« Profes­sion : bour­reau »…

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Après s’être inté­ressé en tant que juriste au procès de Bordeaux, puis à l’épu­ra­tion en Alsace et au Gaulei­ter Wagner, Jean-Laurent Vonau s’est penché sur 10 procès, tenus de 1946 à 1958, en Alle­magne et en France, devant des tribu­naux mili­taires ou civils. Mais malgré l’atro­cité des faits repro­chés aux comman­dants et gardiens des camps de Schir­meck et Stru­thof, les déci­sions de justice furent en dessous de ce qui était attendu par les dépor­tés survi­vants et par l’Al­sace.

Après le procès (raté car le drame de l’an­nexion de fait et de l’in­cor­po­ra­tion de force n’avait pas été mis en évidence) du Gaulei­ter Wagner, après les procé­dures déce­vantes de l’épu­ra­tion, cette série de procès allait-elle réha­bi­li­ter l’ac­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion de l’État français char­gée de dire le droit? Hélas, la réponse de l’au­teur qui livre son troi­sième ouvrage axé sur les années noires de l’Al­sace et leur trai­te­ment par la justice est néga­tive. Malgré l’ins­truc­tion qui mit pour­tant au grand jour un niveau jamais atteint de sadisme, le résul­tat n’ap­porta pas à la popu­la­tion des raisons de se croire comprise par les repré­sen­tants de la France. Car, condam­nés à mort lors en 1946 et 1947, des tortion­naires du camp de Schir­meck ne le furent plus en 1953. Idem pour les bour­reaux du Stru­thof dont les condam­na­tions à mort de 1954 et 1955 ne furent pas suivies d’exé­cu­tion. Pire : les bour­reaux condam­nés furent libé­rés au plus tard en 1960. « A coup sûr, cette Justice a été sous influence » n’a pas peur d’écrire l’au­teur. Expli­ca­tions: d’une part, le poids de la poli­tique exté­rieure de la France avec l’Al­le­magne d’Ade­nauer et d’autre part, une certaine trans­for­ma­tion de l’opi­nion publique voulant « tour­ner la page »…

Pour­tant, de tous les livres de J-L Vonau, c’est certai­ne­ment celui-ci le plus effrayant à lire. Car le juriste se trans­forme en écri­vain pour rendre compte, comme si le lecteur était dans la salle d’au­dience, des dialogues entre témoins et accu­sés. Les témoins décrivent des scènes d’hor­reur : cadavre de fillette de 6 ans aux dents défon­cées par des gardiens devant le créma­toire du Stru­hof, cris d’un jeune Polo­nais de 13 ou 14 ans « Mama, Mama » dans sa cellule avant l’exé­cu­tion, chiens mordeurs lancés contre deux jeunes Alsa­ciens de 17 ans après une tenta­tive d’éva­sion du camp de Schir­meck suivie de la mise à mort, déte­nus obli­gés, la nuit de Noël 1942, de se rouler dans la neige comme un rouleau compres­seur humain, gardien urinant sur des dépor­tés griè­ve­ment bles­sés, etc… Aussi lâches qu’ils avaient été mons­trueux, les respon­sables de camps et gardiens SS nient vigou­reu­se­ment ou mini­misent leur absence totale d’hu­ma­nité. Les familles des victimes sont scan­da­li­sées, effon­drées. Elles le seront aussi en 1954 quand le préfet Demange met le feu à la plupart des blocks du camp du Stru­thof, pour­tant classé en 1950 Monu­ment Histo­rique, comme le village d’Ora­dour-sur-Glane bien préservé lui. Les proches des dépor­tés assas­si­nés furent aussi conster­nés quand, à partir de 1955, le camp de Schir­meck fut rasé, le terrain découpé en parcelles et vendu pour des maisons indi­vi­duelles. On aurait voulu gommer ce qui avait drama­tique­ment singu­la­risé le sort de l’Al­sace qu’on ne s’y serait pas pris autre­ment… Jean-Laurent Vinau en appelle donc au témoi­gnage (son livre en est un très fort) pour rendre plus compré­hen­sible au reste de la France cette « tragé­die dont le dernier acte est inachevé ».

Marie Goerg-Lieby

Jean-Laurent Vonau, « Profes­sion: bour­reau », Les procès des tortion­naires des camps de Schir­meck et du Stru­thof, La Nuée Bleue, 280 pages, 22 €, nombreuses photos.

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