René Jund, portrait par Hervé de Chalen­dar dans « L’Al­sace » du 23.8.17 trans­mis par Claude Herold

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La vie a décidé pour lui. René Jund est né le 7 août 1926 à Stras­bourg ; ce hasard consis­tant à être un Alsa­cien de la classe 26 l’a conduit, bien malgré lui, comme beau­coup de ses cama­rades conscrits, à inté­grer les rangs de la Waffen SS en 1944, à seule­ment 17 ans. René Jund l’af­firme pour­tant aujourd’­hui, dans sa maison d’Ill­kirch-Graf­fens­ta­den, quelques jours après avoir fêté dans une bonne forme appa­rente ses 91 ans : durant la Seconde guerre, il a eu « beau­coup de chance » ! Parce qu’il a survécu, évidem­ment, mais aussi parce que, lors de ce passage forcé de quelque six mois dans une unité SS, il ne s’est pas trouvé dans la situa­tion « de tuer quelqu’un, ni même de tirer sur quelqu’un… Et on avait plus à manger que dans la Wehr­macht… » Né un an plus tôt, son frère Alfred a échappé à la SS ; mais, incor­poré de force lui aussi, il est parti avec la Wehr­macht en Russie. Et il n’en est jamais revenu : il est décédé sur le front Est en avril 1944.

« Les héros, ils sont au cinéma ! »

René a fait sa carrière profes­sion­nelle dans l’élec­tro­mé­ca­nique. Durant les 75 dernières années, il a peu évoqué ses aven­tures de guerre ; il esti­mait que d’autres ont bien plus souf­fert que lui, en parti­cu­lier ceux qui sont passés par Tambov. Il les raconte aujourd’­hui sans pathos, avec distance, l’es­prit extrê­me­ment clair. À l’écou­ter, on constate la remarquable effi­ca­cité de son ange gardien, effec­ti­ve­ment. Mais on est aussi étonné de voir comment ce gamin eut l’in­tui­tion, à plusieurs reprises, de prendre les risques qu’il fallait.

Le 8 février 1944, René Jund est à peine rentré (depuis deux ou trois semaines) de trois mois de Reich­sar­beits­dienst (RAD) qu’il doit monter dans un train mili­taire. Celui-ci le conduit dans la région de Bordeaux, où on l’af­fecte à la 11e compa­gnie du régi­ment Der Fuhrer de la divi­sion Das Reich. « On n’était au courant de rien ! Les SS, je savais que ça exis­tait, mais je ne savais pas vrai­ment ce que c’était… » Dans cette compa­gnie, les Alsa­ciens sont nombreux : « Sur 120 hommes, on devait être 40 ou 50 d’Al­sace, tous de la classe 26. » Parmi eux, trois autres habi­tants d’Ill­kirch, la ville où René a grandi. Les premiers mois sont consa­crés à l’ins­truc­tion. Les événe­ments s’ac­cé­lèrent avec le Débarque­ment du 6 juin 1944 ( « l’in­va­sion » , disent alors les Alle­mands). Du côté de la Haye-du-Puits, dans la Manche, la 11e compa­gnie, qui se déplace à pied, est pilon­née par des tirs venant de la Mer. « Ça a duré trois jours et trois nuits. C’était atroce : après ça, la moitié des soldats de notre compa­gnie étaient morts ou bles­sés… » Si René s’en est sorti sans encombre, c’est parce qu’il avait été dési­gné peu avant pour complé­ter l’équi­page d’un blindé qui prenait une autre route… « Ce fut ma première grande chance ! » Dans ces combats du Débarque­ment ont disparu beau­coup de cama­rades alsa­ciens, dont certains, dit-il, « sont enter­rés nulle part… J’ai fait tous les cime­tières, je n’ai pas retrouvé leurs noms ! »

On le désigne ensuite pour être agent de liai­son. Cette fois, a priori, ça ne ressemble pas à une chance : cette fonc­tion consis­tant à aller, courbé ou rampant, d’une section à l’autre, à travers l’in­connu, est éminem­ment dange­reuse. « Si j’avais peur de mourir ? Non ! Je me souviens m’être dit, durant de violents tirs de barrage, ‘‘On va crever’’ sans un batte­ment de cœur… Et m’être dit ensuite : ‘‘Tiens, on est encore là !’’ » Même curieux senti­ment de voir la mort arri­ver sans émotion appa­rente quand il s’est trouvé mis en joue par des Améri­cains, devant une haie ; les GI’s n’ont pas tiré… « Mais nous n’étions pas des héros ! Nous étions juste abru­tis par la guerre. Les héros, il y en a surtout au cinéma ! Là-bas, moi, je n’en ai pas vu… »

La mort, il l’a encore frôlée à deux reprises au moins. Alors qu’il porte un bran­card avec un autre SS, il se trouve soudain face à l’en­nemi au sortir d’un bois. « Que faire ? J’ai dit : ‘‘On y va !’’ Et on a fait 30 ou 40 mètres à décou­vert… » Là encore, les Améri­cains ne tirent pas. Le même type de scène se repro­duit alors qu’il roule dans un blindé « avec un vété­ran de Russie. Trois avions arrivent droit sur nous… Le vété­ran est affolé. Mais moi, je me souviens d’un drapeau de la Croix Rouge qui traîne quelque part dans le véhi­cule. Je le cherche, je le prends, je monte sur le toit, je l’agi­te… Et ils nous épargnent ! »

Fossoyeur pour les Améri­cains

René aurait eu des occa­sions de déser­ter (on peut aussi dire « s’éva­der ») dans le Sud-Ouest. « Je ne l’ai pas fait, parce que je ne voulais pas qu’il arrive quelque chose à ma famille. Elle avait déjà perdu un fils… » Pour faus­ser compa­gnie à la sienne, il attend la déban­dade finale. La bonne occa­sion se présente « vers la fin juillet. Dans la compa­gnie, nous n’étions plus très nombreux… On suivait le comman­dant, en rampant, l’un derrière l’autre. À un moment donné, je m’ar­rê­te… Du coup, les trois derrière moi s’ar­rêtent aussi. » René attend une dizaine de minutes, les suivants font de même. Après quoi, ils partent sur le côté, comme s’ils s’étaient perdus…

Dans ces quatre faux « perdus » se trouvent deux autres Alsa­ciens : Charles Daul et Charles Roser. Ils se cachent dans le foin d’une ferme et se rendent aux Améri­cains, qui les traitent en prison­niers. Avant d’être envoyés dans des camps en Angle­terre, ils doivent creu­ser des tombes de l’ac­tuel cime­tière améri­cain de Colle­ville-sur-Mer. « Elles devaient faire plus de deux mètres de profon­deur. J’en ai creusé trois en trois jours… »

En Angle­terre, René peut rejoindre les Forces françaises libres le 25 septembre 1944. Mais il reste dans l’île, à s’oc­cu­per de méca­nique auto. Il ne fran­chira de nouveau la Manche qu’en juillet 1945. Il entre dans Paris avec l’uni­forme français. Quand on l’ac­clame, il est le seul à songer à ce fait curieux : il n’y a pas si long­temps, l’uni­forme qu’il portait était celui des SS… « Je suis fina­le­ment rentré en Alsace le 29 juillet 1945. Une semaine avant mes 19 ans ! » Sa vraie vie pouvait commen­cer.

Hervé de Chalen­dar

 

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