LIROT Jean : Un Malgré-Nous dans les Balkans

Commentaire (0) Les incorporés de force face à leur destin

 

« Je fus enrôlé dans l’Arbeits­dienst en octobre 1942 et j’y restais jusqu’en décembre. Le lever avait lieu à 6 h, il était suivi de la toilette à l’eau froide, torse nu, et du « Früh­sport ». Après le petit déjeu­ner, nous parti­ci­pions à des séances de manie­ment d’armes avec la pelle ou le fusil. L’après-midi, c’était des exer­cices de tir et le soir des réunions de propa­gande. A la fin de l’an­née, on nous donna une permis­sion libé­rable de 3 semaines.

De Linz à Patras

Le 13 janvier 1943, je rejoi­gnis Linz, en Autriche et fus affecté à la 13ème compa­gnie du 749ème régi­ment de chas­seurs (Jäger Regi­ment). Après une courte période d’ins­truc­tion, on nous trans­porta en train via la Croa­tie vers le Pélo­pon­nèse. Nous débarquâmes ainsi en pleine nature le Jeudi-Saint et dûmes marcher à pieds, char­gés de tout le paque­tage, sous un soleil de plomb. Nous sommes arri­vés dans un village où je rencon­trais un pope qui connais­sait bien le français et m’in­vita à parta­ger l’Agneau Pascal : l’ani­mal était rôti et dégusté avec les doigts, comme un méchoui. Notre marche se pour­suivi pendant 3 jours et 2 nuits jusqu’à Patras. Au cours des haltes, les gens s’en­dor­maient immé­dia­te­ment telle­ment la fatigue était grande.

Enga­ge­ments contre le maquis en Grèce…

A Patras, nous instal­lâmes nos canton­ne­ments. Nos acti­vi­tés consis­taient à guer­royer contre le maquis caché dans la montagne. Les pertes subies furent sensibles, les embus­cades avaient lieu dans les rochers qu’il fallait rejoindre par des sentiers escar­pés : les routes n’exis­taient pas. Par ailleurs, on nous char­geait de la garde des ponts et du contrôle de la circu­la­tion. En décembre 1943 les parti­sans réus­sirent à faire prison­nière une compa­gnie alle­mande toute entière : tous ses membres furent exter­mi­nés après avoir été jetés dans des préci­pices. Il n’y eu qu’un seul survi­vant, un appelé de Sainte-Croix-aux-Mines. Après cette lourde défaite, les Alle­mands se vengèrent en nous faisant brûler tous les villages d’un canton. Tous les hommes étaient fusillés. Le dernier de ses villages était Kala­vrita, là, j’ai réussi à sauver plus de 200 femmes et enfants enfer­més dans le collège. M’étant attardé à la banque, je vis ces malheu­reux agrip­pés aux barreaux des fenêtres alors que le bâti­ment était déjà en flammes. Heureu­se­ment, par un surpre­nant hasard, la clé était restée dans la serrure : j’ou­vris la porte, ce fut un sauve-qui-peut géné­ral. Les toits s’ef­fon­draient, une épaisse fumée s’échap­pait du bâti­ment. Une seule maison fut épar­gnée dans ce village, elle le dut à la nais­sance d’une petite fille que sa maman venait de mettre au monde, le bébé venait de vagir la première fois. Ce 13.12.1943, 500 hommes furent fusillés et ache­vés d’un coup de pisto­let dans la nuque. Cet horrible travail dura 3 semaines : tous les villages de la région furent brûlés et tous les hommes exter­mi­nés.

Prison­nier de guerre 1944–1946

En octobre 1944, nous avons quitté la Grèce pour l’Al­ba­nie, puis la Serbie. Nous entrâmes en contact avec les parti­sans de Tito, puis dans la région de Sarajevo, les Russes nous encer­clèrent puis nous captu­rèrent. Je contrac­tais la mala­ria ainsi qu’une forte fièvre ; le train qui nous trans­por­tait sauta, la loco­mo­tive était hors service, et les escar­mouches conti­nuaient. C’est à cette époque et dans cette région qu’André Rossi fut tué. Après notre capture, les soldats russes nous ont tout pris : gamelles, chaus­sures, couteaux, livrets mili­taires. Ils se compor­taient comme de vrais sauvages. Nous marchions de nuit, subis­sions des fouilles conti­nuelles, dormions à la belle-étoile. J’ai passé l’hi­ver 1944–1945 sans chaus­sures, je marchais pieds-nus, la plante de mes pieds n’était plus qu’une plaie. Nous rece­vions un litre de soupe par jours, les jour­nées se dérou­laient en plein-air sur la glace et la nuit nous trou­vions refuge dans une sorte de gale­rie. Il nous arri­vait d’uri­ner sur nos mains et nos pieds pour les réchauf­fer. Ce fut un vrai calvaire, il m’est arrivé de rester 3 jours sans prendre aucune nour­ri­ture ; je croyais ma dernière heure venue. Ne pouvant plus marcher, je suis resté dans la région de Sarajevo. Un jour est arrivé un char à bœufs qui nous emmena et nous pûmes rejoindre notre groupe. On nous distri­bua des pommes de terres cuites et de l’eau tirée d’un fossé et c’est ainsi que nous sommes arri­vés sur les bords du Danube (région de Belgrade) où l’on nous embarqua sur des péniches : des gamins nous lapi­dèrent avec des grosses pierres, plus d’un fût grave­ment blessé. Nous passâmes 12 jours sur les péniches, notre seule nour­ri­ture était un litre de soupe par jour.

Péni­ble­ment, nous avons atteint le camp de Reni en Rouma­nie. Nous y avons vécu dans une innom­mable promis­cuité; celui qui quit­tait sa place ne la retrou­vait plus. Je dormi avec les pieds d’un prison­nier juif comme oreiller. Comme beau­coup d’autres, j’eus à souf­frir de dysen­te­rie et de vomis­se­ments. Pour comble de malheur, les baraques étaient ouvertes à tous vents, si bien qu’au réveil nous étions recou­verts de 5 cm de neige. J’étais toujours pieds-nus et l’état de la plante de mes pieds ne s’amé­lio­rait pas. Ce camp renfer­mait envi­ron 8000 hommes. Nous perce­vions un litre de soupe et 100gr de pain par jour. Pour nous proté­ger contre la neige, nous avons creusé des abris, sorte de trous recou­verts de bois et de paille. Les plus valides devaient enter­rer les morts dans des tombes peu profondes ; par-ci, par-là, on aper­ce­vait des membres qui sortaient de terre. Nous étions aussi dévo­rés par les poux, de temps à autre, on se rendait aux douches et on y désin­fec­tait aussi nos pauvres hardes qu’il fallait proté­ger contre le vol. Je séjour­nais succes­si­ve­ment dans 3 camps, il m’ar­riva de travailler comme bûche­ron jusqu’à Noël 1945. Après la signa­ture de l’Ar­mis­tice, l’or­di­naire s’était sensi­ble­ment amélioré et j’avais réussi à récu­pé­rer des chaus­sures sur un cadavre. Partis à Noël 1945, nous sommes arri­vés à Stras­bourg le 3 avril 1946. Je fus encore hospi­ta­lisé à l’hô­pi­tal Lyau­tey pendant 6 mois et ce ne fut que le 5 novembre 1946 que je fus démo­bi­lisé.

Ce fut une singu­lière aven­ture où la mort fut notre compagne quoti­dienne, où nombre d’entre nous ont touchés le fond de la misère et du déses­poir, où celui qui ne luttait pas constam­ment n’avait aucune chance de s’en sortir.

Puisse cet humble témoi­gnage servir de leçon aux « stres­sés » et autres déses­pé­rés de ce XXème siècle finis­sant »

Propos recueillis le 22 février 1994.

* A propos de Kala­vrita et de Mazeika, Yves Scheeg nous signale des sites inter­net et une publi­ca­tion :

 En alle­mand :

 http://www.dradio.de/dlr/sendun­gen/merk­mal/219591/ et http://www.nexus­board.net/site­map/6365/banden­krieg-in-grie­chen­land-t297419/

 En anglais :

 http://www.bbc.co.uk/ww2peo­ples­war/stories/37/a3206837.shtml

 Insti­tut de recherches sociales de Hambourg (éd.), Crimes de la Wehr­macht. Dimen­sions de la guerre d’ex­ter­mi­na­tion 1941–1944. Guide de l’ex­po­si­tion, Hamburg, 2004, p.24–27 (consul­table en fichier pdf sur le net).

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