MALGRE TOUT – 25 AOUT 2012, par Pierre CARMODY

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Malgré-Tout –
25 août 2012

«  Ah, Rémi ! Ça fait si long­temps qu’on ne s’était pas vus. Soixante-cinq ans ? Au moins. J’ai eu du mal à te remettre, au début, mais je suis content que ce soit toi. Tu te rappelles notre jeunesse ? Le Gaulei­ter Wagner qui avait déclaré l’in­cor­po­ra­tion de force des alsa­ciens dans l’ar­mée alle­mande ? Et nous, deux jeunes crétins qui nous sommes enfuis, pensant échap­per à la Gestapo. On a pleuré lorsqu’ils nous ont décou­vert dans le train vers les Vosges, cachés derrière des caisses de vin de blanc. Ils voulaient enfer­mer nos parents. Alors bien sûr, tu m’as dit qu’on ne pouvait pas faire ça. Moi, de parents, je n’en avais plus, mais ça marchait aussi pour les grands-parents. Alors, on est parti avec eux. C’est ce jour-là que nous sommes deve­nus alle­mands offi­ciel­le­ment, en étant obli­gés de signer nos noms dans la Wehr­macht. Puis­sance défen­sive, tu parles ! »

« On a été séparé au camp d’en­traî­ne­ment, pendant quelques mois, mais on s’est retrouvé dans le train comme les deux mêmes jeunes crétins d’avant. Mais entraî­nés, cette fois, avec des fusils dans nos mains. On nous a envoyé sur le Front de l’Est, bien sûr. Le régime nazi avait trop peur qu’on se tire du côté des français. Je sais que tu voulais y aller, toi. Moi, Pétain me faisait peur, je voulais quit­ter l’Eu­rope. Mais nos espoirs étaient loin, alors. On a été mis en garni­son dans quelques camps à l’Est, et ensui­te… Tu te rappelles, Rémi ? Ils nous ont dit qu’on ne revien­drait sûre­ment pas. Ils nous ont envoyés en renfort à la bataille d’Orel-Belgo­rod. La Bataille de Koursk, un front en saillant de plus de vingt-trois mille kilo­mètres carrés. »

« Neuf cent mille hommes, dix mille canons et mortiers, plus de deux mille avions et deux mille cinq cent chars pour le Reich. Et du côté russe, bien plus encore : trois mille trois cent chars, une armée d’in­fan­te­rie qui regrou­pait un million trois cent mille hommes, dix neuf mille canons et mortiers. C’est ce qu’on nous a dit par la suite. Tu imagines si on avait su ça ce jour-là, Rémi ? Deux millions de combat­tants sur un front long de deux cent soixante-dix kilo­mètres ? On se serait tiré, que personne n’au­rait rien su. Mais si loin de chez nous, comment aurait-on pu ? »

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Coll. Bunde­sar­chiv.

« Alors on s’est battu pendant trois semaines entières. On tenait sur les nerfs, on n’avait rien à manger, mais à boire en quan­tité. La neige… Les chars s’em­bour­baient, glis­saient, tombaient en panne. Dans mon unité, on était trente. Un mortier est tombé un beau matin sur ce qu’il restait de vivant. Et tout d’un coup, il ne resta plus que mon lieu­te­nant et moi. Alors on a pris un canon moto­risé, et on a démonté le canon pour ne pas surchar­ger le moteur. Il y avait des cadavres partout. La neige était toute rouge. La couleur des vainqueurs. Notre fuite vers l’ouest a duré quatre jours. Mon lieu­te­nant était un paysan de la Pfalz. Il avait une centaine de têtes de bétail chez lui. Un jour, il m’a dit qu’il était comme moi, incor­poré de force dans ce régime de fous, et qu’il aurait de loin préféré rester chez lui à s’oc­cu­per de sa famille et de ses vaches. Un soir, nous avons tenté la traver­sée d’une rivière, mais notre engin de fortune s’est embourbé. On a poussé et tiré pendant une heure. La nuit tombait et, dans notre effort, nous n’avons pas remarqué la tourelle d’un char KV-1 camou­flé dans la forêt. À l’in­té­rieur de l’ha­bi­tacle, ça gueu­lait en russe. Des voix de femme ! Rémi, tu imagines ? Des femmes ?! Elles ont tiré au canon de 76 sur deux types qui n’avaient plus que leur fusil. J’ai plongé dans la boue de la rivière. Mon lieu­te­nant eut moins de chance : il fut coupé en deux par l’ex­plo­sion de notre engin. Je suis resté dans la boue, complè­te­ment sonné. Comme la nuit tombait, les furies russes ne se sont pas appro­chées et ont conti­nué leur chemin. Je me suis caché trois jours dans la forêt. C’est là qu’on s’était revus, Rémi. »

« Je t’avais dit « Viens, on va se rendre aux Russes, tout est perdu ». Tu m’avais répondu « Hors de ques­tion, ils vont tous nous tuer, je marche vers l’Al­le­magne ». Je t’avais supplié de rester : j’avais bien écouté les bandes que passaient les russes depuis leurs puis­sants hauts-parleurs ! Je savais les mots qui signi­fiaient qu’on se rendait. Tu as haussé les épaules et tu es parti. Et ton nom a été rajouté au monu­ment aux morts de notre village quand nous sommes rentrés. Je me suis rendu, ai passé quatre ans dans un camp de travail à Tambov. Là-bas, les bles­sés sont morts dès les premières semaines. Et les plus faibles sont morts de froid assez rapi­de­ment. Tous ont fini dans les fosses communes. La galère que ça a été pour leur faire comprendre que j’étais français, malgré mes papiers alle­mands. Même ma langue alsa­cienne travaillait contre moi. Heureu­se­ment, j’y ai retrouvé beau­coup d’Al­sa­ciens, et ils ont enfin vu que notre cas n’était pas isolé. Je suis rentré en Alsace en 1947, pour essayer de recom­men­cer une vie, à 21 ans. J’ai pas pu. Alors je me suis engagé dans l’ar­mée française, histoire de laver cette saleté d’uni­forme qui nous collait à la peau. Un costume remplacé par un autre. C’est mieux que rien. Et toi, Rémi ? Qu’est-ce que tu as fait, ensuite ? »

Le monu­ment aux morts reste muet. Les noms le toisent de leurs lettres dorées sur fond de marbre noir. L’iro­nie du « Mort pour la France » le fait sourire. Pour ceux de l’in­té­rieur, il sait qu’il restera un collabo, pour toujours. Tant pis. Ils ne compren­dront pas. Pas tous, du moins. Dans quelques minutes, un offi­ciel vien­dra lui deman­der s’il est prêt pour la céré­mo­nie. Comme chaque année, il rava­lera un accès de rage face à l’at­ten­tion feinte de ceux qui ne voient plus là qu’un acte poli­tique. Un folk­lore du souve­nir. Mais c’est la seule tribune qu’il leur reste. S’il est prêt.

« Prêt, Rémi ? Hum. On n’était pas prêts, tous les deux. J’ai eu de la chance, mais pas toi. Et fina­le­ment, on l’a toujours été, prêts. J’ai craint la fin chaque jour, chaque heure, pendant cinq ans, je pense qu’à 86 ans… Je me dois de l’être… D’être prêt à recra­cher dans l’œil de la Faucheuse, même si ça ne sert plus à rien. »

* Voir aussi le site de l’au­teur : http://www.carmody.fr/

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