualité. Une bêche remplaçait le fusil pour le manie­ment d’armes. Il ne sut jamais avec préci­sion pourquoi, mais Albert eut une permis­sion du 21 au 24 décembre 1941. A Stras­bourg, un de ses bons amis, lui dit la possi­bi­lité de passer en France occu­pée avec la compli­cité d’agents des chemins de fer. Pour dissi­mu­ler son départ et compliquer les recherches, même à ses parents, il dit aller chez son oncle à Triem­bach au Val dans la vallée de Villé. Là, son oncle enterra l’uni­forme et tous les acces­soires mili­taires d’Al­bert. C’est un contrô­leur de la Reichs­bahn du nom d’Hit­ler qui cache Albert dans un wagon postal, et ainsi, lui permit d’al­ler à Nancy.  » Au Bar de l’Est » était le lieu de rencontre et de protec­tion des Alsa­ciens-Mosel­lans parve­nus à s’éva­der de leur région. Il eut conseils et instruc­tions, pour aller en zone libre avec l’aide de chemi­nots.
La gare de Chalon sur Saône était un véri­table piège pour évadés, Albert le savait. Il descen­dit du train, côté voie, un peu avant Chalon sur Saône en gare de Chagny. Il marcha longue­ment et parvint à trou­ver la Saône: fron­tière entre la zone non occu­pée et la zone occu­pée. La nuit était tombée et le froid était glacial. Pour traver­ser la Saône, il se dévê­tit, roula ses vête­ments, et les fixa sur son épaule avec la cein­ture. Il parvint très péni­ble­ment à traver­ser le cours d’eau en nageant « à l’in­dienne ». Il y avait de la glace sur les berges. Il faillit se noyer. Très profon­dé­ment écor­ché par les ronces et les épines, il mit pied sur la terre ferme, tota­le­ment épuisé. Le fait d’être en zone libre le revi­gora. A une très faible distance, il vit une lumière. C’est tota­le­ment à bout de forces, frigo­ri­fié, et saignant à cause des écor­chures qui partout étaient sur son corps qu’il frappa à la porte de la maison d’où venait la lumière. Une dame vint ouvrir. Le voyant presque nu, elle comprit très vite et s’inquiéta de savoir s’il était pour­suivi. Cette maison était celle de la famille Brunold de Chate­nay-en-Bresse. Madame Brunold était avec une amie et 3 enfants. C’était le soir de Noël. Les dames réchauf­fèrent Albert avec des couver­tures et du vin chaud devant la chemi­née. Elles soignèrent ses bles­sures et lui offrirent un lit.
Le lende­main, Monsieur Raymond Brunold, qui en zone occu­pée, travaillait la nuit de Noël, prit sa barque et alla recher­cher le manteau et le porte-docu­ments aban­don­nés sur la rive. Ainsi toute trace du passage était dispa­rue.
Après presque 4 jours Albert resta à faire soigner ses bles­sures. Madame Brunold dissi­mula des lettres dans le cadre de sa bicy­clette et alla les poster en zone occu­pée. Sans donner de préci­sions, Albert rassura ainsi ceux qu’il aimait.

A Chalon, le 28 décembre, il prit un auto­bus à desti­na­tion de Bourg-en-Bresse où, sa cousine Marie Schil­ling était employée à Fort-Barreaux. Dans l’au­to­bus: contrôle d’iden­tité. Les papiers d’Al­bert laissent paraître leur séjour dans l’eau. Il dut aller s’ex­pliquer au commis­sa­riat. Il comprit que la police, en zone non occu­pée, obser­vait et appliquait les instruc­tions de Vichy, en signa­lant aux auto­ri­tés nazies les Mosel­lans et les Alsa­ciens et aussi en les arrê­tant. C’est peut-être en voyant la détresse d’Al­bert et aussi en véri­fiant que l’adresse du commis­saire Wenger à Fort-Barraux était vraie que la déci­sion de relâ­cher Albert fut prise à Bourg-en-Bresse.
Monsieur Wenger était Alsa­cien, il conseilla Albert qui, début janvier 1942 quitta Fort-Barreaux pour Taras­con où il s’en­ga­gea dans le 10eme Régi­ment d’Ar­tille­rie Colo­niale. Il quitta ainsi la France pour Marra­kech au Maroc.
Le 15 août 1944, avec la 1ere armée Albert débarqua en Provence. Lors des combats, il avait une indi­cible peur de faire feu. Son frère était incor­poré de force dans les armées nazies. Il était peut-être en face de lui. Après la libé­ra­tion de l’Al­sace, ce fut l’oc­cu­pa­tion de l’Al­le­magne et le départ pour l’In­do­chine.

Ce résumé a pour but essen­tiel – en plus de racon­ter à trop grands traits hélas, le courage d’un jeune Français âgé de 20 ans – de montrer la vie en Alsace-Moselle germa­ni­sée, et combien il était dange­reux de refu­ser l’in­cor­po­ra­tion de force dans les armées hitlé­riennes.

Albert pres­sen­tait l’in­cor­po­ra­tion de force décré­tée en août 1942 par le Gaulei­ter Wagner, car à deux reprises, il nous a dit : « ils ne m’ont pas eu ».
Albert nous a quit­tés le 17 janvier 2015.

A notre grand regret, l’ombre du nazisme marche dans la pénombre de l’igno­rance voulue de notre Histoire. Les réali­tés sur Schir­meck et le Stru­thof sont en grande partie igno­rées.

Voilà pourquoi, nous prenons la liberté de conseiller :

PROFESSION BOURREAU de Jean-Laurent VONAU Éditions la Nuée Bleue

SCHIRMECK de Jacques GRANIER Éditions des DNA

GOMMÉES DE L’HISTOIRE (Incor­po­ra­tion de Force fémi­nine) Marlène ANSTETT Éditions du Signe.)

Nicole Aubert et Jean Bézard – SNIFAM

 

Le Jour­nal de Saone-et-Loire -Edition de-Chalon-sur-Saone-du-24–12–2017–2

Le Jour­nal de Saone-et-Loire -Edition de-Chalon-sur-Saone-du-24–12–2017–1

Jour­nal de Saone-et-LoireE­di­tion-de-Chalon-Sur-Saone-du-03–01–2018-Page-7

 

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