KOPP Charles : CINQUANTENAIRE du Sonder­kurs (S.K.2 et S.K3) suivi à la Hoch­schule für Lehrer­bil­dung de Karls­ruhe (deve­nue, dès 1942, une Lehrer­bil­dung­sans­talt, L.B.A)

Commentaire (0) La vie quotidienne dans les provinces annexées

 

Allo­cu­tion pronon­cée à l’oc­ca­sion de la sortie annuelle de l’Ami­cale des Anciens du S.K. 3 , le 4 juin 1992, à l’école Musée d’ECHERY, près de Sainte-Marie-aux-Mines.

Comment commé­mo­rer digne­ment le cinquan­te­naire de notre scola­rité de Karls­ruhe ? Faut-il pencher vers la nostal­gie, la solen­nité, la critique, l’hu­mour ? Un peu de tout, sans doute. Lais­sez-nous donc, tous ensemble, déam­bu­ler à travers un témoi­gnage très subjec­tif, arbi­traire par consé­quent, dans un passé commun où chacun retrou­vera, au détour d’un mot, d’une expres­sion, d’une situa­tion, des souve­nirs, agréables ou non, des pensées usées par le temps et pourquoi pas, quelques atten­dris­se­ments.

Évoquons tour à tour trois croyances souvent asso­ciées à cette période.

On entend parfois dire que Karls­ruhe, c’était le bon temps. Qu’est-ce que cela veut dire ? D’abord que nous étions jeunes et beaux, en appé­tit de vivre et plutôt insou­ciants. Que nous étions entre nous, Alsa­ciens, peu en contact avec les indi­gènes, au départ en groupes distincts, Haut-Rhinois et Bas-Rhinois, filles et garçons selon les établis­se­ments d’ori­gine, avec des rappro­che­ments à l’oc­ca­sion des stages pratiques, des matières à option et des affi­ni­tés parti­cu­lières. Ajou­tons que la mixité, chose nouvelle, alimen­tait nos premiers émois senti­men­taux. Que nous étions payés par la Deutsche Beam­ten­bank. Que nous n’étions plus sous la tutelle immé­diate de nos parents. Libres, en quelque sorte ! Que nous mangions tous les jours, au gré d’une gastro­no­mie origi­nale et ration­née: König­sber­gerk­lopse, Dampf­nu­deln mit Vanilla­tunke, Eintopf mit Sonder­mel­dun­gen, Pompa­dour Tee ou Monin­ger­bier. Le tout amélioré de victuailles que nous rame­nions le dimanche dans nos valises ou dont nous profi­tions par le truche­ment de quelque flirt alimen­taire. On sortait allè­gre­ment au château de Schwet­zin­gen, au Dom de Speyer, au monas­tère de Maul­bronn, à Herre­nalb, Fraue­nalb, au théâtre ou dans un abreu­voir musi­cal. Oui, à ce titre c’était le bon temps, celui d’une jeunesse plutôt libre, sécu­ri­sée, presqu’in­gé­nue, d’au­tant plus magni­fiée que notre adoles­cence fut courte. Ni plus, ni moins !

On dit aussi que, somme toute, la Hoch­schule für Lehrer­bil­dung était une bonne école.

Sans doute, mais encore ? Il faut dire que l’am­biance y était assez libé­rale, le style univer­si­taire nouveau pour nous, moins contrai­gnant que le lycée napo­léo­nien, l’E.P.S. laïque ou l’E.N. des hussards noirs de la Répu­blique. On peut se deman­der toute­fois si ce libé­ra­lisme ne cachait pas quelques arrière-pensées offi­cielles. Ne cher­chait on pas à nous amadouer un tanti­net, à nous ména­ger, comme on traite des enfants prodigues, égarés dans l’his­toire et rame­nés au bercail ? Qui sait ? Quant à nous, nous vivions le quiproquo sans le savoir, contents de faire, en atten­dant, un appren­tis­sage et d’ac­cé­der à une quali­fi­ca­tion.

Appren­tis­sage certes, bien qu’i­né­gal selon l’at­ten­tion des ensei­gnés et les talents des ensei­gnants, dont les uns devaient sans doute leur promo­tion tout autant à l’en­ga­ge­ment poli­tique, réel ou simulé, qu’à la compé­tence, alors que d’autres faisaient honneur à la tradi­tion de l’hu­ma­nisme profes­so­ral. Une chose cepen­dant nous avait frap­pés: c’est l’ef­fort de conci­lier une culture géné­rale avec une approche profes­sion­nelle. Faut-il rappe­ler quelques noms ? Il y avait là Pfrom­mer en Erdkunde, qui passait gaillar­de­ment de la dérive des conti­nents de Peul Wege­ner au procès du capi­ta­lisme améri­cain de la Frutt Company mono­po­li­sant toutes les bananes des Caraïbes. Unge­rer en Kind­heits­psy­cho­lo­gie, qui nous initiait aux Lall­mo­no­loge et Ahaer­leb­nisse de la petite enfance. Andreas Hohl­feld en Histoire qui chan­tait la gloire des „Deut­schen Gestal­ten der Vergan­gen­heit“. Keitel et ses magische Quadrate. Wehrle et ses Katzen­kral­len­be­we­gun­gen en maquette animée au tableau. Müller et sa pano­plie de péda­gogues célèbres de Luther à Ernst Krieck, quali­fié plus tard de Päda­go­gi­scher Hitler. Heimat­kunde, Charak­ter­kunde, Spre­cher­zie­hung, musische Fächer et j’en passe. Dieu, que de choses nous avons enten­dues, notées et … oubliées dans les archives d’une mémoire capri­cieuse.

Non ! Pas une mauvaise école, parfois fatra­sique, mais plutôt bon enfant.

Passons enfin à un dernier lieu commun, asso­cié lui aussi à cette période. Y aurait-il eu un endoc­tri­ne­ment, voire une mani­pu­la­tion idéo­lo­gique. Je ne le pense pas. Si oui, la plupart d’entre nous semblent avoir résisté à toute conta­mi­na­tion profonde. Pourquoi ? D’abord, si tant est qu’elle ait existé, en raison de sa discré­tion. Mais surtout parce que la tradi­tion fami­liale, notre scola­rité française anté­rieure nous avaient en quelque sorte immu­ni­sés contre tout fana­tisme tota­li­taire avec son cortège d’uni­formes et de slogans à l’em­porte-pièce. Par contre, nous avons rencon­tré une autre civi­li­sa­tion, une autre langue avec sa logique et sa sensi­bi­lité propres, bref une autre culture, qui a élargi nos hori­zons et enri­chi des êtres en deve­nir.

Quant à ceux qui ont fait l’amal­game entre ces deux aspects, idéo­lo­gique et cultu­rel, il faudrait, avant de se pronon­cer, déter­mi­ner la part de l’in­fluence fami­liale, d’un milieu fortuit, de l’in­tran­si­geance simpli­fi­ca­trice qui carac­té­rise l’in­tel­li­gence adoles­cente, sans oublier l’igno­rance des effets néfastes du système. Pas d’inqui­si­tion à posté­riori, sauf excep­tions aber­rantes, s’il y en eut, et que j’ignore. Pour ma part, je me refuse à enfer­mer la période que nous avons vécue et les gens que nous avons côtoyés dans une seule entité histo­rique et démo­gra­phique. Il y a eu ceux qui nous ont déplu et ceux qui nous ont inté­res­sés. Ceux que nous évitions et ceux que nous accep­tions. Belle leçon que celle qui nous apprend qu’il n’y a que des êtres humains, mais pas d’en­ne­mis héré­di­taires et pas de nation supé­rieure ou provi­den­tielle, quelle qu’elle soit. Nous avons payé assez cher pour en prendre conscience. Payé, mais vivants et nous failli­rions à l’ami­tié si nous ne pensions un instant à tous ceux qui étaient avec nous et qu’une guerre absurde a détruits.

Faut-il conclure sur une note moins tragique ? Assu­ré­ment oui.

Karls­ruhe, qu’on le veuille ou non, fait partie de notre vie: ce fut une partie de notre jeunesse, de nos appren­tis­sages et de notre enri­chis­se­ment cultu­rel ! Son héri­tage fusionna mysté­rieu­se­ment avec la langue et l’es­prit français, façon­nant ainsi une iden­tité parti­cu­lière, celle des vété­rans et vété­ranes alsa­ciens que nous sommes, scep­tiques et souriants à la fois, et … pleins de contra­dic­tions.

Et main­te­nant que nous savons que nous sommes des chefs d’œuvre en péril, puis­sions-nous chaque année fêter un nouvel anni­ver­saire au sein de la tribu, dans un climat de concorde et de bonne humeur. Puis­sions-nous vivre dans le présent en essayant de s’in­ter­dire le vague à l’âme des souve­nirs et l’inquié­tude des anti­ci­pa­tions. « Von nun ab haben wir endlos Zeit! » disait Erich Maria Remarque au retour de la première guerre mondiale, dans son roman « Der Weg zurück « , où il dit ses diffi­cul­tés de réadap­ta­tion à la vie d’ins­ti­tu­teur qu’il fut d’abord avant de deve­nir un écri­vain exilé. Avec lui, affir­mons donc que, doré­na­vant, nous avons le temps, indé­fi­ni­ment…

Charles Kopp.

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