Albert RITZENTHALER : Mes souve­nirs de la guerre 1939–1945

Commentaire (0) Les incorporés de force face à leur destin

 

Il est peut-être présomp­tueux de rappor­ter près de 60 ans après les événe­ments, mes souve­nirs de la guerre 1939–1945.
Je vais donc essayer de me remé­mo­rer les périodes marquantes de cette triste partie de ma vie.
Comme preuve, il me reste le livret de travail alle­mand (Arbeits­buch) et le livret mili­taire (Sold­buch).

Ce que j’écris n’est ni une légende, ni un roman, ni un conte, mais un récit véri­dique.

J’étais en vacances chez mes parents à Auen­heim, au mois d’août 1939, alors que les bruits de guerre s’ac­cen­tuaient. Le canton­ne­ment des hommes de troupe dans la grange nous rappe­lait la gravité de la situa­tion.

Après la signa­ture du pacte germano-sovié­tique le 23 août 1939, on sentait la tension monter encore d’un cran.

La guerre était bien à nos portes.

De 1939 à 1942

Des illu­sions et l’éva­cua­tion

La mobi­li­sa­tion géné­rale fut décré­tée et mon village qui, comme ceux des alen­tours immé­diats, fut évacué le 1er septembre 1939.
Cette évacua­tion fut doulou­reuse pour mes parents. Ils ne pouvaient emme­ner que le strict néces­saire et devaient aban­don­ner maison, mobi­lier, jardin, animaux de basse-cour, etc.
Nous les jeunes – j’avais 17 ans à l’époque – nous ne prenions pas cette situa­tion trop au tragique. Nous pensions que l’ar­mée alle­mande serait rapi­de­ment mise en déroute, que la guerre serait vite termi­née et que nos parents pour­raient bien­tôt rega­gner leurs pénates.
L’his­toire nous démon­trera combien nous vivions dans l’illu­sion.
Ma mère, ma sœur et moi faisions partie d’un convoi de voitures tirées par des vaches, des char­rettes à bras qui s’est mis en branle le 1er septembre au matin. Le 1er jour nous a menés jusqu’à Brumath. Ma mère et ma sœur ont dormi sur la paille dans un grand immeuble au centre ville tandis que j’ai passé la nuit à la belle étoile sur une char­rette.

Le lende­main 2 septembre, nous avons pour­suivi notre route jusqu’à Kuttol­sheim où nous fûmes héber­gés dans une famille peu accueillante. Il fallait l’in­ter­ven­tion d’un moine pour qu’elle accepte de nous rece­voir.
Nous sommes restés dans ce village une quin­zaine de jours, jusqu’à notre trans­fert dans la Haute-Vienne.

Après quatre jours de trans­port, nous avons débarqué à Pierre – Buffière pour rejoindre St Jean Ligoure où l’ac­cueil fut assez cordial, malgré le manque de moyens.
Après un héber­ge­ment provi­soire chez Mr et Mme Durey, nous avons démé­nagé dans deux pièces du château du marquis de la Bachel­le­rie et nous avons béné­fi­cié d’un loge­ment accep­table malgré le manque de confort dont nous étions coutu­miers en Alsace.
Mon père, dés la mobi­li­sa­tion géné­rale, a dû rejoindre le centre de recru­te­ment d’Obe­rhof­fen en tran­si­tant par un camp de rassem­ble­ment à Souf­flen­heim.

1940

L’ar­ri­vée des Alle­mands

Dans l’im­pos­si­bi­lité maté­rielle de pour­suivre nos études, je suis revenu en Alsace à la recherche de travail. Avec mon oncle Jean de Kaysers­berg, j’ai sonné à toutes les portes pour trou­ver un emploi. Ce ne fut pas évident, heureu­se­ment, une place est deve­nue vacante à la percep­tion de Kaysers­berg et le 20 mai 1940 j’ai entamé une longue carrière dans l’ad­mi­nis­tra­tion des finances.

La période de mes débuts dans la vie sociale, coïn­cide avec l’en­trée des troupes alle­mandes en Alsace. Je me souviens d’un branle-bas dans l’après-midi du 28 juin 1940. Hitler et son état-major ont traversé la ville en voiture décou­verte et les soldats alle­mands leur faisaient une haie d’hon­neur en hurlant « Heil ! Heil ! »

Je m’in­ter­roge. Est-ce que tous ces hommes étaient des nazis fana­tiques ? L’eu­pho­rie de la victoire de 1940 a sans doute balayé les réti­cences à accep­ter ce régime tota­li­taire.
Des paroles léni­fiantes prodi­guées lors du retour des réfu­giés en Alsace ont certai­ne­ment contri­bué à accep­ter l’iné­vi­table, d’au­tant plus que les nouveaux diri­geants ont déclaré que l’on n’avait pas besoin des Alsa­ciens pour gagner la guerre contre l’An­gle­terre.

1941

L’ave­nir nous prou­vera combien les affir­ma­tions étaient falla­cieuses et menson­gères surtout à la suite de l’in­va­sion de l’URRS, le 22 juin 1941. C’est ainsi que le 8 mai 1941, le fameux « Gaulei­ter » Wagner a intro­duit, pour les garçons nés en 1922 et pour les filles nées en 1923, le service de travail obli­ga­toire « Arbeits­dienst ».

Mes copains de la classe 1922 ont dû rejoindre les camps en octobre 1941 pour 6 mois. Moi-même, j’avais la feuille de route pour partir en même temps que mes cama­rades, mais j’étais convoqué à suivre durant trois mois un cours de légis­la­tion fiscale et finan­cière à Boppard, une station touris­tique au sud de Coblence.

1942

Le travail obli­ga­toire

L’ad­mi­nis­tra­tion a pris le pas sur « l’Ar­beits­dienst » et j’ai eu la chance d’échap­per aux durs travaux d’hi­ver. Mon tour de partir est aussi arrivé, bien assez tôt. Le 19 avril 1942, grand rassem­ble­ment prés de la gare de Colmar de tous les cama­rades d’in­for­tunes.
Départ en train pour l’Al­le­magne dans une atmo­sphère de tris­tesse et de rési­gna­tion dans l’es­poir d’une fin mira­cu­leuse de la guerre.
Nous igno­rions notre desti­na­tion et les digni­taires de « l’Ar­beits­dienst » char­gés de nous surveiller refu­saient tout contact.

Partis à 19 h de Colmar, nous avons débarqué le lende­main matin à Allen­dorf, et après une longue marche, nous sommes arri­vés au camp de « Wasser­scheide » situé entre Limburg an der Lahn et Kassel.
Nous avons été accueillis par le plus haut gradé du camp : l’ « Oberst­feld­meis­ter » Seitz, qui s’est vanté de sa promo­tion sociale, passant d’un valet de ferme au chef d’un des plus impor­tants camp de travail.

Dans un premier temps, remise de l’uni­forme et de l’équi­pe­ment pour enta­mer une période de forma­tion para-mili­taire, la bêche remplaçant le fusil.
Nous étions soumis à une disci­pline mili­taire stricte pour nous rendre dociles avant d’at­taquer des grands travaux de terras­se­ment. Il s’en suivit une époque très dure avec des condi­tions de travail et de nour­ri­ture déplo­rables.

Un pain pour 5 « Komis­brot » par jour, une pincée de marga­rine, une cuillère de miel synthé­tique ou un petit bâton de confi­ture que nous appe­lions du chewing-gum. Après, quelques jours d’exer­cices, le travail manuel. Tous les matins, nous nous diri­geons au pas cadencé vers une usine souter­raine camou­flée par les arbres d’une vaste forêt.

Nous n’avons jamais su ce que l’on y fabriquait. Elle était placée sous haute surveillance avec inter­dic­tion abso­lue d’y péné­trer avec des allu­mettes, briquets ou ciga­rettes. Les fouilles étaient fréquentes.

Nous étions char­gés de creu­ser des bassins de réserve d’in­cen­die. Nous y avons travaillé en équipe de trois. L’un piochait, l’autre pelle­tait, une troi­sième pous­sait une brouette pour déver­ser la terre sur un bloc de béton qui émer­geait du bâti­ment creusé sous terre pour le dissi­mu­ler d’une façon radi­cale aux regards d’un espion ou de le sous­traire aux repé­rages par avion.

Toutes les deux minutes et demie, un coup de sifflet nous inti­mait l’ordre de vider le contenu de la brouette. Nous travail­lions en continu, une pause d’un quart d’heure avec l’obli­ga­tion de manger une tranche de pain préle­vée sur la maigre portion quoti­dienne.

Des prison­niers russes

Cette tranche était fine­ment coupée car il fallait en garder une pour le midi et le soir. A midi, inva­ria­ble­ment, des pommes de terre en robe des champs et de la viande en infimes morceaux. Avec un peu de chance, on recueillait quelques petits bouts. Les pommes de terre étaient à éplu­cher et à trier, car beau­coup étaient noir­cies et incon­som­mables. Les éplu­chures étaient ramas­sées dans des cuvettes que nous vidions par la suite.

Non loin de notre chan­tier se trou­vait un camp de prison­nier russes. Si nous avions faim, les prison­niers l’avaient encore plus que nous et ils nous l’ont fait comprendre. J’ai donc jeté les rési­dus de nos festins aux prison­niers à travers le grillage barbelé. Les pauvres se sont préci­pi­tés sur les pelures et les pommes de terre noir­cies pour amélio­rer leur piteux ordi­naire.

Cette manœuvre a duré quelques jours. Jusqu’à ce que mon offi­cier de « l’Ar­beits­dienst » nous prenne vive­ment à partie. Son argu­ment : il était incon­ce­vable de donner de la soi-disant nour­ri­ture à ceux qui massa­craient la plus belle jeunesse alle­mande. A partir de ce jour, les Russes n’ont plus osé s’aven­tu­rer au grillage à l’heure de nos maigres repas.

« Malheur à nous »

Notre jour­née de travail commençait à 8 h et se termi­nait à 17 h avec une inter­rup­tion de 12 h à 13 h. Le retour au camp se faisait au pas cadencé. Nous étions parfois très fati­gués, mais malheur à nous si la cadence de nos pas n’était pas synchro­ni­sée ou si, à l’ordre d’un demi-tour, un cama­rade réagis­sait avec retard. Toute la troupe se retrou­vait au terrain d’exer­cice pour en effec­tuer un ou plusieurs tours selon l’hu­meur d’un gradé.

Le déta­che­ment dispo­sait de quelques mulets. Ils étaient parfois atte­lés pour extir­per les racines des arbres. Un jour, six mulets n’ar­ri­vaient pas à extir­per une grosse racine malgré les coups de fouet ; un adju­dant de l’Ar­beits­dienst a fait arrê­ter la manœuvre prétex­tant qu’il fallait ména­ger les bêtes et les rempla­cer par 20 hommes. Nous devions donc tirer les cordes, mais la racine d’un fort diamètre n’a pas bougé. Il est vrai que nous n’avions pas forcé !

Une autre anec­dote de ce camp. Un jour, il fallait dépla­cer des rames de chemin de fer. Trois personnes pour une rame. Un sergent de l’Ar­beits­dienst nous a ordonné de dépla­cer un aiguillage. Nous avons objecté que cinq personnes ne pouvaient pas mener cette tâche à bien, mais il a main­tenu son ordre. Soule­ver cet aiguillage était au dessus de nos forces et spon­ta­né­ment, sans me rendre compte de ce que je risquais, j’ai crié que nous subis­sions un trai­te­ment inhu­main. Cela déplut au petit chef et m’a menacé d’un rapport. Je l’ai pris au collet en le menaçant de lui faire la peau. Etait-ce par crainte ou par un soupçon d’hu­ma­nité, cette alter­ca­tion est restée sans suite.

Pas de volon­taires

Tous les petits gradés étaient des enga­gés volon­taires âgés de 16 et 17 ans, anciens chefs de jeunesses hitlé­riennes, au compor­te­ment hautain, complè­te­ment inféodé au régime nazi. Durant cette période, des offi­ciers SS sont venus nous haran­guer pour nous porter volon­taires pour les SS.

Un offi­cier et le chef du camp se sont plan­tés devant chacun d’entre nous pour nous poser la ques­tion : « Etes-vous volon­taires pour entrer chez les S.S ? » Nulle­ment inti­mi­dés par la présence des grands chefs, la réponse des Alsa­ciens fut unani­me­ment néga­tive.

Au mois d’août, nous est parve­nue la nouvelle que le « Gaulei­ter » Wagner avait décrété, le 25 août 1942, l’in­cor­po­ra­tion des Alsa­ciens dans l’ar­mée alle­mande. Notre moral en a pris un sacré coup et cette période du 19 avril au 24 septembre 1942 fut parti­cu­liè­re­ment trau­ma­ti­sante. Nous étions donc contents de rentrer chez nous, même si cette joie était miti­gée par la menace de l’in­cor­po­ra­tion dans l’ar­mée.

Nous avions tous besoin de reprendre des forces, nous flot­tions dans nos vête­ments civils envoyés par nos parents. Je pesais encore 42 kilos à mon retour en Alsace. Le chef des services alle­mands, le « Gaulei­ter » Robert Wagner avait déclaré en 1940 que l’Al­le­magne n’avait pas besoin des Alsa­ciens pour gagner la guerre. Ce n’étaient que de veines paroles, car après les pertes des hommes lors de la campagne de Russie, déclen­chée le 21 juin 1941, il a solli­cité lui-même auprès de Hitler, l’au­to­ri­sa­tion de mobi­li­ser les jeunes alsa­ciens dans l’ar­mée alle­mande. Ceci, contrai­re­ment au droit inal­té­rable des peuples car aucun traité de paix n’avait été signé entre la France et l’Al­le­magne ratta­chant l’Al­sace au « Reich » alle­mand.

« Malgré-nous »

A mon retour de l’Arbeits­dienst, le 24 septembre 1942, j’at­ten­dais avec inquié­tude ma feuille de route pour l’ar­mée. Ne voyant rien venir, j’ai repris après quelques jours de repos, mon poste au service des finances de Ribeau­villé.
Inutile de préci­ser que je ne mani­fes­tais aucune impa­tience à être mobi­lisé. Des classes plus âgées furent appe­lées, alors que j’étais toujours à la maison, ce qui a suscité des propos déso­bli­geant de certaines personnes.

J’ai trouvé l’ex­pli­ca­tion de cette faveur. Né à Knutange en Moselle, « j’étais consi­déré » comme lorrain et le Gaulei­ter Burckel, chef des services civils en Moselle, a ordonné bien après le Gaulei­ter d’Al­sace, l’in­cor­po­ra­tion de ma classe d’âge 1922. J’ai donc béné­fi­cié d’un sursis bien­ve­nu… Chaque jour passé, était un jour gagné, en espé­rant qu’un événe­ment inat­tendu vienne mettre un terme à cette guerre.

1943

L’in­cor­po­ra­tion
et la guerre

Je ne perdais rien pour attendre. C’est en rentrant le matin de l’of­fice du Vendredi Saint de l’an­née 1943, que le facteur m’a remis l’ordre de partir à la guerre dans la semaine après Pâques et de rejoindre le 6ème « Luft­na­rh­rich­ten Ersatz­re­gi­ment » NC7 à Augsbourg.
Le départ de la maison fut doulou­reux. Avant de quit­ter la maison, ma mère m’a conduit devant une image de Marie pour me confier par une intense prière, entre­cou­pée de larmes, à la Vierge.

Ma mère en larmes, n’a pu m’ac­com­pa­gner jusqu’à la porte; je la vois encore en pleurs me faire des signes d’adieu à la fenêtre donnant sur la rue.

Direc­tion Augsbourg

Mon père m’a accom­pa­gné jusqu’à la gare de Roes­ch­woog et est resté auprès de moi jusqu’au départ du train qui devait me conduire à Augsbourg pour me présen­ter à la caserne des trans­mis­sions au 6.L.N Ersatz­kom­pa­gnie / L.N. Luft­na­chrich­ten Regi­ment – 3 / LN Ausbil­dung­sre­gi­ment 305.

Dans le train régnait un silence impres­sion­nant, qui tradui­sait bien l’état d’es­prit de ceux qui partaient à la guerre. Le train était bondé par quelques nouvelles recrues et surtout par des mili­taires envoyés de France sur le front russe.

A Augsbourg, nous étions répar­tis dans les casernes et les premiers jours se sont passés en visites médi­cales, séances de vacci­na­tion et remise des équi­pe­ments mili­taires. Quelques jeunes sous-offi­ciers nous enca­draient avec mission de nous prépa­rer à la pres­ta­tion de serment au Führer.

Inutile de préci­ser que je n’ai jamais prononcé la formule du serment. Je consi­dé­rais que cette céré­mo­nie était nulle et non avenue, et me lais­sait bien indif­fé­rent. Comme beau­coup d’autres, sans doute, je subis­sais mon sort.

Un moment pénible, le renvoi de nos effets civils en nous posant la ques­tion sur la date à laquelle nous pour­rions de nouveau les endos­ser. Maman m’avait glissé dans ma valise une grosse miche de pain blanc. Je la couvais et j’en coupais un morceau à l’abri du couvercle de ma valise pour le sous­traire aux regards malveillants.

Malgré mes précau­tions, un sous-offi­cier m’a surpris en coupant mon pain et m’a demandé si je mangeais du gâteau. Je lui ai répondu que c’était du pain bien de chez nous. Il est resté figé devant moi en espé­rant que je lui fasse goûter un morceau. Remarquant que je n’étais pas disposé au partage, il a profité d’une infime couche de pous­sière sur ma valise pour y porter avec un doigt la mention « Sau », c’est-à-dire cochon.

Les autres jours se sont passés en exer­cices, marches, bref des manœuvres élémen­taires pour deve­nir un soldat présen­table. Un jeune sous-offi­cier, qui voulait nous en impo­ser et se faire valoir, nous a fait ramper jusqu’à un bâti­ment en bois où logeaient des « Luft­waf­fen­hel­fe­rin­nen », auxi­liaires fémi­nines de l’ar­mée. Pour nous humi­lier, il nous a donné l’ordre de beugler comme des vaches puis de bouf­fer de l’herbe. Je ne sais si quelques uns ont donné suite à cet ordre débile. Pour ma part, je n’y ai pas donné suite, je trou­vais cela idiot.

Des jeunes gradés imbus de leur auto­rité, on en trouve dans toutes les armées du monde, ce qui n’est qu’une preuve de leur intel­li­gence. Mais qui a-t-il d’in­tel­li­gent dans une guerre ?

Nous sommes restés à Augsbourg jusqu’au 10 mai 1943 et nous avons été embarqués à la tombée de la nuit dans un train en partance pour une desti­na­tion qui ne nous a pas été commu­niquée. Serait-ce en direc­tion de l’Est ou de l’Ouest ?

La forma­tion à Revi­gny

Ce n’est que le lende­main matin que nous avons pris conscience que le train se diri­geait vers l’ouest et traver­sait le nord de l’Al­sace. J’ai reconnu la gare de Roes­ch­woog et la gare de Rount­zen­heim Mühl­weg aujourd’­hui dispa­rue.

Comment traduire ses senti­ments, lorsqu’on assiste impuis­sant sans pouvoir arrê­ter le cours des événe­ments ? J’au­rais bien voulu inter­rompre ce trajet pour donner des nouvelles et embras­ser mes parents, mais la machine mili­taire est impi­toyable.

Je me souviens d’un arrêt à Sarre­bourg. Il pleu­vait et il souf­flait un vent glacial, lorsque nous avons pu quit­ter le wagon pour cher­cher une portion de pâtes avec nos gamelles. Pour nous proté­ger, nous avions relevé le col de notre veste et nous avons eu droit à une engueu­lade du lieu­te­nant parce que cette tenue avec un col relevé n’était pas digne d’un soldat alle­mand !

Nous faisions route vers l’Ouest et arrêt à Nancy où un contrô­leur français est monté dans le train et s’est installé sur la plate-forme du wagon. Je suis allé le trou­ver pour un brin de causette en français, langue qui était inter­dite de parler en Alsace Cet homme avait l’air bon enfant et compre­nait mon état d’âme. Il m’a informé que notre voyage s’ar­rê­te­rait à Revi­gny-sur- Orne, une petite vile située à 20 km de Bar-le-Duc dans la Meuse.

Arri­vés à desti­na­tion, en marche pour la caserne et rassem­ble­ment devant le bâti­ment prin­ci­pal et nous avons été répar­tis dans les loge­ments des gardes mobiles. Trois personnes dans une chambre, cuisine et toilettes. J’avais la chance de parta­ger la chambre par un cama­rade alsa­cien Paul Struss de Colmar. Le troi­sième parte­naire s’ap­pe­lait ‘’Ha­ren­kamp’’, un bonhomme de 2 mètres, sec comme un clou et que l’on surnom­mait « lécheur de gout­tières ». Un gars sans grande person­na­lité, il marquait parfois un peu d’im­pa­tience lorsque nous nous entre­te­nions en français, mais il ne nous a jamais causé aucun problème.

Opéra­teur-radio

En ce qui me concerne, je fus dési­gné d’of­fice comme ordon­nance de l’Ober­feld­we­bel « Steck­han », qui logeait à un étage au-dessus. Il ne m’a pas embêté et a souvent discuté avec moi. Il portait l’in­signe de la parti­ci­pa­tion à la guerre d’Es­pagne, où il opérait comme opéra­teur-radio dans l’avia­tion alle­mande qui soute­nait Franco lors de la guerre civile. Il était chargé de notre forma­tion avec l’aide de sous-offi­ciers et deux capo­raux.

Nos instruc­teurs étaient de carac­tères diffé­rents. L’un peu noncha­lant, l’autre passa­ble­ment surex­cité. Ils appré­ciaient leur chance de former des recrues en France, situa­tion plus confor­table qu’une affec­tion sur le front russe.

La sortie de la caserne était inter­dite durant trois semaines, car il fallait savoir saluer un supé­rieur selon les règles de l’art. La première sortie fut collec­tive, avec comme but, un café où on nous a parqués dans une salle à part. Cela ne nous a pas empê­chés de boire un bon coup de rouge. Je me suis aven­turé jusqu’au comp­toir pour avoir le plai­sir de parler français et échan­ger mes impres­sions sur la situa­tion mili­taire.

Par hasard, je suis tombé sur un capi­taine de l’ar­mée d’ar­mis­tice en uniforme. Je lui ai expliqué ma situa­tion d’in­cor­poré de force, mais cela n’avait pas l’air de le pertur­ber. L’Al­sace et son ratta­che­ment de facto à l’Al­le­magne lui semblait un événe­ment assez loin­tain.

Il y avait aussi dans notre unité, un belge, proprié­taire d’un hôtel à Ostende, où logeait des digni­taires de l’ar­mée nazi. Sans y être invité, il s’est mêlé à ma conver­sa­tion avec le capi­taine et n’a pas fait mystère de ses senti­ments nazis pro-alle­mands. J’ai quand même fait comprendre au capi­taine que je ne parta­geais pas du tout ses opinions et que j’étais confiant sur l’is­sue de la guerre.

Le week-end suivant, nous pouvions sortir libre­ment le samedi soir et le dimanche après-midi avec l’obli­ga­tion de rentrer pour 22 h. Les contacts avec la popu­la­tion n’étaient pas faciles. Avant l’au­to­ri­sa­tion de sortie, nous nous prome­nions à l’in­té­rieur de la caserne. Quelque­fois des jeunes étaient agrip­pés au grillage et nous insul­taient. Nous n’étions que trois alsa­ciens dans le bataillon, mais nous n’avons jamais réper­cuté les propos aux Alle­mands pour éviter les repré­sailles. Je me souviens avoir entendu « tout ce que Hitler dégueule, Pierre l’avale » (Pierre Laval était le président au Conseil sous Pétain).

A la rencontre des compa­triotes

Je sortais toujours avec mon compa­gnon de chambre Paul Struss de Colmar. Il avait répondu favo­ra­ble­ment à l’ap­pel à deve­nir opéra­teur-radio à bord d’un avion, c’est-à-dire faire partie du person­nel navi­guant. Il pensait ainsi, grâce à une forma­tion prolon­gée ; échap­per au front russe. J’ignore si son plan s’est avéré effi­cace, car nos routes se sont sépa­rées par la suite.

Pour nous remon­ter le moral, nous allions de temps en temps au cinéma de Revi­gny. Deux soldats étaient dési­gnés pour monter la garde à l’en­trée, conjoin­te­ment avec un gendarme de la brigade. Requis pour cette corvée, j’ai pu enga­ger une longue conver­sa­tion avec ce gendarme qui m’a invité à la gendar­me­rie. Je n’ai pas manqué de m’y rendre et j’ai appris qu’un compa­triote nommé Scher­del de Ste-Marie-aux-Mines était réfu­gié chez le boucher.

J’étais heureux de rencon­trer un compa­triote qui avait réussi à s’éva­der de l’Al­sace. Le contact fut cordial et le boucher m’a reçu très aima­ble­ment et m’a remis deux biftecks. Avoir les biftecks, c’est bien, mais encore fallait-il les faire rôtir !

Une amitié qui va durer

C’est alors que je me suis souvenu que lors de mon arri­vée à la caserne, j’avais visité toutes les chambres pour déni­cher un compa­triote et que j’ai rencon­tré un soldat qui avait emmené dans ses bagages un réchaud élec­trique et il s’est trouvé qu’il m’a posé la ques­tion de ma région d’ori­gine. J’ai répondu : «  l’Al­sace ». Il m’a rétorqué : « Tu dois en avoir plein le nez ». Je lui réplique : « Tu parles comme un membre de la gestapo. » Il me tranquillise en m’in­for­mant qu’il avait connais­sance de notre situa­tion par des étudiants alsa­ciens inscrit comme lui à l’uni­ver­sité de Heidel­berg. Il m’a égale­ment demandé si j’avais entendu parler du pasteur Bonhö­fer, qui avait dénoncé le régime nazi. Après ma réponse affir­ma­tive, la glace fut brisée et il est né à partir de ce moment une amitié solide et sans faille, qui a survécu à la guerre. Mais j’au­rai l’oc­ca­sion d’y reve­nir par la suite et de vous parler de mon ami Hans Jacob.

C’est donc bien volon­tiers qu’il a mis le réchaud à ma dispo­si­tion et j’ai partagé le bifteck avec mon ami Paul Struss, mon compa­gnon de chambre.

Notre instruc­tion s’est dérou­lée à la caserne Magi­not de Revi­gny. Le temps était partagé à nous ensei­gner l’art mili­taire, à commen­cer par la bonne manière de marcher au pas. Succé­dait des séances d’exer­cices physiques compre­nant de multiples « hinle­gen » (coucher) « auf marsch-marsch » (debout). Certains sous-offi­ciers prenaient un malin plai­sir à nous faire ramper dans les flaques d’eau et dans la boue, et le treillis que nous portions devait être d’une blan­cheur imma­cu­lée le lundi matin. Il en était de même pour les chaus­sures qui devaient être resplen­dis­santes.

Des offi­ciers bornés

La marche, la course, le manie­ment et la compo­si­tion détaillée du fusil étaient notre lot quoti­dien. C’était l’édu­ca­tion à la prus­sienne « le Drill ». Quelques sous-offi­ciers char­gés de notre forma­tion rappro­chée nous semblaient assez bornés tandis que d’autres se montraient parti­cu­liè­re­ment sadiques. L’adju­dant –chef de la compa­gnie « Haupt­feld­we­bel » était selon leur humeur assez abor­dable.

Au cours d’un appel mati­nal, il a apos­tro­phé un appelé, qui avait oublié de fermer un bouton de sa veste. De surcroît il manquait un clou à sa chaus­sure. Que lui passait-il par la tête pour oser se présen­ter dans une tenue déla­brée ? Imper­tur­bable, il a répondu « Goetz von Berli­chin­gen », héros de la trilo­gie de Goethe, qui a prononcé « leck mich am ar… », qui veut dire « lèche mon c… ».
Aucune suite disci­pli­naire à cette réponse dont l’im­per­ti­nence a échappé à l’adju­dant-chef.

Par ailleurs, on nous a ensei­gné quelques bribes d’élec­tri­cité pour comprendre le fonc­tion­ne­ment de nos émet­teurs radio. Ensuite, on nous a inculqué l’al­pha­bet morse, envoyer et rece­voir les signaux. Si j’étais assez doué pour rece­voir les signaux, j’ai eu quelque mal à me servir du mani­pu­la­teur. En prin­cipe, on devait rece­voir 70 signaux à la minutes, mais à l’usage, nous rece­vions non pas 70 mais 100 signaux.

Une instruc­tion idéo­lo­gique et sani­taire avait égale­ment sa place. Elle était assu­rée par des capo­raux ou sous-offi­ciers parfois par un lieu­te­nant. Nous avions la chance de tomber sur un offi­cier plein de bon sens et qui ne voilait guère ses senti­ments. Lorsqu’il se poin­tait sur le champ de manœuvres, il ordon­nait une pause. Lorsqu’il avait la charge de nous moti­ver, il nous a bien fait comprendre les diffé­rents aspects de la guerre. C’est ainsi qu’il nous a dit que les parti­sans n’étaient pas des hordes sauvages, mais une armée bien orga­ni­sée. Il a lancé une expres­sion prémo­ni­toire «  Genis­set den Krieg, den der Friede wird furch­bar », ce qui signi­fie «  profi­tez de la guerre, car la paix sera terrible ».

Cela ressem­blant à des propos défai­tistes, ils me réjouis­saient, mais n’ont entraîné aucune réac­tion des soldats alle­mands. Le lieu­te­nant s’ap­pe­lait Laurent, descen­dant d’une famille hugue­note réfu­giée à König­sberg en Pomé­ra­nie, à la suite de la révo­ca­tion de l’édit de Nantes. La présence de cet offi­cier a influencé l’at­ti­tude des trois sous-offi­ciers et capo­raux, char­gés de faire de nous des soldats aptes à rejoindre une unité combat­tante.

Une visite chez la tante Léonie

Il me faut rela­ter ici, que Revi­gny, lieu de notre station­ne­ment, était la patrie d’An­dré Magi­not, ancien ministre de la guerre. Il était à l’ori­gine de la ligne de forti­fi­ca­tion du même nom. Ouvrages coûteux, qui se sont avérés inef­fi­caces lors de l’of­fen­sive de l’ar­mée alle­mande en mai-juin 1940. Avec mon cama­rade Paul Struss, je me suis rendu sur sa tombe en évoquant l’inu­ti­lité des forti­fi­ca­tions construites à son initia­tive.

Même si nous maîtri­sions parfai­te­ment la langue française, il n’était pas facile de nouer des contacts. J’ai néan­moins trouvé grâce à une personne complai­sante, une possi­bi­lité de corres­pondre avec ma tante Anna, habi­tant à Conflans-Jarny, où mon oncle était employé SNCF. J’ai profité de cette boîte aux lettres durant tout mon séjour à Revi­gny. Comme il n’était pas facile à ma mère de corres­pondre avec sa sœur domi­ci­liée hors de l’Al­sace, je servais d’in­ter­mé­diaire, ce qui me donnait le senti­ment d’être ratta­ché à la France par ce lien fami­lial.

Un jour, à l’ap­pel du matin, je fus dési­gné pour accom­pa­gner un capo­ral-chef et un capo­ral, char­gés d’ap­por­ter des fusils à révi­ser à la caserne Moli­tor à Nancy, où se trou­vait le siège de notre régi­ment. J’ai donc pris le train pour Nancy avec mes compa­gnons et nous avons déposé les fusils à la caserne.

Il me restait alors un batte­ment de trois heures de temps libre et je me suis mis à la recherche de ma tante Léonie, sœur de mon père. Elle habi­tait Nancy bien avant la guerre 1914–1918. Je connais­sais son adresse : 18, rue Moli­tor. En sortant de la caserne, j’ai demandé à un passant où se trou­vait cette rue Moli­tor. Le passant que j’in­ter­ro­geais avait un fort accent alsa­cien. Nous avons échangé quelques mots et il n’a pas hésité à m’in­diquer le tram à prendre.
J’ai donc rendu visite à ma tante que je n’avais pas revue depuis 10 ans. J’ai frappé à la porte et je me suis présenté comme étant le fils de Victor, son frère.

La première réac­tion fut spon­ta­née. « Dans cet uniforme ! » Après quelques mots d’ex­pli­ca­tion, nous avons échangé des nouvelles de toute la famille d’Al­sace et partagé le vin des retrou­vailles. Nous nous sommes quit­tés à regret avec la promesse de se revoir si une occa­sion simi­laire se repré­sen­tait.

Ce fut l’unique voyage à Nancy, malgré mes approches avec les capo­raux que j’avais accom­pa­gnés. La forma­tion s’est arrê­tée après trois mois. Nous avons dû céder nos chambres à la caserne aux nouvelles recrues, tandis que nous emmé­na­gions dans un hall d’une usine désaf­fec­tée en dehors de la ville, en atten­dant notre affec­ta­tion défi­ni­tive. Nous n’étions pas dispen­sés de corvées pour autant.

Un Alsa­cien à Bar-le-Duc

C’est ainsi que je fus requis pour char­ger les ballots de linge à emme­ner à la lave­rie de Bar-le Duc. Le même camion devait rame­ner des provi­sions pour le ravi­taille­ment de la troupe. Les denrées prove­naient du dépôt de la Coop Lorraine de Bar-le-Duc. Je suis tombé par hasard sur une personne avec un léger accent alsa­cien nommée Vogel. Aussi­tôt, nous nous sommes mis à l’écart pour évoquer la situa­tion de l’Al­sace à l’heure alle­mande et l’in­cor­po­ra­tion forcée des jeunes. Il m’a confié qu’il avait déjà aidé des jeunes et qu’il m’in­vi­tait à déjeu­ner le dimanche suivant. Il m’a fait dégus­ter un bon vin, alors que ses cama­rades de travail l’in­ter­pel­laient en criant : « Tu donnes à boire à un alle­mand ». Il a rétorqué : « C’est un compa­triote ». Il m’a fait chaud au cœur.

En prenant congé, il m’a remis son adresse, mais je lui ai fait remarquer que c’était diffi­cile de se dépla­cer à Bar-le-Duc, mais que je ferai l’im­pos­sible pour donner suite à son invi­ta­tion.

Sur le chemin du retour à Revi­gny, j’ai fait part de cette invi­ta­tion au capo­ral-chef, qui m’a vive­ment encou­ragé de solli­ci­ter l’au­to­ri­sa­tion de me rendre à l’of­fice reli­gieux célé­bré pour un anni­ver­saire mili­taire à Bar-le-Duc.

J’ai suivi son conseil et à l’ap­pel du soir, j’avais l’au­to­ri­sa­tion d’as­sis­ter à la messe à Bar-le-Duc. J’en ai avisé M. Vogel par l’in­ter­mé­diaire du gérant de la Coop à Revi­gny.
Hélas ! J’ai dû déchan­ter rapi­de­ment car le lende­main matin, j’avais ma feuille de route pour la LN.FUNCK. Abtei­lung Südost 193 à Athènes. Départ le 21 août 1943.

Impos­sible donc de me rendre à Bar-le-Duc et je me suis préci­pité chez le gérant de la Coop pour qu’il m’ex­cuse auprès du compa­triote qui m’avait si cordia­le­ment invité, et le soir, je prenais le train avec 6 autres cama­rades pour rega­gner la Grèce.

Expé­dié en Grèce

Le trajet pour Athènes fut une véri­table expé­di­tion avec de bons moments et d’autres moins réjouis­sants.

Une surprise à mon premier réveil, le matin du 22 août 1943 fut de consta­ter que le convoi s’était arrêté à la gare de triage de Stras­bourg Oberhaus­ber­gen.
Si j’étais heureux de me retrou­ver en Alsace, le senti­ment était mitigé, car je portais mon uniforme alle­mand. J’ai profité de cette situa­tion pour prendre contact avec les chemi­nots char­gés de compo­ser le convoi mili­taire pour les Balkans. Ils m’ont confirmé, ainsi que je le prévoyais, que le train pren­drait la direc­tion de l’Al­le­magne en emprun­tant la ligne Stras­bourg-Lauter­bourg. Il passe­rait donc à Auen­heim, où habi­taient mes parents avec arrêt possible et probable à Roes­ch­woog, où l’oncle Georges, frère de maman, était sous-chef de gare. Il s’agis­sait de connaître l’heure du passage du train pour en aver­tir mes parents. Un chemi­not a télé­phoné à mon oncle comme il me l’avait promis.
J’avais le cœur gros en voyant défi­ler les stations qui m’étaient fami­lière et recon­naître le clocher de l’église de Rount­zen­heim, où j’avais l’ha­bi­tude d’as­sis­ter aux offices.

Le train a effec­ti­ve­ment fait une halte à Roes­ch­woog, mais elle fut courte. J’ai quand même eu la joie d’aper­ce­voir ma mère au loin et mon père qui s’est hissé jusqu’à mon wagon pour me jeter un colis et de l’argent alors que le train se mettait en marche.

J’ai appris par la suite qu’au­cun arrêt n’était prévu et que mon oncle avait déli­bé­ré­ment arrêté le convoi pour deux minutes.

Le train s’est dons remis en route vers Stutt­gart – Munich – Vienne. A Vienne, tous les mili­taires furent diri­gés vers une caserne où étaient regrou­pés ceux qui devaient être enga­gés dans les Balkans.

Tous les matins, on formait un convoi. Ceux qui en faisaient partie étaient dési­gnés à l’ap­pel du matin et décomp­tés, un jour en commençant par les premiers et le lende­main par les derniers.

J’avais vite compris la manœuvre, je me suis toujours glissé au milieu du groupe et j’ai pu me sous­traire à la dési­gna­tion d’of­fice durant trois semaines.

J’en ai profité pour visi­ter Vienne : le palais impé­rial (la Hoft­burg), la cathé­drale. J’ai pu admi­rer la ville du haut de la terrasse du dôme de St Etienne, Schön­brunn, le belvé­dère, avec une halte pour goûter le vin à Vinne­ring.

Un jour, on m’avait requis pour monter la garde à la caserne. J’ai fait valoir que j’avais un frère soigné pour bles­sure à l’hô­pi­tal mili­taire. En fait, il s’agis­sait, non pas d’un frère, mais d’un cama­rade de mon village, Louis Martz.
Nous étions contents de nous revoir et comme il était en très bon terme avec une infir­mière, il m’a fait servir un très grand plat de pâtes que j’ai dégusté avec délice.
Par ce stra­ta­gème, j’ai échappé à mon tour de garde.

De passage à Vienne

Les soirées, je les passais au Prater, à Vienne, avec son célèbre parc d’at­trac­tions et sa grande roue. A cette époque, les lampa­daires de la ville ne s’étei­gnaient qu’à minuit. Le tram était gratuit et j’en ai fait bon usage.

Un soir, alors que j’at­ten­dais à une station de tram pour rentrer à la caserne, un jeune offi­cier SS amputé d’une jambe et qui se déplaçait avec des béquilles m’in­ter­pelle de l’autre côté de la rue. Je croyais qu’il n’avait pas de feu pour allu­mer sa ciga­rette à la bouche. Machi­na­le­ment, je mets une main dans ma poche pour sortir mon briquet, mal m’en a pris, car il m’a litté­ra­le­ment engueulé parce que je ne l’avais pas salué. Comme il était unijam­biste et inca­pable de courir, je lui ai répondu « merde » et je l’ai laissé à ses senti­ments hiérar­chiques.

Les auto­ri­tés mili­taires n’étaient pas dupes et n’igno­raient pas qu’il était possible de diffé­rer le départ pour l’unité combat­tante.
Ainsi, un dimanche matin, toute la caserne était vidée de ses occu­pants bon gré mal gré, et nous nous sommes tous mis en marche vers la gare. Tous ont été engouf­frés dans les trains répar­tis selon leurs desti­na­tions.

En train vers Athènes

C’est ainsi que je me suis retrouvé dans un train à desti­na­tion de la Grèce avec un fort contin­gent de marines qui devaient rejoindre leur navire à Pirée. D’après leurs chants, ils n’étaient pas parti­cu­liè­re­ment enchan­tés. Souvent ils repre­naient le même refrain „Wir wollen zurück nach Deut­schland, Pireus liegt am Arsch der Welt’’. Traduc­tion : nous voulons rentrer en Alle­magne, le Pirée se trouve dans le c… du monde.

Le voyage a duré trois semaines. Le train s’ar­rê­tait souvent en pleine nature et le ravi­taille­ment des troupes s’avé­rait diffi­cile. Nous avons souvent dû renon­cer aux rations auxquelles nous pouvions prétendre.

Un jour, notre convoi a fait halte devant un champ de pastèques. Ce champ, nous l’avons pris d’as­saut heureux de trou­ver matière à nous mettre sous la dent.
Cette récolte sauvage fut brusque­ment inter­rom­pue par le capi­taine qui comman­dait le convoi. Il a crié son indi­gna­tion devant un compor­te­ment indigne d’un soldat alle­mand et dit que nous nous condui­sions comme des parti­sans.

Notre trajet nous a fait traver­ser plusieurs villes : Buda­pest, Pecs, Belgrade, Nis, Pris­tina, Skopje, Salo­nique, Larissa, Lamia.
Nous avons passé les Ther­mo­pyles au pas sur un pont en bois et n’avions qu’une crainte, que le pont ne s’écroule et nous entraîne dans le vide.

Arri­vés à Athènes, j’ai pris conscience que je prenais contact avec la civi­li­sa­tion grecque. J’ai admiré depuis la gare le Parthé­non resplen­dis­sant dans l’écla­tante lumière du soleil.
J’ai attendu 1985 pour le visi­ter.

En 1943, la vue du drapeau hitlé­rien sur l’Acro­pole m’ins­pi­rait une sainte horreur et pour ne pas le saluer, je me suis abstenu de visi­ter le Parthé­non.
Dès notre sortie du train, départ pour le régi­ment d’af­fec­ta­tion situé en pleine ville.

Les cafards près de l’Acro­pole

Avec mes cama­rades, je fus dirigé vers un hôtel du centre ville. Ce ne fut pas un hôtel 3 étoiles. Lits super­po­sés avec des paillasses et infes­tées de cafards.
En inspec­tant les lieux, j’ai décou­vert quelques mate­las sur le toit et je me déci­dais de m’al­lon­ger pour une couche plus confor­table. Mal m’en a pris, J’étais à peine couché depuis 5 minutes, que j’avais déjà écrasé une dizaine de cafards sur mon visage. J’ai donc déserté le toit pour me réfu­gier sur le balcon avec ma toile de tente comme mate­las.

Les cafards n’étaient pas les seuls habi­tants de cet hôtel. J’avais un trognon de pain conservé soigneu­se­ment dans ma musette, et à mon réveil, les souris ou les rats, avait creusé un trou dans ma musette et dans le pain. J’ai conservé la partie intacte et jeté le reste par la fenêtre. Des jeunes grecs de 8 à 10 ans se sont préci­pi­tés et se sont dispu­tés pour récu­pé­rer le morceau de pain que j’avais éliminé de ma portion quoti­dienne.

La Grèce était occu­pée par l’Ita­lie. En août 1943, Musso­lini fut remplacé par le Maré­chal Bado­glio qui a négo­cié un armis­tice avec les alliés.
Cette nouvelle situa­tion a entraîné les désar­me­ments des troupes italiennes et le couvre-feu fut installé à partir de 20 h.

Tout d’abord, j’étais affecté à la garde du dépôt des véhi­cules de l’ar­mée, ensuite à la garde de l’hô­tel des auxi­liaires fémi­nines « Luft­waf­fen­hel­fe­rin­nen » avec inter­dic­tion abso­lue de lais­ser entrer ou sortir de l’im­meuble. En même temps, il fallait surveiller la route, avec ordre de tirer sur un véhi­cule si l’oc­cu­pant enfrei­gnait le couvre-feu.

Un soir, alors que j’étais de faction, une voiture est rentrée en trombe et n’a pas obtem­péré aux sifflets du sous-offi­cier comman­dant le corps de garde. Il m’a donné ordre de tirer, je n’y ai pas donné suite, car la voiture était déjà hors de portée.

La résis­tance grecque

Notre occu­pa­tion prin­ci­pale était de prendre posses­sion des casernes italiennes. Nous devions veiller sur les bâti­ments, le maté­riel et l’ha­bille­ment aban­don­nés par les mili­taires.

Un soir, alors que je faisais les cents pas devant la caserne, un jeune grec a bravé le couvre-feu et est venu me contac­ter pour ache­ter des fusils, des couver­tures et des manteaux. Deux senti­nelles étaient de garde. J’ai donc mis celui qui était de faction avec moi au courant de la propo­si­tion du jeune grec et nous avons fixé un rendez-vous à l’ar­rière du bâti­ment.

Qu’elle ne fut pas notre surprise quand le jeune est arrivé avec trois adultes et une char­rette que nous avons chargé de couver­tures et de manteaux à l’ex­clu­sion des armes. Nous nous doutions bien que tout cet équi­pe­ment était destiné à la résis­tance.
Au moment de quit­ter les lieux, un des trois adultes m’a remis une grosse liasse de drachmes que nous avons partagé assis sur le bord du trot­toir.
Ce n’était pas la fortune, mais comme les ciga­rettes étaient en vente libre, nous en avons large­ment profi­tés.

Par contre, notre argent ne nous a pas permis d’amé­lio­rer notre ordi­naire, car la Grèce sortait d’une période de famine, et les denrées alimen­taires sur le marché étaient rares, sauf le pois­son et les légumes.
Je dois avouer que nous n’avons pas pu résis­ter à dégus­ter une glace à 5000 drachmes.

Fin août 1943, aux ordres de l’état major, notre unité a quitté Athènes pour Salo­nique. Comme lors de mon arri­vée, le Parthé­non baignait dans une intense lumière qui proje­tait des rayons de soleil sur cette ville d’Athènes dont j’avais appris l’his­toire 10 ans aupa­ra­vant.

Le trans­fert fut assez rapide malgré le passage des Ther­mo­pyles. A Salo­nique, nous avons d’abord pris quar­tier dans un village situé sur une petite montagne à proxi­mité de la ville.

Nous étions provi­soi­re­ment logés dans une école. Nous passions notre temps en tours de garde et en exer­cices de forma­tions pour capter plus rapi­de­ment les signaux trans­mis par morse.

Témoin d’une tenta­tive de viol

Je n’ai pas échappé à mon tour de garde. J’ar­pen­tais dans la nuit, le fusil sur l’épaule, les rues désertes du village. Lors d’une ronde, j’en­ten­dais des cris stri­dents et des appels au secours au milieu de la nuit. Ils prove­naient d’une femme sur le pas de la porte qui résis­tait à un Feld­we­bel alle­mand qui tentait de la violer. J’ai inter­pellé ce mili­taire sans succès. Pas éton­nant, un gradé n’obéit pas un 2e classe.

J’ai rapporté les faits au chef du corps de garde, il m’a accom­pa­gné jusqu’à la maison où se pour­sui­vait cette tenta­tive de viol. Il a tout simple­ment invité son collègue du même grade que le violeur, de lais­ser tomber et de ne pas faire de bêtises, et il en reste là.

J’ignore si mon inter­ven­tion fut effi­cace et je regret­tais de n’avoir pu arra­cher cette femme des pattes de ce sous-offi­cier.

Près de Salo­nique

Notre séjour sur cette montagne fut de courte durée et nous avons été trans­fé­rés dans les envi­rons immé­diats de Salo­nique appelé « Kala­marïa ».
Nous étions canton­nés dans des tentes dites « tentes finlan­daises », d’une forme circu­laire avec un poêle au milieu. Des lits super­po­sés avec une paillasse et une mous­tiquaire pour nous préser­ver des piqûres d’ano­phèles très répan­dus dans la région. Ce ne fut pas le grand confort. La toilette mati­nale se faisait à une fontaine avec un bac.
Le chef de chambre s’ap­pe­lait Hancke ??, le fils du Gaulei­ter de Buschau. Il nous a fichu une paix cara­bi­née et ne lais­sait pas trans­pa­raître un esprit guer­rier.

Chaque matin, il fallait cher­cher du café, toucher sa ration de pain et un cachet d’até­brine pour nous prému­nir d’une épidé­mie de palu­disme et qu’il fallait en prime avaler sur place.

Le matin, nous étions stupé­faits de trou­ver des jeunes plan­tés devant notre tente, pour nous propo­ser des petits pains blancs. Pour nous, ce fut une aubaine, même si les prix ne sont pas restés stables.

A Salo­nique, nous étions affec­tés à la centrale d’émis­sions et de récep­tions des messages radio-codés sous les ordres d’une sous-offi­cier nommé Stande. Il était d’as­sez bonne compo­si­tion et n’a pas cher­ché à nous chica­ner.

Chaque poste radio était desservi par équipe de trois qui se relayait selon les circons­tances toutes les 8 heures ou toutes les 12 heures.

Notre bataillon était sous les ordres du capi­taine Feich­ner, il logeait dans un bâti­ment bien aménagé. La cuisine se trou­vait en bord de mer, dans un restau­rant réqui­si­tionné. Nous nous y rendions avec notre gamelle et le menu n’était pas varié : pommes de terre à l’eau et du pois­son péché dans le golfe de Salo­nique. Nous avions de la salle à manger une belle vue sur la mer et nous étions plusieurs fois témoins du naufrage de navires de pêche coulés par des sous-marins anglais.

A notre arri­vée à Salo­nique, nous n’étions pas assez perfor­mants. Il fallait donc parache­ver notre forma­tion de radio-télé­gra­phistes. Nous devions donc nous rendre en ville pour une instruc­tion inten­sive prodi­guée par un « Stabs­feld­swe­bel » qui avait la répu­ta­tion d’un vieux barou­deur. Il avait sans doute fait partie de la légion Condor lors de la guerre civile espa­gnole.
Il ne nous en a jamais parlé.

« German nicht gut »

Un chemin nous condui­sait de notre campe­ment au termi­nus du tram­way. Il passait devant une maison isolée entou­rée d’un grillage. Une petite fille jouait dans la cour avec sa poupée et sur le chemin du retour de Salo­nique à Kobe Mario, nous deman­dait inva­ria­ble­ment l’heure. Elle disait : « german ti hora ? » Nous répon­dions : « Dodeka hora » (12h).

Cette petite fille nous souriait, sourire rafraî­chis­sant dans cette guerre ! Un jour elle nous a posé la même ques­tion de l’heure. Après notre réponse habi­tuelle, elle a crié « German nicht gut » (alle­mand pas bon).

Aussi­tôt sa mère s’est préci­pi­tée sur la fille et lui a donné une bonne fessée. Nous sommes inter­ve­nus, mon ami Hans et moi, en confir­mant les propos de la petite fille. Cette femme avait la chance de tomber sur nous, car je ne pense pas que d’autres mili­taires auraient eu la même réac­tion.

Après cette période de forma­tion, nous étions affec­tés à un poste récep­teur radio et nous rece­vions les messages codés qui étaient décryp­tés sur place à l’aide de la fameuse machine « Enigma ». Les Anglais qui se trou­vaient en face ont long­temps cher­ché pour en percer ses mystères.

Le palu­disme

Malgré les cachets et les mous­tiquaires, nous n’étions pas à l’abri d’une crise de palu­disme.

C’est ainsi, que sans connaître la nature de ma mala­die, je fris­son­nais par inter­mit­tence, j’étais pris de vomis­se­ments et de diar­rhées. Le matin, à l’ap­pel, je me suis déclaré malade. Direc­tion : l’in­fir­me­rie et le ther­mo­mètre. « Vous n’avez pas de tempé­ra­ture, rejoi­gnez votre affec­ta­tion ». Comme mon état de santé empi­rait, je me suis à nouveau déclaré malade. « Pas de tempé­ra­ture, pas de mala­die ! »

Une troi­sième tenta­tive a subi le même sort. On m’a froi­de­ment renvoyé comme tire-au-flanc.
Dans l’ar­mée, il était inter­dit de tomber malade en dehors de l’ap­pel du matin. Mais à bout de force et n’y tenant plus, je me suis hasardé à me rendre à l’in­fir­me­rie après le repas de midi que je n’avais pas supporté. L’in­fir­mier comme les trois fois précé­dentes m’a donné le ther­mo­mètre et j’avais plus de 40° de tempé­ra­ture. Je me suis fait litté­ra­le­ment engueu­ler par le chef infir­mier. Je n’ai pas manqué de répondre que c’était la quatrième fois que je me présen­tais et que l’on m’avait chaque fois renvoyé sans ména­ge­ment.

Notre compa­gnie dispo­sait de trois lits dans une chambre et j’oc­cu­pais celui du milieu. On m’a fait ingur­gi­ter des cachets d’as­pi­rine et la fièvre était retom­bée à 37.8° le matin et 40° le soir. Comme mon état ne s’amé­lio­rait pas, un méde­cin mili­taire est venu spécia­le­ment pour m’aus­cul­ter. Son diagnos­tic concluait à une grippe et mon état de santé conti­nuait à empi­rer.

Je fus donc trans­féré à un grand hôpi­tal mili­taire à Salo­nique, installé dans un grand établis­se­ment scolaire réqui­si­tionné par l’ar­mée. C’est avec peine que j’ai gravi les marches de l’es­ca­lier pour me rendre au premier étage où je fus dirigé vers une grande salle où une ving­taine de bles­sés et de malades étaient alités.

Le lit qui me fut affecté était situé au milieu de la pièce. Dès mon arri­vée, schéma habi­tuel : ther­mo­mètre, auscul­ta­tion. Comme ma tempé­ra­ture était très élevée, le méde­cin mili­taire a ordonné une prise de sang. Diagnos­tic : palu­disme tropi­cal, la forme la plus viru­lente de la mala­die.

Je souf­frais d’une mala­die grave. Mon orga­nisme était affai­bli. Je n’ar­ri­vais pas à m’ali­men­ter norma­le­ment et je rendais systé­ma­tique­ment toute nour­ri­ture. Vu mon état de faiblesse je dormais presque tout le temps, mais les nuits étaient cauche­mar­desques. En effet, le lit était infesté de punaises qui se mani­fes­taient en abon­dance dès l’ex­tinc­tion des feux. A force de piqûre d’Até­brine, mon état de santé s’est lente­ment amélioré.

Noël 1943 à l’hô­pi­tal à Salo­nique

J’ai passé Noël 1943 à l’hô­pi­tal. C’était la première fois que l’on m’au­to­ri­sait à me lever. Il y avait un sapin, je ne me souviens pas d’une distri­bu­tion de cadeaux. Par contre, un prêtre, en trai­te­ment à l’hô­pi­tal a célé­bré la messe de Noël.

Il s’est mis en quête d’un servant de messe. Je me suis avancé et j’ai servi la messe à l’hô­pi­tal de Salo­nique. A midi le 25 décembre, on nous a soi-disant servi un repas amélioré dont le menu n’est pas resté dans ma mémoire.

L’après-midi, le chef de la compa­gnie, le lieu­te­nant Muss et un collègue d’un même grade sont venus me rendre visite et m’ont remis un paquet. J’ai appré­cié ce geste.

Les infir­mières étaient assez aimables et étaient secon­dées par une infir­mière grecque qui accom­plis­sait son service avec un certain dévoue­ment. Ce qui ne l’em­pê­chait pas de se faire rabrouer par les infir­mières alle­mandes sans motif appa­rent. Je l’ai vue en pleurs.

Dans notre chambre, on a hospi­ta­lisé un mili­taire de la fameuse divi­sion Wlas­sov, ennemi de Staline. On a laissé le pauvre livré à lui-même. Il était inca­pable de marcher et comme il souf­frait de dysen­te­rie, vous pouvez imagi­ner la situa­tion.

Le méde­cin qui m’a soigné était un homme très atten­tionné et s’inquié­tait de la santé des malades. Il trou­vait le mot adéquat pour redon­ner courage. Il était parti­cu­liè­re­ment satis­fait de consta­ter que ma guéri­son était en bonne voie.

Hélas ! Ce méde­cin fut remplacé par un autre qui avait pour mission de vider l’hô­pi­tal pour regar­nir les troupes. C’est ainsi que je me suis trouvé dans l’obli­ga­tion d’être de garde, alors que la fièvre venait juste de nous quit­ter.

Les pieds enflés

Je n’étais sans doute pas la personne idéale pour cette corvée, surtout qu’il avait neigé récem­ment sur salo­nique. J’avais les pieds enflés, signe que ma santé n’était pas complè­te­ment réta­blie.

1944

La Bulga­rie
et la Serbie

J’ai donc demandé à quit­ter l’hô­pi­tal à Salo­nique après un séjour du 15 décembre 1943 au 6 janvier 1944 et j’en ai profité pour obte­nir un congé de conva­les­cence du 12 janvier au 1er février. Au retour au campe­ment, j’ai trouvé du cour­rier et tout un chape­let de petits paquets de 100 g que mes parents étaient auto­ri­sés à m’en­voyer. Ma plus grande joie fut d’ap­prendre que je partais le lende­main matin en permis­sion.

J’ai donc quitté Salo­nique et je me souviens de la folle ambiance qui régnait dans le train. Tous étaient heureux à l’idée qu’ils allaient bien­tôt revoir leur famille. Les trains des permis­sion­naires n’avancent jamais rapi­de­ment et notre convoi mit bien deux ou trois jours pour gagner Belgrade où je passai la nuit.

Le lende­main, un nouveau convoi fut formé en direc­tion de l’Al­le­magne. Nous avons traversé tous les Balkans, la Macé­doine, la Serbie, la Slové­nie avec le senti­ment de crainte d’une attaque des parti­sans. Le voyage ne fut pas confor­table. Mes pieds avaient de nouveau enflé et j’avais un mal fou à reti­rer mes bottes.

Une permis­sion

Grâce aux petits paquets des parents, j’ai pu faire ample provi­sion de tabac et de ciga­rettes en vente libre en Macé­doine. J’en avais plein les poches. Le train s’est arrêté à Munich et les occu­pants diri­gés vers leurs desti­na­tions respec­tives.

A ma descente du train, des agents des chemins de fer se sont préci­pi­tés sur moi pour s’inquié­ter de ma desti­na­tion et en même temps me déles­ter de mon sac à dos et de mon fusil pour me conduire au quai du train en partance pour Stutt­gart-Karls­ruhe.

Cette solli­ci­tude mani­fes­tée à mon égard n’était pas désin­té­res­sée, car à mon arri­vée sur le quai, des porteurs ont mendié des ciga­rettes. Comme j’en avais plein les poches, il m’était facile d’en distri­buer. Mais les mains qui se tendaient vers moi étaient telle­ment nombreuses qu’il m’était impos­sible de satis­faire tout le monde. Le train s’est mis en route pour Stutt­gart pour arri­ver dans la nuit à Bruch­vel.

J’étais exté­nué et mes pieds très enflés. Je me suis reposé au foyer du soldat en posant ma tête sur le rebord d’une table en atten­dant ma corres­pon­dance. Ce n’est qu’à six heures du matin que j’ai pu pour­suivre mon périple pour rentrer chez moi. Un dernier chan­ge­ment à Karls­ruhe et j’ai enfin trouvé une corres­pon­dance qui m’amè­ne­rait en Alsace via Woerth et Lauter­bourg.

Ce fut mon premier voyage avec des civils depuis mon incor­po­ra­tion et le premier contrôle des billets. C’est à une jeune femme sans doute alsa­cienne, que j’ai présenté mon billet. Bien m’en a pris, car alors que j’étais assoupi, elle s’est inquié­tée de ne pas me voir sortir du wagon à Roes­ch­woog et m’a réveillé pour m’aver­tir que j’étais arrivé au terme de mon voyage.

J’ai jeté tous mes bagages et mon fusil sur le quai et je me suis préci­pité hors du train.
J’ai pris tout mon barda et j’ai sonné chez mon oncle Emile domi­ci­lié dans le village. Il m’a prêté un vélo pour arri­ver plus vite à Auen­heim.

Alors que j’étais engagé dans une petite ruelle du village, le hasard a voulu que ma mère emprunte la même ruelle, mais en sens inverse. Je me souviens de son bonheur de me serrer dans ses bras et nous sommes rentrés tous les deux à la maison.

Après une bonne colla­tion et des premiers échanges, j’étais heureux de trou­ver un bon lit pour me repo­ser, mais aupa­ra­vant j’avais litté­ra­le­ment jeté mes effets mili­taires dans un coin et préparé mes effets civils.

J’avais donc trois semaines de permis­sion de conva­les­cence et j’en ai bien profité. Maman était aux petits soins pour moi et j’étais invité par tous les oncles et tantes à Roes­ch­woog, à Benfeld et à Kaysers­berg, sans oublier ma petite tante Marthe à Ribeau­villé.

Vers Pancevo près de Belgrade

J’ai prolongé mon congé autant que j’ai pu. Je suis parti de chez moi le 1er février 1944, le jour où j’au­rais dû être de retour dans mon unité. Mais comme les gares et les réseaux ferrés étaient souvent bombar­dés, on n’était pas surpris de mon arri­vée à Belgrade.

En prin­cipe, j’au­rais dû rejoindre Salo­nique, mais un adju­dant « Feld­we­bel » était chargé de récu­pé­rer les permis­sion­naires et de les diri­ger sur Pancevo près de Belgrade.

Je faisais donc partie de l’avant-garde chargé de prépa­rer l’ac­cueil du gros de la troupe. Ce ne fut pas trop astrei­gnant. Nous logions dans un grand immeuble, sans doute une école. J’avais le choix de la chambre et du lit. Je me suis installé au fond à droite et j’y suis resté jusqu’au moi d’août 1944.

En arri­vant à Pancevo, il nous semblait trou­ver une ville paisible à l’abri des attaques des parti­sans de Tito. La ville comp­tait une très forte mino­rité de Bena­tais de langue alle­mande.
Durant notre séjour, nous n’avons subi aucune violence.

La fameuse machine « Enigma »

Notre service était installé dans une baraque en bois construite sur des fonda­tions en béton et compre­nait une grande salle avec trois radios et le service du chiffre avec la fameuse machine « Enigma » invio­lée durant une longue période. Cette machine ne devait jamais rester sans surveillance et obli­ga­tion en cas d’alerte de la mettre en sûreté.

Elle ne devait en aucun cas tomber entre les mains de l’en­nemi. Elle devait être détruite à l’aide d’une grenade aupa­ra­vant. Le chiffre était modi­fié tous les jours et changé trois fois par jour. Nous rece­vions et émet­tions des messages codés. Après les avoir déchif­frés, ils étaient trans­mis aux services du rensei­gne­ment pour être exploi­tés ensuite par les états majors. Notre poste avait des satel­lites, le plus impor­tant à Tirana en Alba­nie.

Nous fonc­tion­nions en trois huit, soit sur place, soit à l’ap­pa­reil émet­teur installé aux abords de la ville et relié par câble. Nos baraques étaient entou­rées d’un grillage et gardées par des senti­nelles qui étaient relayées toutes les deux heures.

La garde de l’ap­pa­reil émet­teur était parti­cu­liè­re­ment lugubre. Je ne l’ai assu­rée qu’une seule fois. C’était en hiver avec un vent glacial et près d’un mètre de neige. J’avoue avoir eu peur, car il était facile de m’ap­pro­cher pour me descendre.

L’hi­ver étai rude dans les Balkans et avec les premiers rayons du soleil prin­ta­nier, nous avons décou­vert la ville. Il y avait un foyer du soldat, qui servait un café et, avec un peu de chance une tranche de gâteau au pavot. Un régal ! Le service était assuré par des habi­tants de Pancevo. Il y avait aussi un garçon de café qui avait l’air sympa­thique et qui, parfois, nous grati­fiait d’un petit supplé­ment de gâteau.

Un beau jour, il avait disparu , nous nous sommes inquié­tés de son absence et on nous a fait signe de ne pas insis­ter. En effet il avait été arrêté par la sûreté mili­taire alle­mande pour espion­nage.

Les tracas­se­ries des SS

A Pancevo, il y avait une église avec un couvent de Corde­liers dont le supé­rieur était le père Méthode. Il nous avait repé­rés à la messe du dimanche à laquelle j’as­sis­tais avec Hugo Nickel de quinze ans mon aîné, insti­tu­teur révoqué par les nazis après l’An­schluss en 1938. Nous discu­tions libre­ment avec lui. Nous ne nous faisions pas d’illu­sion sur l’is­sue de la guerre. Le Père Méthode nous a fait part des tracas­se­ries des SS qui ont foncé sur une proces­sion sans ména­ge­ment.

Comme je l’ai déjà écrit, à Pancevo, habi­taient de nombreux Banats de langue alle­mande. Un bon nombre d’entre eux avait des ancêtres venus de Lorraine et d’Al­sace et vivaient en assez bonne harmo­nie avec les Serbes. Ils avaient accueillis, bien à tort, les Alle­mands avec beau­coup de sympa­thie lors de l’in­va­sion de la Yougo­sla­vie par les troupes alle­mandes.

Un couple de Banats m’avait repéré à la sortie de la messe et m’a invité à leur rendre visite. C’est bien volon­tiers que j’ai donné suite à l’in­vi­ta­tion de M. et Mme Kernst. J’ai eu par la suite souvent la chance de parta­ger parfois un repas avec eux.

L’exé­cu­tion atroce de 100 personnes

Grâce à cette connais­sance, j’ai appris ce qui s’était passé à Pancevo quelque temps avant notre arri­vée. Monsieur Kernst n’était pas nazi et ne cachait pas sa sympa­thie pour Draza Mihai­lo­vic, chef des parti­sans serbes non commu­nistes, et deve­nant par la suite des adver­saires de Tito.

C’est ainsi que j’ai appris qu’en repré­sailles de la mort d’un soldat alle­mand, la Wehr­macht a exécuté d’une manière atroce 100 personnes devant le cime­tière.

Un jour, en passant devant le cime­tière, j’ai mani­festé mon écœu­re­ment pour ce massacre d’in­no­cents. Le capo­ral chef (Ober­ge­frei­ter) von Bessz, qui se voulait être un aris­to­crate bien élevé, a approuvé ces exécu­tions et si on pouvait se prome­ner sans crainte en ville, on le devait à nos repré­sailles. Cet argu­ment nous l’avons rejeté, mon ami Hans Jacob et moi.

Pour plus de sûreté, le génie alle­mand a construit un abri souter­rain pour servir de repli en cas d’at­taque aérienne ou des parti­sans de Tito.

La sauve­garde du maté­riel nous impor­tait peu et nous nous réfu­gions souvent à la campagne pour quérir quelques supplé­ments de nour­ri­ture et récol­ter quelques œufs.

Lorsque nous n’étions pas de service Hans et moi, nous évoquions notre pays natal et la situa­tion mili­taire. Il nous était facile de discu­ter des événe­ments. Il suffi­sait de nous mettre à l’écoute d’une radio étran­gère qui diffu­sait en clair ; Nous nous souve­nons des émis­sions du « Solda­ten­sen­der Celziv », poste émet­teur du sud de l’An­gle­terre.

Nous sortions souvent ensemble. Lors d’une prome­nade au coucher du soleil, nous avons remarqué une silhouette. Lorsque nous étions à sa hauteur, nous avons esquissé un salut mili­taire. La personne nous rappelle et nous demande pourquoi nous ne l’avons pas saluée. Mon ami Hans lui a répondu qu’une lumi­no­sité insuf­fi­sante ne nous a pas permis de le distin­guer. Il a répliqué à Hans en lui deman­dant s’il n’était pas devenu fou et après avoir dû décli­ner nos noms et notre unité, il nous a ordonné de nous présen­ter immé­dia­te­ment à notre chef de compa­gnie pour lui rendre compte que nous ne l’avions pas salué et qu’il était comman­dant de la divi­sion aérienne Fiebig.

Inutile de préci­ser que nous n’avons pas donné suite à cet ordre. Un autre cama­rade qui avait salué en restant assis, lors du passage d’un géné­ral et de son état major, a vécu la même aven­ture. Seule­ment, lui s’est présenté au chef de compa­gnie et il a été puni de trois jours de prison.

Après quelques semaines de présence à Pancevo, au retour du prin­temps après un hiver parti­cu­liè­re­ment rigou­reux, nous avons pris nos marques dans la ville.
Tous les soirs à 17 heures, toute la popu­la­tion sortait et se prome­nait dans un inces­sant va et vient dans la rue prin­ci­pale de la ville. Nous nous y sommes mêlés bien souvent, sans pour autant pouvoir prendre contact avec la popu­la­tion.

Si au début tout parais­sait calme, nous perce­vions bien une crainte de l’ave­nir et nous sentions bien que la situa­tion allait évoluer.
Les avions améri­cains et anglais ont de plus en plus souvent fait incur­sion dans la région de Belgrade. Il fallait se mettre à l’abri et renon­cer au repos répa­ra­teur. Nous nous posions souvent la ques­tion du lieu du débarque­ment allié dans les Balkans, au sud de la France ou au nord à proxi­mité de l’An­gle­terre.

Le débarque­ment

Nous étions fixés dès le 6 juin 1944 au matin. J’étais à mon poste radio lorsque j’ai appris la nouvelle car j’avais repéré un poste anglais pour confir­ma­tion. Tous avaient conscience que nous étions arri­vés à un tour­nant de la guerre. Certains pronos­tiquaient que les alliés n’ar­ri­ve­raient jamais à fran­chir le mur de l’At­lan­tique, tant les bunkers étaient perfor­mants et les plages héris­sées d’obs­tacles et de mines.

D’autres restaient silen­cieux et pensifs. Ils étaient loin des champs de bataille. Nous avons égale­ment échangé nos impres­sions avec les émet­teurs reliés à notre réseau. Celui de Tirana a commencé son message codé par « inva­sion ».

L’at­ten­tat contre Hitler

Nous avons égale­ment appris l’at­ten­tat contre Hitler le 20 juillet 1944. Hans et moi regret­tions l’échec de cette tenta­tive sans oser le dire ouver­te­ment, car nous avions quelques nazis convain­cus parmi nous.

La consé­quence de cet événe­ment : le salut mili­taire fut remplacé par le salut hitlé­rien. Le matin du 21 juillet 1944, grand branle-bas, la troupe devait mani­fes­ter son atta­che­ment à Hitler par un rassem­ble­ment de toutes les unités station­nées à Pancevo et une prise d’armes avec les plus hautes auto­ri­tés mili­taires dont le géné­ral Fiebig. Tous étaient obli­gés de parti­ci­per à cette prise d’armes, même ceux qui reve­naient de garde.

A cette époque de l’an­née, nous portions des shorts prove­nant de l’« Afri­ka­korps » de Rommel. Ce matin là, obli­ga­tion de revê­tir un panta­lon long. Lorsque je me suis présenté en short, je fus invité à revê­tir un panta­lon. J’ai répliqué que je l’avais lavé et qu’il était mouillé. L’adju­dant-chef m’a envoyé à l’ha­bille­ment pour obte­nir un panta­lon de rechange. Le trou­fion de service m’a refilé un panta­lon trop court. Lorsque je me suis présenté dans cet accou­tre­ment, l’adju­dant m’a renvoyé en me trai­tant d’im­bé­cile.

La troupe s’est mise en marche sans moi, tandis que je me recou­chais, j’en­ten­dais les flon­flons de la musique mili­taire au cours de la revue, la musique jouait un air connu que nous redon­nions avec les paroles suivantes : « Laura mir fahren scheise für die Kompa­gnie », ce qui veut dire : « Nous trans­por­tons de la merde pour la compa­gnie ».

On ne pouvait pas mieux dire. Nous étions dans la merde et nous nous atten­dions à l’ou­ver­ture d’un nouveau front dans les Balkans. Nous tenions le dos et les Banats qui avaient soutenu les troupes alle­mandes étaient bien soucieux de leur avenir. Nos amis Kernst avaient conscience que l’Al­le­magne allait perdre la guerre. Ils s’ap­prê­taient à fuir avant l’ar­ri­vée des troupes russes.

Ecou­ter les Turcs

Par notre récep­teur radio nous étions parfai­te­ment infor­més sur l’avan­cée des alliés.

La neutra­lité de la Turquie deve­nait de plus en plus douteuse. Le comman­de­ment a ordonné la mise en place de radio relais à proxi­mité de la fron­tière turque pour capter les messages et les trans­mettre au P.C. de Pancevo. C’est ainsi qu’on a formé des comman­dos de cinq personnes pour être envoyés dans le sud des Balkans.

J’ai été dési­gné pour faire partie d’un de ces comman­dos. Début avril 1944, j’em­barquais sur une four­gon­nette conte­nant un émet­teur-récep­teur, la cassette pour chif­frer les messages et deux caisses de grenade. La four­gon­nette et une baraque furent char­gées sur un wagon plateau et nous avons quitté Pancevo pour Alexan­dro­po­lis (Dedea­gach en turc) située sur la mer Egée au sud de la Grèce à proxi­mité de la fron­tière turque.

Nous avons fran­chi le Danube sur un bac à Sandrevo près de Belgrade et en route pour les confins de l’Eu­rope. La Bulga­rie, soi-disant un pays indé­pen­dant nous a accordé l’au­to­ri­sa­tion de passage. Nous avons traversé les villes de Para­cin, Nisch, Kalo­dina.

Nous n’avons rien remarqué lors du passage de la fron­tière, pas de gardes, pas de doua­niers, c’est dire que cette opéra­tion était un trompe l’œil. Le convoi ne progres­sait que très lente­ment. Plusieurs jours étaient néces­saires pour gagner Sofia la capi­tale de la Bulga­rie. J’ai profité de notre récep­teur radio pour me tenir informé de la progres­sion des alliés et des Russes.

Notre comman­dant était sous les ordres de l’Ober­feld­we­bel Maru­scheck, natif du pays des Sudètes (voir note) annexé en 1938. Sans l’avouer il ne cachait pas son scep­ti­cisme quant à l’is­sue de la guerre.
Un autre compa­gnon, Fuchs était de Franc­fort et l’autre de Pomé­ra­nie.

Les Sudètes : Il s’agit d’une popu­la­tion de culture  » alle­mande  » (un peu plus de 3 millions de personnes). Les Sudètes restent très atta­chés à leur origi­na­lité ethnique et linguis­tique. A partir de 1933, un parti pro-nazi commence à se mani­fes­ter. En liai­son avec les nazis alle­mands, il s’or­ga­nise en forma­tions para­mi­li­taires et, en avril 1938, le  » Parti alle­mand des Sudètes  » réclame une auto­no­mie complète des régions germa­niques.
http://www.crrl.com.fr/archives/expo19–39/dossier/marche.htm

L’in­fi­dèle

Si Fuchs était un peu vantard, l’autre était plus discret. Il se faisait des soucis face à l’avan­cée des troupes russes. Il me parlait souvent de son épouse et ne dissi­mu­lait pas son inquié­tude sur sa fidé­lité. Il m’a confié qu’il avait été vive­ment choqué lorsque, arri­vant en permis­sion, il ne l’avait pas trouvé à la maison. Il a donc attendu devant la porte close et a subi un véri­table choc lorsqu’il aperçut son épouse à cheval au milieu de jeunes offi­ciers. A mon avis il avait bien raison de se méfier.

A Sofia, des clous

Nous sommes donc arri­vés à Sofia et notre wagon fut mis à quai à la gare. Les auto­ri­tés en place nous ont aver­tis qu’il fallait s’ar­mer de patience car le wagon ne bouge­rait pas pendant plusieurs jours.

Il se posait pour nous le problème du ravi­taille­ment et il n’y avait pas de foyer pour soldat. Premier souci : recherche de nour­ri­ture en ville. Les ciga­rettes en vente libre nous servaient de trompe-la faim.

A Sofia régnait un impor­tant marché noir et comme la surveillance des trains de marchan­dises était assez laxiste nous avons ouvert un wagon plombé et nous y avons trouvé des caisses de clous.

Chacun de nous s’est emparé d’une caisse. Fuchs le hâbleur a laissé tomber son carton et les clous se sont répan­dus sur le quai. Il n’a pas osé les ramas­ser et un mili­taire alle­mand ratta­ché à la gare de Sofia nous a intimé l’ordre de remettre les caisses dans le wagon.

Fuchs était le premier à obtem­pé­rer, alors que nous, y compris notre chef, avons conservé les clous et les avons vendus très faci­le­ment au marché noir. J’ai proposé mon carton à un commerçant qui, ravi de cette aubaine, m’a acheté la marchan­dise sans discu­ter sur la prove­nance de la prise. Cette tran­sac­tion m’a donné les moyens de prendre mes repos en ville.

La gare bulgare

Les chemins de fer bulgares semblaient nous oublier. Nous restions cloués sur place, malgré les inter­ven­tions de notre adju­dant-chef « Ober­feld­we­bel » auprès des chefs de service alle­mands et bulgares de la gare.

Un matin, on nous a bien déplacé, mais pour nous mettre sur une voie de garage du centre de triage. Comme nous n’avions pas d’autres obli­ga­tions, nous passions notre temps en prome­nades. Nous avons ainsi admiré la magni­fique cathé­drale Alexandre Newski et la belle place qui l’en­toure et qui avait échappé aux bombar­de­ments améri­cains.

A l’am­bas­sade alle­mande, nous avons complété et amélioré notre garde-robe. Le capo­ral de service nous a laissé le choix pour nous équi­per en vête­ments et chaus­sures qui faisaient défaut au siège de notre compa­gnie.

Il faut préci­ser que la Bulga­rie n’était pas en guerre avec l’URSS mais avec les USA qui ne se privaient pas de bombar­der les villes. Nous nous rendions souvent à la piscine en plein air de la ville et comme les ciné­mas étaient ouverts nous avons vu quelques films alle­mands sous-titrés en Bulgare. Ne pouvant devi­ner le titre d’un film en carac­tères cyril­liques, je me suis adressé en alle­mand à un civil pour qu’il me le traduise. La réponse en français : « Je ne comprends pas le Bosch » et il a détourné la tête.

Comme le marché noir des clous nous avait sensi­ble­ment pour­vus en « linos », nous avons cher­ché et trouvé un bon restau­rant non loin de la place Newski et de l’am­bas­sade russe. Les agents de l’am­bas­sade venaient égale­ment y prendre le repas de midi, souvent à une table proche de la nôtre.

La rupture des rela­tions diplo­ma­tiques
entre la Turquie et l’Al­le­magne

Nous étions surpris de la manière plutôt bien­veillante de nous saluer et de répondre à notre salut. Ceci malgré la guerre sans merci entre l’Al­le­magne et l’URSS. Nous suivions bien entendu toujours l’avan­cée des troupes alliées et nous étions témoins de la rupture des rela­tions diplo­ma­tiques entre la Turquie et l’Al­le­magne. De l’en­droit où avait été relé­gué notre wagon, nous avons vu passer le train avec le person­nel de l’am­bas­sade alle­mande à Ankara.

Quelques jours après, alors que nous faisions un tour en ville, une grande foule s’était rassem­blée sur la place prin­ci­pale de la ville. C’est à ce moment que nous avons été informé que le roi Boris de Bulga­rie mettait un terme à sa colla­bo­ra­tion avec l’Al­le­magne et de la guerre avec les USA.

Comme l’ar­mée sovié­tique progres­sait vers l’ouest et finis­sait par mena­cer la Bulga­rie, le roi a nommé Kirsa­nov pro-sovié­tique, comme chef du gouver­ne­ment. C’était bien sûr, un chan­ge­ment radi­cal dans l’at­ti­tude bulgare car l’au­to­ri­sa­tion de traver­ser la Bulga­rie fut levée et nous avons rebroussé chemin.

Notre émet­teur-récep­teur radio nous a permis de rester au courant d’une situa­tion de plus en plus incon­for­table. C’est ainsi que j’ai appris le 25 août 1944 à Pirot la libé­ra­tion de Paris. Inté­rieu­re­ment ce fut une immense joie et je me mis à espé­rer qu’à ce rythme l’Al­sace ne tarde­rait pas à être libé­rée tout en me posant la ques­tion : comment sortir de ce guêpier des Balkans ? Je m’in­ter­ro­geais sur mon avenir.

Les parti­sans de Tito et de Mihai­lo­vic étaient très actifs au sud de la Serbie. Déser­ter ? Mais alors comment se faire comprendre ? La langue serbe m’était complè­te­ment étran­gère et j’avais appris que les parti­sans ne faisaient pas de prison­niers.

L’ac­tion des parti­sans serbes

Nous sommes donc reve­nus à Misch pour gagner notre desti­na­tion « Alexan­dro­po­lis » par un autre itiné­raire, la Macé­doine et Salo­nique. Notre wagon plateau fut ratta­ché à un convoi trans­por­tant du maté­riel mili­taire vers le sud. Notre route fut bruta­le­ment inter­rom­pue à Lesko­vac. Les parti­sans avaient fait sauter le pont sur la Morava et les rails gisaient au fond du fleuve. Nous étions donc bloqués sur un talus à proxi­mité de la gare.

Notre expo­si­tion deve­nait une cible privi­lé­giée de l’avia­tion surtout les « Ligt­ning » britan­niques. Nous n’avions pas telle­ment conscience du danger, car il pleu­vait et un ciel bas et des nuages de pluie empê­chaient de nous repé­rer.

Quelques mili­taires alle­mands surveillaient les civils serbes à la gare. Ils ne se souciaient pas de notre situa­tion précaire. Ils atten­daient les soldats du génie pour construire un pont provi­soire permet­tant le repli des troupes enga­gées dans le nord de la Grèce et en Macé­doine. Nous étions préoc­cu­pés par l’en­trée des troupes russes en Bulga­rie et nous risquions une avance rapide à laquelle nous n’au­rions pu oppo­ser aucune résis­tance.

Nous étions donc cloués sur place et avons vécu une aven­ture incroyable, mais véri­dique. Un des derniers jours du mois d’août, un grand train de mili­taires bulgares a fait halte à la gare tout près de notre wagon.

Nous nous posions la ques­tion sur la desti­na­tion de ce convoi, car la Bulga­rie s’était reti­rée du conflit. Nous avons appris qu’ils fuyaient l’ar­mée rouge et esti­maient préfé­rables de se faire captu­rer par les Anglais ou les Améri­cains qui venaient du sud.

Eviter un bain de sang

Tout semblait paisible quand, aux envi­rons de midi, une horde de parti­sans s’est préci­pi­tée sur le convoi bulgare en quête d’armes. Je pensais que c’était la fin. Si les parti­sans prenaient le train d’as­saut et si les bulgares oppo­saient une résis­tance, nous n’au­rions aucune chance d’en réchap­per.

L’adju­dant-chef Maruts­ckeck paniquait et semblait subir les événe­ments. Devant cette situa­tion, j’ai pris les choses en main pour éviter un bain de sang inutile. Je me suis dirigé vers le chef de convoi bulgare pour lui deman­der d’évi­ter le combat, car la Bulga­rie s’était reti­rée du conflit, ce qu’il semblait igno­rer.

Le lieu­te­nant-chef du convoi, m’a rétorqué qu’il était hors de ques­tion de remettre les armes aux parti­sans. Nous nous diri­gions vers un combat sanglant qui n’au­rait pas changé le cours de la guerre.

J’ai tenté le tout pour le tout en parta­geant son refus de remettre les armes à cette horde sauvage et je lui propo­sai de nous remettre les armes. J’es­sayais d’être persua­sif et ce fut un soula­ge­ment quand il a donné l’ordre de me remettre les armes.

Les soldats bulgares ont déposé leurs armes sur le quai de la gare. Ils n’avaient pas terminé que les parti­sans se sont préci­pi­tés pour récu­pé­rer les fusils. Le chef des parti­sans a donné l’ordre de repli sans se préoc­cu­per de nous, soldats alle­mands. Il avait du mal à se faire obéir.

Nous l’avions échappé belle et au culot, j’ai demandé au lieu­te­nant de me remettre son revol­ver, calibre 08/15, après un moment d’hé­si­ta­tion, il m’a remis son arme. Le convoi bulgare ne s’est pas attardé et il est reparti le même jour pour sa desti­na­tion : la Bulga­rie.

Le retour vers Pancevo

Nous ne savions vrai­ment plus quoi faire et nous étions tout contents lorsqu’un mili­taire alle­mand affecté à la gare, nous a infor­més qu’il avait reçu, par le télé­graphe, une instruc­tion nous concer­nant : nous devions rega­gner Pancevo.

Notre retour fut chao­tique : arrêts fréquents à la suite des actes de sabo­tage des parti­sans. Nous étions souvent bloqués et c’est en gare de Lesko­vac que nous avons essuyé les premiers coups de feu.

Mitraillés par les parti­sans et l’avia­tion

Le premier septembre 1944, station­nés sur une voie de garage non loin de la gare, nous consti­tuions une cible facile pour les « Light­nings » à double fuse­lage et nous n’étions pas à l’abri des parti­sans qui pour­raient s’ap­pro­cher sans risque à travers les champs de maïs.

Une première salve de mitrailleuses nous a pous­sés à aban­don­ner notre véhi­cule arrimé sur le wagon et à nous réfu­gier dans le champ de maïs. Le mitraillage nous semblait inter­mi­nable et nous avons profité d’un répit pour rega­gner notre véhi­cule.

Il était midi. Nous nous apprê­tions à casser la croûte et étions plan­tés devant notre véhi­cule, mon cama­rade Fuchs et moi, lorsqu’une nouvelle esca­drille poin­tait à l’ho­ri­zon. Elle se diri­geait vers nous. J’ai crié à mon cama­rade : « Ils reviennent, je me tire ». Il me répond : « Penses-tu, il est midi et ils ont faim à cette heure ». Je lui réplique : « Fais ce que tu veux » et je déva­lai le talus pour m’al­lon­ger dans le champ de maïs.

Les balles sifflaient à mes oreilles. Les avions volaient si bas que l’on pouvait nette­ment distin­guer le pilote qui était à la portée de mon coup de fusil. Mais je me disais que si j’at­tei­gnais mon objec­tif, je me décou­vri­rais et serais à la merci d’une revanche. Les cama­rades du pilote n’au­raient eu de cesse de me matraquer.

J’étais allongé dans le maïs lorsque des cris se sont élevés dans le crépi­te­ment des balles qui fusaient de toutes parts. Mon compa­gnon Fuchs hurlait : « Hilfe ! Hilfe ! Ich bin kapput ! (Au secours, au secours, je suis fichu !) »

Je me suis faufilé jusqu’au trou d’obus où il était couché et saignait abon­dam­ment. Jugeant son état d’une extrême gravité, j’ai prié avec lui tandis qu’il me serrait la main. Les balles fusaient de partout et j’ai appelé le cama­rade Kowalski réfu­gié à un autre endroit, pour trans­por­ter le blessé au poste de secours installé dans la gare.

A l’aide de nos fusils nous avons confec­tionné une civière pour trans­por­ter le blessé. Pour arri­ver au poste de secours, il fallait remon­ter le talus et nous deve­nions une proie facile pour les avions.

Malgré les diffi­cul­tés, nous avons atteint la pièce de la gare où se tenait un méde­cin mili­taire. Nous avons déposé le blessé sur la table et j’ai vu de mes propres yeux le méde­cin se cacher sous la table, alors que se déclen­chait une nouvelle attaque.

La chance du soldat

Kowalski et moi avions trouvé refuge au château-d’eau. A peine rentrés dans notre camion­nette que les balles ont traversé le toit et sont passées tout près de nous. Nous avions une chance inouïe ! Une de ces chances néces­saires au soldat s’il veut sortir indemne d’une guerre.

En effet, une balle a traversé le toit, la caisse de grenades pour finir sa course sur la tête d’une grenade en y creu­sant une légère bosse. A un milli­mètre près, on n’au­rait plus trouvé de trace du véhi­cule et nous aurions été déchique­tés.

Le soir, mon cama­rade a dit : « Heute können wir wieder Geburts­tag feiern (aujourd’­hui on peut de nouveau fêter notre anni­ver­saire. » Par la suite, la pluie s’est heureu­se­ment mise à tomber et nous a épar­gné de nouvelles attaques.

Nous n’avions qu’une hâte : quit­ter cette région car les troupes russes conti­nuaient leur progres­sion vers l’ouest. Nous perce­vions d’une façon diffuse le début d’une débâcle. Les trans­ports par fer étaient réser­vés en prio­rité au maté­riel mili­taire et aux muni­tions. C’est ainsi que nous avons reçu l’ordre d’aban­don­ner notre baraque en pleine nature avant de repar­tir vers le nord et retour­ner à notre point de départ sans avoir pu accom­plir notre mission.

Arri­vés à Belgrade, il nous fallait traver­ser le Danube. Comme le pont gisait au fond de l’eau à la suite de bombar­de­ments et d’actes de sabo­tage, nous avons eu recours au bac. Nous étions inquiets, car nous étions expo­sés aux attaques aériennes.

Nous avons rejoint Pancevo par la route et quel ne fut pas notre éton­ne­ment ! Notre unité pliait bagages pour s’ins­tal­ler à Prem­stät­ten près de Gratz, capi­tale de la Styrie. Nous embarquions donc avec le gros de la troupe pour rentrer en Alle­magne.

A notre retour, j’es­pé­rais revoir mon ami Hans Jacob, duquel j’étais séparé depuis mon départ pour Alexan­dro­po­lis. On m’a appris qu’il avait été dési­gné pour occu­per un poste d’ob­ser­va­tion radio près de Cons­tanza sur la mer Noire.

Il a dû se poser la ques­tion de ce qu’il allait faire dans cette galère. J’étais inquiet, car notre unité avait délaissé Pancevo, alors que mon ami se trou­vait empê­tré dans les méandres logis­tiques d’une armée en retraite.

Le trajet dura quelques jours et nous a conduits par Navin­das en Yougo­sla­vie et Pecs en Hongrie à Prem­stät­ten, où s’est installé notre bataillon de trans­mis­sions. J’avais bien annoncé mon retour à l’adju­dant de service, mais je ne fus affecté à aucun service. J’avais compris que l’on ne comp­tait plus sur moi pour un poste à la centrale.

Par hasard, nous avons rencon­tré notre lieu­te­nant dans la cour. Il était étonné de nous voir et a demandé à l’adju­dant-chef Maruts­ckeck d’où nous sortions. Nous lui avons exposé les condi­tions parfois drama­tiques que nous venions de vivre : la perte d’un cama­rade, l’in­ter­dic­tion de rame­ner la cabane etc.. Il nous a demandé un rapport sur tous les événe­ments et j’avais la nette impres­sion qu’il était content de nous revoir. J’ai moi-même rédigé le rapport et cette affaire était clas­sée.

Une lettre de ma mère

Durant tout mon périple, je n’avais reçu aucune nouvelle de chez moi, j’étais donc heureux de trou­ver une lettre de ma mère. Elle m’an­nonçait que mon père avait été requis pour travailler à Karls­ruhe en Alle­magne. C’est donc ma mère qui assu­mait seule les travaux agri­coles et les tâches ména­gères.

Vers Munich

Tous les matins, je me présen­tais au chef du centre de trans­mis­sions. Il m’a informé que de nouveaux groupes allaient être formés pour assu­rer la surveillance des réseaux radio enne­mis, l’un à Brno en Tché­co­slo­vaquie, un autre à Trieste et un troi­sième à Munich.

Je préfé­rais bien sûr Munich et en glis­sant quelques paquets de ciga­rettes bulgares au Feld­we­bel Peschke, notre chef de centre, j’ai fait bascu­ler le choix en ma faveur. Nous formions un groupe sous le comman­de­ment de l’Ober­fesd­we­bel Rich­ter et du sous-offi­cier Stirn.

Si l’Ober­feld­we­bel nous a lais­sés une paix cara­bi­née, le sous-offi­cier voulait de temps en temps affir­mer son auto­rité. Il ne cachait pas ses senti­ments nazis et croyait toujours à la victoire du Reich grâce à la produc­tion de muni­tions ultra-modernes.

A Tauf­kir­chen

C’est donc le point le plus au nord de nos inter­ven­tions. Nous avons donc débarqué à Tauf­kir­chen le 29 septembre 1944. Sur le plan admi­nis­tra­tif et alimen­taire, nous dépen­dions d’un réseau de rensei­gne­ments W 13.

Première mission : l’im­plan­ta­tion de l’émet­teur-récep­teur radio et des gonio­mètres permet­tant de surveiller le trafic radio ennemi. Nous avons creusé un sillon assez profond pour y poser le câble du télé­phone reliant les diffé­rents postes au PC central aménagé dans une pièce d’une grande ferme isolée dans les champs.

Il fallait égale­ment hissé le mât pour y fixer l’an­tenne permet­tant de rece­voir et d’en­voyer les messages chif­frés au PC du bataillon à Prem­stät­ten. Ce mât a son histoire. Nous avons abattu un sapin d’une hauteur de cinq à six mètres dans la forêt du village. Mal nous en a pris. Le maire est venu nous répri­man­der verte­ment préten­dant que nous n’étions plus en pays ennemi, de ne pas m’avoir solli­cité l’au­to­ri­sa­tion préa­lable et que des sanc­tions suivraient. Nous avons écouté, mais les menaces nous ont lais­sés indif­fé­rents.

Un grand domaine agri­cole entou­rait la ferme où habi­taient le paysan Laub­hart et sa servante. Son fils était mobi­lisé. Au premier étage, juste à côté de nous, demeu­rait un ménage réfu­gié à Tauf­kir­chen après la destruc­tion par un bombar­de­ment de leur appar­te­ment. Monsieur Geiss­ler, son épouse et son fils, blessé de guerre. Ils nous rece­vaient souvent et nous plai­gnaient de devoir sacri­fier notre jeunesse. Nous discu­tions de la situa­tion mili­taire et des pers­pec­tives d’ave­nir. Monsieur Geiss­ler nous a confié qu’il était un vieux social-démo­crate et qu’il n’avait aucune attache envers le parti nazi.

Il souhai­tait ouver­te­ment la victoire des alliés pour être débar­rassé de Hitler et de ses acolytes. Le fils était employé au bureau du recru­te­ment à Munich. Il en avait assez de la guerre et il n’a pas hésité à nous four­nir des faux papiers par la suite.

Nous atten­dions un nouveau contin­gent pour opti­mi­ser notre service. Parmi les nouveaux arri­vants se trou­vait mon ami Hans. J’étais inti­me­ment convaincu qu’il ferait partie de ce nouveau contin­gent et j’avais trouvé une chambre avec deux lits chez Madame Hotten­rott. Ce qui implique­rait que nous aurions le même tour de service. La vérité m’oblige à avouer que nous avions la vie belle par rapport aux cama­rades enga­gés sur le front ouest ou est.

La nour­ri­ture était à cher­cher à Unter­na­ching, matin et soir avec nos gamelles. Nous pouvions prendre notre repas sur place ou emme­ner la nour­ri­ture à notre lieu d’hé­ber­ge­ment. Le plus souvent nous avons opté pour cette solu­tion.

Une visite surprise

Nous avons vécu une très agréable surprise. La maman de Hans n’a pas hésité à entre­prendre le voyage pour visi­ter son fils. Elle était char­gée de victuailles et nous nous sommes réga­lés en parta­geant toutes ces bonnes choses avec madame Hotten­rott et ses deux enfants. Pour ma part, j’ai tout mis en œuvre pour que Hans puisse passer beau­coup de temps avec sa mère.

Au mois de décembre 1944, j’ai dû accom­pa­gner l’adju­dant-chef Ober­feld­we­bel Rich­ter à Prem­stet­ten pour y prendre en charge un deuxième émet­teur-récep­teur radio. J’avais reçu l’ordre d’at­tendre mon supé­rieur qui avait sans doute passé la nuit à Munich en galante compa­gnie, sur le quai de la gare de Munich. Par malchance, je me suis réveillé tardi­ve­ment.

Je me suis habillé dare-dare et je me suis préci­pité à la gare de Tauf­kir­chen avec l’es­poir que le train aurait un retard assez impor­tant pour ne pas louper la corres­pon­dance à Munich. J’ai attrapé le dernier wagon et aucun contrôle des billets.

Sur le quai de la gare de Munich, j’ai vu défi­ler un nombre incal­cu­lable de mili­taire, dont de nombreux gradés. Je fus soulagé lorsque j’ai vu l’Ober­feld­we­bel à la sortie de l’es­ca­lier. Le voyage pour Prem­stät­ten a pris trois jours et le ravi­taille­ment lais­sait à dési­rer. A Salz­bourg, nous avons enfin pu nous restau­rer avec une soupe à l’orge. Comme nous avion jeûné, nous avons trouvé ce potage déli­cieux.

Arrivé à desti­na­tion, il fallait s’ar­mer de patience pour prendre en charge le nouveau maté­riel et nous expliquer sur les dysfonc­tion­ne­ments consta­tés lors de la mise en route du premier émet­teur-récep­teur. Notre séjour à Prem­stät­ten n’a pas dépassé quatre jours et j’ai pris le chemin du retour en espé­rant arri­ver à Tauf­kir­chen assez tôt pour pouvoir fêter Noël avec mon ami Hans.

Avant notre départ, le capi­taine Fricht­ner, comman­dant de notre bataillon de trans­mis­sions, nous a confié une caisse en bois conte­nant sans doute des victuailles et d’autres spécia­li­tés à remettre à son épouse habi­tant Munich, Melu­si­nen­platz 7.

Le jour même de Noël, Hans et moi avons eu la mission d’ap­por­ter cette caisse, du reste assez lourde à Madame Feicht­ner. Malgré nos coups de sonnette répé­tés, personne n’a ouvert la porte. Que faire de ce colis encom­brant ? Nous nous sommes déci­dés à frap­per à la porte de l’ap­par­te­ment du rez-de-chaus­sée. Une dame fort aimable nous a ouvert. Elle a accepté de donner suite à notre demande : remettre cette caisse à son desti­na­taire. C’était un soula­ge­ment, car nous n’avions aucune envie de trim­bal­ler cette caisse tout l’après-midi à travers Munich.

Avec la famille Steu­ber

Nous avions parcouru quelques mètres que nous avons été inter­pel­lés par Madame Steu­ber en disant : « Soldats, c’est Noël aujourd’­hui, venez prendre un bout de gâteau et une tasse de thé avec nous ». Nous ne voulions pas déran­ger, mais comme elle insis­tait, nous avons accepté son invi­ta­tion.

Au cours de notre visite, la conver­sa­tion est tombée sur les alertes aériennes. Madame Steu­ber n’ar­ri­vait pas à capter les infor­ma­tions spéci­fiques concer­nant ces alertes. Un défaut d’an­tenne semblait être la cause de cette carence et nous avons décidé d’y remé­dier.

J’ai prélevé un câble sur notre stock et munis d’agrafes et d’un marteau, nous nous sommes rendus chez la famille Steu­ber pour parfaire l’ins­tal­la­tion et lui permettre de capter la chaîne spéci­fique des alertes. Par la suite, nous étions toujours les bien­ve­nus dans cette famille compo­sée de quatre personnes, le père, la mère et deux filles Inge et Frie­del.

Inge n’a pas fait mystère qu’elle était fian­cée et qu’elle lui était fidèle, tandis que Frie­del était secrè­te­ment amou­reuse de mon ami Hans sans le mani­fes­ter ouver­te­ment. La ques­tion « filles » nous parais­sait acces­soires. Par contre, nous avons trouvé auprès de madame Steu­bel un accueil presque mater­nel.

Les dimanches, nous l’ac­com­pa­gnions à la messe et elle nous réser­vait une petite surprise gastro­no­mique malgré les restric­tions alimen­taires de l’époque.

Les bombar­de­ments presque quoti­diens mettaient les nerfs à vif. Nos nouveaux amis parta­geaient avec nous le senti­ment que la guerre était à un tour­nant. Ils n’avaient aucune sympa­thie pour le natio­nal-socia­lisme et nous le faisaient savoir. Nous parta­gions évidem­ment leurs senti­ments.

Nous rendions assez souvent visite à cette famille accueillante et il ne nous était pas désa­gréable de discu­ter avec les filles, mais cela n’a jamais dépassé les propos anodins habi­tuels.

Les Améri­cains bavards en vol

Chaque fois, le retour dans la nuit à Tauf­kir­chen nous rappe­lait à la triste réalité : nous étions en guerre ! Dans notre service, la surveillance des messages se révé­lait très effi­cace. Nous étions parfois les premiers à signa­ler les escadres qui prenaient leur envol dans le sud de l’Ita­lie en direc­tion de l’Al­le­magne. Capter les Améri­cains n’était pas diffi­cile. Ils étaient très bavards en vol contrai­re­ment aux avia­teurs anglais plus disci­pli­nés.

Les alliés avaient la maîtrise des airs. Il est arrivé, mais très rare­ment, que des avions à réac­tion alle­mands tentent de s’in­ter­po­ser et nous étions les témoins de ces batailles aériennes, dont les alliés sortaient souvent vainqueurs grâce à leur supé­rio­rité numé­rique.

Nous avions épin­glé une grande carte dans notre local et nous suivions l’avan­cée des troupes alliées. Au départ, nous plan­tions nos épingles selon les commu­niqués de l’état major alle­mand. Ensuite, nous avons pris le risque d’an­ti­ci­per l’avan­cée des alliés par leurs infor­ma­tions large­ment diffu­sées par les ondes, notam­ment par le « Solda­ten Calais ».

23 novembre 1944 : la libé­ra­tion de Stras­bourg

En ce qui me concerne, j’étais heureux d’écou­ter les stations françaises. C’est ainsi que j’ai appris le jour même, 23 novembre 1944, l’en­trée de la divi­sion Leclerc à Stras­bourg. La libé­ra­tion de l’Al­sace était proche, je m’en réjouis­sais même si j’étais malheu­reu­se­ment privé de nouvelles depuis un bon moment. En effet, les parents avaient été libé­rés une première fois fin novembre-début décembre 1944, mais à Noël 1944, les Améri­cains ont plié bagages aban­don­nant plusieurs villages aux Alle­mands. De vifs combats se sont dérou­lés dans les envi­rons immé­diats d’Auen­heim. Les commu­niqués de l’état major mention­naient les villages de Herr­li­sheim, Ritter­shof­fen et Hatten, noms fami­liers.

1945

Du côté de Munich

Je ne rece­vais plus de cour­rier et je me posais la ques­tion sur la situa­tion de mes parents. Etaient-ils encore en vie ? Etaient-ils bles­sés ?

L’of­fen­sive de von Rund­stett avait ramené les Alle­mands au village et par l’in­ter­mé­diaire d’un mili­taire alle­mand en bivouac près de la maison fami­liale, j’ai enfin reçu des nouvelles de chez moi par la « Feld­post » (cour­rier aux armées).

Comme je l’ai déjà mentionné, l’émet­teur et les récep­teurs étaient instal­lés dans une pièce d’une grande ferme isolée du village. Le père Laub­hart diri­geait l’ex­ploi­ta­tion en l’ab­sence de son fils. Les travaux agri­coles étaient assu­rés par deux prison­niers.

Nous avions prié le proprié­taire de nous vendre un quart de lait, mais il a refusé sous prétexte qu’il avait un fort contin­gent à livrer. Il a eu tort ! Car au lieu de payer le peu de lait que nous lui avions demandé, nous nous sommes servis sans bourse déliée. Pour notre excuse, notre nour­ri­ture ne corres­pon­dait pas aux critères éner­gé­tiques indis­pen­sables à notre âge.

Pour combler notre faim, nous avons fait du porte à porte pour quéman­der un peu de farine ou un œuf. Habi­tuel­le­ment, c’est l’épouse, chef de famille en l’ab­sence du mari, qui nous rece­vait. Nous y avons rencon­tré des prison­niers français et nous enviions leur situa­tion. En réalité, ils diri­geaient l’ex­ploi­ta­tion et il nous est arrivé que la patronne ait solli­cité l’au­to­ri­sa­tion du prison­nier français pour nous vendre un œuf.

Mon ami Hans, s’est avéré être un excellent cuisi­nier et nous a servi de succu­lentes pâtes fabri­ca­tion maison. Hélas ! Les festins furent rares. Il fallait s’en accom­mo­der. Nous étions encore en guerre.

Le sabo­tage

En nous rendant à notre service, nous avions remarqué un gros câble longeant la route. Il reliait sans doute les états-majors des divi­sions avec le quar­tier géné­ral alle­mand. Ce câble, Hans et moi, nous l’avons sectionné. Nous l’avons sectionné tout en sachant que cet acte de sabo­tage était puni de mort.

Cet acte exécuté, dans notre esprit, pour raccour­cir, ne serait-ce que d’un jour la durée de la guerre, n’a pas eu l’ef­fi­ca­cité espé­rée car dans la jour­née trois soldats ont réparé les dégâts impu­tant ce sabo­tage à des prison­niers.

Vous consta­te­rez avec moi que cet acte de bravoure n’a pas eu l’ef­fet escompté. Dès le mois de mars 1944, les attaques aériennes se multi­pliaient et la ville de Munich a été bombar­dée à plusieurs reprises.

Au cours de ces missions aériennes au-dessus de l’Al­le­magne, les avions ont largué diffé­rents explo­sifs, c’est ainsi que Hanjo, le fils Hotten­rott, s’est grave­ment blessé en mani­pu­lant un explo­sif tombé dans un champ. Des cama­rades ont donné l’alerte et nous avons fait trans­por­ter le blessé à un hôpi­tal de Munich. Les bles­sures ne se sont pas avérées trop graves, car il a pu rega­gner le foyer fami­lial avant la fin de la guerre.

Un grand trou

Nous suivions pas à pas la progres­sion des troupes alliées et nous avons décidé de mettre au point le dérou­le­ment de notre déser­tion. Nous ne voulions rien laissé au hasard et nous avons creusé un grand trou pour nous servir d’abri dans la forêt bava­roise.

Nous avions réqui­si­tionné quelques planches dans la ferme Laub­haut pour nous proté­ger de la pluie. Cette toiture impro­vi­sée était habi­le­ment camou­flée par la végé­ta­tion fores­tière dispo­nible sur place. Nous avions mis Monsieur Geiss­ler au courant de notre projet et il s’est déclaré prêt à assu­rer le ravi­taille­ment.

L’ar­mée améri­caine appro­chait de Munich, lorsqu’un matin nous avons entendu la radio alle­mande un appel à la rébel­lion par le capi­taine Gerne­gros ; Hans et le fils Geiss­ler sont partis à Munich pour se rallier à ce mouve­ment de révolte, mais sont reve­nus sans avoir trouvé le moindre trace d’un début de soulè­ve­ment.

Il était d’usage de procé­der aux promo­tions de capo­ral « Gefrei­ter » après un an de service et de capo­ral-chef « Ober­ge­frei­ter » après deux ans. Hans et moi, nous devions donc béné­fi­cier de cet avan­ce­ment le 28 avril 1945. Mais ces promo­tions étaient anti­ci­pées pour coïn­ci­der avec la date anni­ver­saire de Hitler le 20 avril. C’est donc à cette dernière date que cette promo­tion a été noti­fiée et inscrite dans notre livret mili­taire. Mais nous n’avons pas pris la peine de cher­cher les insignes de notre nouveau grade. Cela ne nous aurait servi à rien. Nous atten­dions avec impa­tience la suite des événe­ments.

Notre déser­tion

Le 28 avril 1945, exac­te­ment deux ans après notre incor­po­ra­tion, nous avons été surpris en fran­chis­sant la porte de notre local de service. L’adju­dant-chef « Ober­feld­we­bel » Brunhöf­fer, nous a infor­més qu’il avait reçu un ordre de repli pour Kufstein en Autriche. Un camion était attendu pour cher­cher le maté­riel.

Il nous a donné une heure pour rassem­bler nos affaires, mais se doutait bien que nous n’avions pas l’in­ten­tion de reve­nir et nous a aver­tis : « Jeunes gens ne faites pas de bêtises, alors que la fin du conflit se dessine ».

Nous l’avons remer­cié pour sa solli­ci­tude, lui disant qu’il ne devait pas se faire de soucis pour nous. Nous sommes donc rentrés à notre héber­ge­ment. Madame Hotten­rott n’était pas éton­née que nous aban­don­nions la glorieuse armée alle­mande. En revanche, sa fille Magda âgée de seize ans était parti­cu­liè­re­ment remon­tée contre nous et était prête à s’op­po­ser avec des seaux d’eau bouillante à l’en­trée des Améri­cains dans le village.

Ces propos illus­traient l’in­fluence du nazisme dans l’édu­ca­tion des enfants. Pour l’anec­dote, dès décembre 1945, elle tenait compa­gnie à un soldat améri­cain.

La peur des SS

Nous n’avons donc pas rejoint le groupe en départ pour Kufstein et nous nous sommes mis en route pour le refuge que nous avions aménagé. Nous traver­sions les champs et j’en ai profité pour me débar­ras­ser de mon fusil. J’ai retiré la culasse pour que cette arme ne soit plus utili­sable. Je l’ai enfouie profon­dé­ment dans la glaise.

Vers la tombée de la nuit, mon ami Hans et Helmut Karius sont partis sans nouvelles. Ils se sont arrê­tés chez Madame Hotten­rott toute trem­blante. En effet, on avait signalé notre déser­tion et les SS ont fouillé de fond en comble la maison. En vain mais ils ont déclaré haut et fort qu’ils retrou­ve­raient ces cochons.

Sur le chemin du retour au refuge, ils ont aperçu des mili­taires de notre unité char­gés de nous retrou­ver. Ils sont restés blot­tis dans un fossé jusqu’à ce que tout danger fut écarté. Ils ont eu chaud !

Nous étions donc des déser­teurs isolés dans la forêt. Le temps nous parais­sait inter­mi­nable et nous avons guetté avec impa­tience la venue du père Geiss­ler avec le ravi­taille­ment. Il nous a recom­mandé la prudence.

Il est évident que nous ne pouvions pas passer les jours et les nuits sans bouger et nous nous aven­tu­rions jusqu’à la lisière de la forêt pour décou­vrir au loin les troupes améri­caines.

A côté de notre refuge, des chas­seurs avaient construit un poste de guet. Nous en profi­tions pour scru­ter l’ho­ri­zon. Un jour, un offi­cier de la Wehr­macht s’est promené seul sur un sentier à proxi­mité de chez nous. Nous igno­rions s’il nous cher­chait. Nous étions prêts à nous défendre. Au bout d’une heure il est reparti comme il était venu.

Une autre grosse frayeur, une troupe de SS avec chars et bazoo­kas a fait halte à 200 mètres de notre repère, sans doute étaient-ils char­gés de ralen­tir la marche en avant des Améri­cains. Cette troupe est repar­tie sans nous décou­vrir.

Les jour­nées sont longues, si on reste inac­tif et nous étions impa­tients de quit­ter notre abri sans encombre. De guerre lasse, nous avons profité d’une nuit sans clair de lune pour nous rendre à la ferme Laub­hart, qui comme je l’ai déjà signalé, était isolée.

Laub­hart et sa servante s’étaient réfu­giés dans la cave. Ils avaient installé des mate­las pour passer la nuit le plus confor­ta­ble­ment possible. Nous avons décidé de rester à la ferme et de nous coucher sur les sommiers des lits de M. et Mme Geiss­ler, les mate­las étant dépo­sés à la cave.

A dix heures du soir, Monsieur Geiss­ler nous invite à nous cacher dans la grange reliée à une petite ouver­ture à la ferme, car des SS venaient de péné­trer dans la maison. Il étaient venus pour se réchauf­fer et prendre une bois­son chaude et ils sont repar­tis sans crier gare. Pour notre part, nous n’avons pas attendu la levée du jour pour rejoindre notre refuge dans la forêt.

L’ar­ri­vée des Améri­cains

Le 1er mai 1945, nous nous sommes réveillés sous la neige, ce qui ne nous simpli­fiaient pas notre exis­tence, car il ne fallait pas lais­ser de traces. Heureu­se­ment que la neige a fondu sous les rayons du soleil prin­ta­nier, mais les champs que nous devions traver­ser pour rejoindre la ferme étaient trans­for­més en véri­table bour­bier.

Nous nous trou­vions dans le no man’s land, pas d’Al­le­mands, ni d’Amé­ri­cains en vue. Nous déci­dâmes donc de retour­ner à la ferme pour attendre l’ar­ri­vée libé­ra­trice améri­caine.

J’étais toujours en posses­sion du revol­ver remis par l’of­fi­cier bulgare. J’es­ti­mais qu’il valait mieux s’en débar­ras­ser, car même comme déser­teur de l’ar­mée alle­mande les Améri­cains pouvaient en prendre ombrage et se poser la ques­tion de l’ori­gine de cette arme, même si je portais l’uni­forme de prison­nier français.

Je me suis donc mis en quête d’une bêche dans le hangar de sa ferme et j’ai enfoui mon revol­ver dans la terre. Tandis que je comblais le trou, je me suis trouvé face à face avec deux soldats SS moto­ri­sés qui poin­taient le fusil mitrailleur sur ma poitrine en me deman­dant : « Wo ist der Bauer ? (Où est le paysan ?). Sans perdre mon sang-froid, j’ai répondu « : « nichts vert­schen ! (je ne comprends pas) et ils sont partis à l’as­saut de la ferme sur laquelle flot­tait déjà le drapeau blanc. Ils l’ont déta­ché de sa hampe et sont repar­tis vers le sud en le bran­dis­sant comme trophée.

Je dois avouer que j’avais eu peur lorsque je me trou­vais face à ces éner­gu­mènes et je croyais ma dernière heure arri­vée. Je n’ai dû mon salut qu’à la maîtrise de ma peur et à mon sang-froid.

J’ai rejoint mon ami Hans qui, avec la famille Geiss­ler guet­taient l’ar­ri­vée des Améri­cains sur le balcon. Hans était en civil grâce à madame Geiss­ler qui lui avait refilé un costume de son fils.

Il était 11 heures, lorsque les Améri­cains sont traversé le village sans le moindre coup de feu.
Nous étions sauvés et non à la fin de nos tribu­la­tions. Fallait-il encore se cacher ? Etions-nous à l’abri d’une perqui­si­tion de l’im­meuble ? Nous avons donc opté pour un retour à notre refuge en forêt.

Un enclos pour les prison­niers

La nuit nous perce­vions nette­ment le bruit des chars et des camions se diri­geant vers le sud de la Bavière et l’Au­triche. Le lende­main, nous avons décou­vert à 500 mètres de nous que l’on construi­sait un enclos en fil de fer pour parquer les prison­niers Alle­mands de plus en plus nombreux. Des jeeps sillon­naient les alen­tours et de temps en temps nous enten­dions des coups de fusil, sans doute en direc­tion de ceux qui tentaient de s’éva­der.

Notre refuge deve­nait de plus en plus précaire. Nous avons donc quitté la forêt pour nous réfu­gier à la ferme. La paille et le foin nous semblaient un chevet très doux par rapport à la terre. Le retour à la ferme ne fut pas une siné­cure.

Les champs étaient recou­verts d’une petite couche de neige. Les Améri­cains faisaient tour­ner de puis­sants projec­teurs autour des camps pour éviter toute évasion. C’est en rampant pour ne pas être repé­rés que nous sommes parve­nus à la ferme.

L’uni­forme de prison­nier français

Revêtu de l’uni­forme de prison­nier, je m’ima­gi­nais que je pour­rais rejoindre le camp des prison­niers français. J’ai donc solli­cité le prison­nier origi­naire de Pessac que l’on me réserve une place parmi ses cama­rades.

A mon grand désar­roi, après consul­ta­tion de l’en­semble des anciens prison­niers, l’una­ni­mité ne s’est pas déga­gée en ma faveur. Ils avaient peur d’avoir des histoires avec les Améri­cains parce qu’ils héber­geaient un déser­teur alle­mand.

Cette déci­sion m’a évidem­ment énor­mé­ment déçu et j’ai ressenti comme une profonde injus­tice, car au risque de ma vie, je leur four­nis­sais des infor­ma­tions d’une radio qu’il était inter­dit d’écou­ter et que je ne faisais pas mystère que je me sentais français victime du nazisme.

Heureu­se­ment, il y a un revi­re­ment le lende­main et j’avais trouvé un gîte au camp. Pour régu­la­ri­ser ma situa­tion, l’homme de confiance, chef de camp, m’a informé qu’un offi­cier siégeait auprès de l’état-major améri­cain à Munich et qu’il était habi­lité à accor­der le droit de séjour dans les camps de prison­niers.

Il m’a confié une lettre à remettre à l’of­fi­cier dans laquelle il certi­fiait que dès mon arri­vée dans le pays, je me suis conduit en bon français en commu­niquant aux prison­niers les nouvelles des radios étran­gères malgré les dangers que je cour­rais et que j’ai déserté à la première occa­sion.

J’avais récu­péré une bicy­clette prove­nant des stocks de l’ar­mée alle­mande. C’est donc en vélo, que je me suis rendu à Munich pour obte­nir ce fameux sésame. Munich avait subi de nombreux bombar­de­ments et était une ville sinis­trée.

En me diri­geant vers le bureau de l’état-major améri­cain, une chaus­sure s’est déliée. J’ai appuyé le vélo contre une grande poubelle. Il s’en déga­geait une odeur morbide, car elle conte­nait une tête d’homme.

S’agis­sait-il d’un règle­ment de compte, d’un crime, d’une victime de la guerre ou des bombar­de­ments ? J’avais hâte de quit­ter cet endroit pour arri­ver enfin à l’état-major pour présen­ter à l’of­fi­cier de liai­son la lettre remise par l’homme de confiance.

La route du retour

Cet offi­cier m’a féli­cité pour mon patrio­tisme et m’a rendu la lettre avec l’ins­crip­tion : « est auto­risé à séjour­ner au camp de Berg am Laim auquel était ratta­ché le commando de Tauf­kic­chen ». J’étais rassuré et j’at­ten­drais la signa­ture de l’ar­mis­tice du 8 mai 1945 pour songer à mon rapa­trie­ment en Alsace. Rentrer à la maison deve­nait main­te­nant le prin­ci­pal objec­tif.

Hans ne pouvait rentrer que par ses propres moyens. Il a pris la déci­sion de se mettre en route avec Helmut Karius pour rega­gner Worms. Nos routes se sont donc sépa­rées le 3 mars 1945 et la poignée de mains d’adieu était empreinte d’un senti­ment de tris­tesse.

Hans a mis 12 jours pour arri­ver à Worms. Les prison­niers s’in­ter­ro­geaient sur la date de leur rapa­trie­ment. Aucun signe d’un départ proche. Un prison­nier origi­naire avec lequel je m’en­ten­dais bien, était impa­tient de reve­nir au pays. Je lui ai trouvé un vélo à la même source que le mien et nous avons décidé de nous mettre en route le 15 mai 1945.

Avant de prendre la route du retour, je tenais à faire mes adieux à la famille Steu­bert. Je me suis rendu à Munich pour les remer­cier de leur cordial accueil. Madame Steu­bert consta­tant que je n’avais pas de veste civile, m’a remis un blou­son qui m’a encore servi bien des années plus tard. Je les ai infor­més que mon ami Hans avait entamé une longue marche pour rentrer chez les siens à Worms. Frie­del, la fille de Mme Steu­bert a alors fondu en larmes.

J’étais donc en posses­sion de tous les lais­ser-passer néces­saires pour envi­sa­ger les moda­li­tés du retour dans ma patrie. J’avais hâte d’avoir des nouvelles de ma famille et de mon amie. Ce fut donc le départ de Tauf­kir­chen le matin du 15 mai 1945, muni des provi­sions prove­nant des colis de la Croix-rouge et des orga­nismes d’aide aux prison­niers de guerre.

Nous avons pédalé à une allure très hono­rable. Nous avons mis deux jours de Tauf­kir­chen à Bad Urach avec une halte à Blau­beu­ren, où nous avons été très bien accueillis par une fermière très sympa­thique et, avec son auto­ri­sa­tion, nous avons passé la nuit dans le foin.

Nous n’étions pas les seuls, d’autres compa­gnons ont partagé la même litière. Durant ces deux premiers jours, nous avons traversé des villes en ruines à la suite des bombar­de­ments. Spec­tacle dantesque !

La route de Blau­beu­ren à Bad Usach fut sinueuse et vallon­née et notre rythme de croi­sière s’en est forte­ment ressenti. Un dernier obstacle pour arri­ver à Bad Usach, une montagne à esca­la­der. Je m’en­vo­lais litté­ra­le­ment à l’as­saut de ce sommet sans me rendre compte que mon compa­gnon avait mis pied à terre pour gravir cette montagne en pous­sant son vélo. C’était donc une arri­vée en soli­taire au sommet, qui marquait la sépa­ra­tion des zones d’oc­cu­pa­tion française et améri­caine.

En zone d’oc­cu­pa­tion française

Des mili­taires améri­cains y étaient en faction et arrê­taient toutes les personnes voulant passer d’une zone à l’autre. Les Alle­mands étaient rassem­blés sur les bas-côtés, mélan­gés avec des prison­niers serbes, russes, et de diverses natio­na­li­tés.

J’ai évidem­ment fait halte et la senti­nelle m’a demandé ma natio­na­lité. J’ai répondu :

  « French »

  O.K.
et un signe de la main m’in­diquait que la voie était libre et je me trou­vais en zone d’oc­cu­pa­tion française.

Je me suis mis à déva­ler cette montagne en quatrième vitesse en espé­rant que mon compa­gnon ne tarde­rait pas à me rejoindre. J’ai patienté de longues minutes assis sur un banc à l’en­trée de la ville. J’ai inter­pellé une patrouille pour lui faire part du souci que je me faisais sur le sort de mon cama­rade.

Le chef de patrouille m’a conseillé de prendre patience et il m’a invité à me rendre par la suite dans le meilleur hôtel de la ville. Pour être patient, il fallait être patient, car mon compa­gnon n’est arrivé que plus de deux heures plus tard.

Tour de suite, direc­tion de l’hô­tel où nous avons été très bien reçus. Après le repas, très appré­cié, on nous a infor­més qu’un auto­bus était réqui­si­tionné pour rapa­trier les prison­niers français jusqu’au bord du Rhin, fron­tière entre l’Al­le­magne et la France. Nous étions ravis de cette propo­si­tion et avons déclaré que nous étions partie prenante.

Le17 mai 1945 au matin nous avons pris place dans le car avec nos bagages et nos bicy­clettes.
Départ donc vers la France. Nous espé­rions arri­ver vers midi à Kehl, mais nous avons pris du retard. Le joint de culasse du bus avait rendu l’âme et il fallait le rempla­cer, ce qui n’était pas chose facile dans un temps de pénu­rie.

L’au­to­bus a fait demi-tour à Korck et mon ami et moi, nous sommes arri­vés sur les bords du Rhin entre 18 et 19 heures. Une senti­nelle nous a barrés la route. Vous imagi­nez notre immense décep­tion, être si près du but et devoir renon­cer !

Apte à traver­ser le Rhin

J’ai lâché le mot de Cambronne et la senti­nelle a pris ce mot comme une insulte person­nelle et nous a conduits devant le capi­taine, qui a bien compris notre état d’âme et nous a infor­més qu’il y avait un camp de rassem­ble­ment de toutes les personnes rapa­triées à Korck.

Retour donc à Korck. A notre arri­vée les bureaux étaient fermés, mais la cuisine roulante était en service ce qui nous a permis de nous restau­rer. Avant de pouvoir rentrer en France, il fallait passer par la sécu­rité mili­taire. Pour être sûrs d’être ques­tion­nés les premiers, nous avons passé la nuit à la belle étoile à proxi­mité du bureau de la sûreté chargé de nous inter­ro­ger, ceci pour éviter que les colla­bo­ra­teurs réfu­giés en Alle­magne ne se glissent parmi les prison­niers.

Aucun problème en ce qui me concerne pour obte­nir le fameux sésame. Il a suffi que je présente le certi­fi­cat de l’état-major de Munich. L’of­fi­cier de service m’a féli­cité pour ma conduite. Avant d’être libé­rés, obli­ga­tion de se doucher et suivre un trai­te­ment au D.D.T. pour élimi­ner les insectes qui auraient pu prendre demeure chez un soldat. Nous étions main­te­nant aptes à rentrer en France et nous avons utilisé nos vélos pour retour­ner à la fron­tière.

Cette fois-ci, nous n’avons pas été refou­lés, mais la senti­nelle nous a donné l’ordre d’aban­don­ner nos précieuses bicy­clettes. Comment pour­suivre notre route ? On arrê­te­rait un véhi­cule pour traver­ser le Rhin. A peine quelques instants après, une four­gon­nette était stop­pée et nous sommes montés à bord. J’ai remarqué que sous une couver­ture était camou­flé un poste de radio et j’ai fait part au chauf­feur que l’on venait de nous confisquer nos bicy­clettes.
Il a répondu : « Qu’at­ten­dez-vous pour les char­ger ? » Il a mis son moteur en route, j’ai sauté du véhi­cule, balancé les vélos sur la plate-forme et retour sur la four­gon­nette qui démarre en trombe pour traver­ser le Rhin.

Sur le sol de France

Il était entre 10 et11 heures quand j’ai refoulé le sol de France.
En route pour la dernière étape. J’ai accom­pa­gné mon cama­rade jusqu’à la gare de Stras­bourg pour qu’il puisse prendre le train pour Paris et sa Norman­die. Le vélo laissé sur place lui a été envoyé par la suite.

Avant d’en­ta­mer la dernière étape, je voulais prendre des nouvelles des parents. Je me suis donc rendu chez la sœur de papa qui habi­tait rue de l’Ai­mant à Stras­bourg. J’ai eu des nouvelles rassu­rantes en ce matin du 18 mai 1945 et lors du déjeu­ner, on m’a décrit la situa­tion de l’Al­sace et c’est là que j’ai, pour la première fois, entendu parler du Stru­thof et des camps d’ex­ter­mi­na­tion. Je n’en avais jamais entendu parler aupa­ra­vant. Je ne connais­sais que l’exis­tence du camp de redres­se­ment de Schir­meck.

Dans l’après-midi, j’ai pédalé vers Auen­heim où je suis arrivé le 18 mai 1945 à 18 heures. M’aper­ce­vant, le chien s’est mis à aboyer, mais a cessé immé­dia­te­ment lorsqu’il a perçu mon siffle­ment habi­tuel.

Ma mère était devant la lessi­veuse emmu­rée dans le hangar et discu­tait avec un voisin qui s’est retourné vers moi et a dit à ma mère : « Regarde qui arrive ! » Ma mère s’est préci­pi­tée pour me serrer dans ses bras en disant : « Est-ce bien toi ou ton esprit ? »

De retour
« J ’étais complè­te­ment déphasé »

C’était bien moi, en chair et en os. Quelques jours plus tard, ce fut la Pente­côte et maman a préparé un déli­cieux repas pour fêter mon retour. Le lundi de Pente­côte, ma sœur et moi, accom­pa­gné de quelques amis resca­pés de cette tour­mente, nous sommes allés à pied en pèle­ri­nage à Marien­thal pour accom­plir le vœu fait à la Sainte Vierge, si nous reve­nions sain et sauf de la guerre.

Reve­nir de la guerre est une chance pour chaque soldat, car chacun de nous était un jour ou l’autre à la merci des balles.

Comme de nombreux cama­rades incor­po­rés de force, j’étais complè­te­ment déphasé par rapport à mon envi­ron­ne­ment, par rapport à ces fêtes de la libé­ra­tion avec musique et bals. Une soif de s’amu­ser pour rattra­per le temps perdu. Je me sentais étran­ger à ce tinta­marre et puis, on vantait la résis­tance, tandis que nous étions les soldats honteux. J’avais bien conscience que nous n’avions pas pris part à la victoire.

Pour­tant, tous les Alsa­ciens n’étaient pas enga­gés dans la résis­tance. Ce n’était pas le cas !
Cette résis­tance concer­nait une mino­rité surtout fin 1944 et 1945. Parmi les Alsa­ciens, il y avait aussi des nazis. Des chambres civiques ont été crées pour les juger.

La majo­rité de la popu­la­tion était fran­co­phile même si, en 1940, les anciens pensaient qu’il fallait faire contre mauvaise fortune bon cœur. Après tout, on ne vivait pas trop mal sous l’em­pire germa­nique.

Fuir ou rester en Alsace en 1940 ou 1941 ?

Une ques­tion : Pourquoi n’avoir pas fui l’Al­sace en 1940 ou 1941 ? J’avoue y avoir songé, sans doute comme d’autres cama­rades, mais je n’ai su comment contac­ter un passeur. Il est vrai qu’ils travaillaient dans l’ombre pour préser­ver le réseau.

Je me suis même une fois rendu à Orbey, au Bonhomme, villages situés au sommet des Vosges. Je n’ai rencon­tré personne qui aurait pu faci­li­ter mon évasion et échap­per ainsi à mon incor­po­ra­tion dans l’ar­mée alle­mande. Et puis, avais-je le droit d’ex­po­ser mes parents à une trans­plan­ta­tion dans un pays à l’est de l’Al­le­magne? Ce fut un cas de conscience, j’en conviens et j’ai estimé que je n’avais pas le droit de faire subir à mes parents les consé­quences de mes actes.

L’hor­reur de la guerre

Je suis revenu avec une profonde horreur de la guerre. Celle de 1939/1945 fut parti­cu­liè­re­ment cruelle. C’est sans doute pour cela que je n’ai pas voulu que l’on me remette la croix du combat­tant ou la médaille de réfrac­taire.

J’étais heureux d’être revenu sans trop de dommages et vers le 10 juillet 1945, j’ai repris mon vélo pour un périple à travers l’Al­sace. Tout d’abord à Stras­bourg, où j’avais encore quelques forma­li­tés à remplir. A Benfeld où j’ai retrouvé la tante Caro­line chez qui j’avais passé d’agréables vacances par le passé. A Ribeau­villé où j’avais travaillé durant 11 mois durant la guerre. A Kaysers­berg chez l’oncle Jean où j’ai passé le 14 juillet, à Regui­sheim pour rendre visite à l’oncle curé qui m’écri­vait toujours régu­liè­re­ment.

A Ribeau­villé, j’ai revu mon amie qui n’a pas mani­festé beau­coup de joie à me revoir. Nous sommes allés ensemble jusqu’à Dusen­bach, pèle­ri­nage marial. Sur le chemin du retour, elle m’a avoué qu’elle avait une liai­son avec un soldat autri­chien, en conva­les­cence à Ribeau­villé. Elle avait même passé avec lui des vacances en Autriche. Ce fut un choc. J’ai encaissé le coup et comme d’autres cama­rades partis à la guerre et compa­gnons d’in­for­tune, j’ai tiré un trait sur cet amour de jeunesse.

Des amitiés sont nées

Du mal ressort souvent une chose de bien, nous a déclaré notre ami Robert Meynard, un ami d’Amé­rique, qui logeait en 1944/1945 dans l’im­meuble où habi­tait mon épouse. Sans la guerre nous ne nous serions jamais rencon­trés, disait-il.
Une conso­la­tion : des amitiés se sont nouées durant la guerre, prémices de l’ami­tié qui unit main­te­nant les deux peuples, la France et l’Al­le­magne. On ne peut que s’en réjouir.
Une autre conso­la­tion : Je n’ai tué personne et les balles tirées de mon fusil sont allées mourir dans les étoiles.

La conclu­sion de mon récit :
« Plus jamais la guerre ! »

Albert Ritzen­tha­ler, Ober­nai 2002

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