Vrais Waffen-SS et faux incor­po­rés de force – Des contre-véri­tés par l’exemple

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La défor­ma­tion des faits histo­riques au service d’une vérité mémo­rielle douteuse : l’exemple de la muti­ne­rie du SS-Gebirgs-Pionier-Bataillon 13

par Nico­las SAVY

« L’his­toire est écrite par les vainqueurs » a-t-on coutume de dire. Il serait plus juste de dire qu’elle est souvent écrite par des personnes qui, se récla­mant des vainqueurs, utilisent partia­le­ment des faits histo­riques passés pour justi­fier, caution­ner ou mettre en valeur leurs actions présentes sous couvert du « devoir de mémoire ». Cela ne va natu­rel­le­ment pas sans raccour­cis infon­dés, défor­ma­tions des faits et anachro­nismes divers et variés. La vision qui ressort des événe­ments trai­tés de cette façon se retrouve ainsi tota­le­ment faus­sée mais, par la force des commé­mo­ra­tions offi­cielles et des médias, géné­ra­le­ment accep­tée comme vérité histo­rique. L’exemple de la muti­ne­rie qui eut lieu à Ville­franche-de-Rouergue au sein d’une unité de génie de la 13e Divi­sion SS de Montagne le met en exergue de façon parti­cu­liè­re­ment signi­fi­ca­tive.

LA CRÉATION DE LA 13E DIVISION SS DE MONTAGNE

En 1943, après les défaites d’El Alamein et de Stalin­grad, les armées du IIIe Reich avaient besoin de toujours plus de soldats. La Wehr­macht se réser­vant la plupart des recrues alle­mandes, la Waffen SS, branche mili­taire de la SS, avait dès le début de la guerre commencé à se tour­ner vers les pays alliés et occu­pés pour se procu­rer les hommes qui lui étaient néces­saires, aussi pour­sui­vit-elle son action dans ce sens.
Dans l’or­bite alle­mande se trou­vait l’Etat Indé­pen­dant de Croa­tie. Celui-ci, créé en 1941 sur les décombres du royaume de Yougo­sla­vie envahi par les forces de l’Axe, était loin d’être homo­gène : compre­nant une grande partie de la Croa­tie actuelle, il englo­bait toute la Bosnie-Herzé­go­vine ainsi que des terri­toires pris à la Serbie, ce qui faisait que, sur une popu­la­tion de 6 à 7 millions d’ha­bi­tants, on comp­tait un tiers de Serbes et 750 000 Bosniaques musul­mans à côté d’une majo­rité de Croates.
Cet État était aux mains du parti des Ousta­chis qui, ultra-catho­liques, s’en prenaient violem­ment aux Ortho­doxes, prin­ci­pa­le­ment serbes, et à ses oppo­sants ; cette poli­tique entraîna l’émer­gence de puis­sants mouve­ments de résis­tance commu­nistes et monar­chistes.
Quant aux Bosniaques musul­mans, leur situa­tion était déli­cate car floue : accu­sés d’un côté par les milices résis­tantes d’ap­puyer l’État croate, ils étaient de l’autre consi­dé­rés par les Ousta­chis comme colla­bo­ra­teurs de ces mêmes milices. Pris entre deux feux, ils étaient en butte aux violences des uns et des autres et, en 1943, 100 000 d’entre eux avaient déjà été tués.
Des respon­sables bosniaques se tour­nèrent alors vers les Alle­mands pour deman­der leur protec­tion et trou­vèrent une oreille atten­tive auprès d’Himm­ler, chef de la SS : en créant sous comman­de­ment alle­mand une unité SS bosniaque char­gée de lutter contre les parti­sans dans les Balkans, il pour­rait non seule­ment libé­rer les régi­ments alle­mands affec­tés à cette tâche, mais aussi augmen­ter les effec­tifs de la Waffen SS et donc son poids au sein de l’ap­pa­reil natio­nal-socia­liste.
Adolf Hitler enté­rina la propo­si­tion d’Himm­ler de créer une nouvelle divi­sion de Waffen SS dont le recru­te­ment se ferait au sein de la popu­la­tion musul­mane de Bosnie. Le projet était appuyé par le Grand Mufti de Jéru­sa­lem, mais l’État croate y était opposé, pensant qu’il pour­rait favo­ri­ser l’émer­gence d’un sépa­ra­tisme bosniaque. Les Alle­mands firent peu de cas de l’avis de leur allié et lancèrent une campagne de recru­te­ment ciblant la popu­la­tion musul­mane.
Cette compo­si­tion spéci­fique de l’unité en forma­tion amena une nouveauté dans la Waffen SS, où l’on faisait peu de cas de la reli­gion : des imams et des mollahs furent en effet incor­po­rés pour assu­rer l’en­ca­dre­ment reli­gieux des recrues, qui furent auto­ri­sées à suivre les préceptes du Coran, à savoir faire les cinq prières quoti­diennes et être nour­ries de mets sans porc.
Pour marquer visi­ble­ment sa parti­cu­la­rité, la divi­sion reçut quelques attri­buts spéci­fiques sur son uniforme : sur le col de la vareuse, à la place des lettres SS habi­tuelles, les écus­sons furent ornés d’un cime­terre (Hand­schar, qui devien­dra plus tard le nom de l’unité) et d’un svas­tika, tandis que le fez, marqué de l’aigle et de la tête de mort de la SS, devint la coif­fure régle­men­taire.

LE RECRUTEMENT DES SOLDATS

 

Le Grand Mufti de Jéru­sa­lem vint en Bosnie en avril 1943 pour convaincre ses core­li­gion­naires bosniaques de s’en­ga­ger dans la nouvelle unité. Il se révéla convainquant : 10 000 volon­taires se présen­tèrent rapi­de­ment aux bureaux de recru­te­ment. Cet impor­tant afflux ne se main­tint cepen­dant pas, notam­ment du fait que l’État croate multi­pliait les obstruc­tions.
Himm­ler finit par obte­nir la colla­bo­ra­tion de l’État croate et, tout en pour­sui­vant les efforts auprès des Bosniaques, on auto­risa l’en­rô­le­ment de 2800 volon­taires catho­liques. Malgré cela, les enga­ge­ments restèrent limi­tés et l’on profita du réta­blis­se­ment de la conscrip­tion par l’Etat croate pour combler les manques. Des volon­taires alba­nais du nord furent égale­ment enrô­lés, mais tous ces expé­dients ne permirent pas à la divi­sion d’at­teindre la taille prévue car ses effec­tifs stag­nèrent à moins de 20 000 hommes.
En ce qui concer­nait l’en­ca­dre­ment, il devait théo­rique­ment être assuré par des offi­ciers et sous-offi­ciers bosniaques. En fait, la plupart d’entre eux étaient de rang subal­terne et, pour combler les manques, on décida de préle­ver des cadres servant dans la 7e Divi­sion SS de Montagne : celle-ci était compo­sée de volon­taires eux aussi origi­naires de l’an­cienne Yougo­sla­vie, mais appar­te­nant aux mino­ri­tés ethniques alle­mandes qui y étaient instal­lées ; leur connais­sance de la langue serbo-croate et de la menta­lité des volon­taires bosniaques était censée faci­li­ter leur comman­de­ment.
Le chef de la nouvelle divi­sion était le SS-stan­dar­tenfüh­rer (colo­nel) Herbert von Obwur­ser, un Autri­chien de 55 ans. Son unité était quelque peu dispa­rate : si elle compre­nait une majo­rité de Bosniaques musul­mans avant tout soucieux de se battre pour proté­ger leurs compa­triotes dans un contexte plus ou moins auto­no­miste, elle comp­tait aussi une forte mino­rité d’Ous­ta­chis, croates natio­na­listes et catho­liques, tandis que l’en­ca­dre­ment, même s’il était en grande partie origi­naire des Balkans, il restait avant tout alle­mand et d’idéo­lo­gie Waffen SS tradi­tion­nelle, plus ou moins imper­méable aux spéci­fi­ci­tés des hommes du rang qui lui étaient confiés.
Afin de donner de la cohé­sion à la nouvelle Divi­sion de Montagne de Volon­taires SS Croates, d’évi­ter les déser­tions et les attaques dont elle pour­rait être l’objet, il fut décidé de l’éloi­gner des Balkans et de l’en­voyer faire son entraî­ne­ment en France occu­pée, dans le Massif Central où le relief était adapté.
Le trans­fert eut lieu durant le mois de juillet 1943, à la fin duquel les diffé­rentes unités avaient rejoints leurs canton­ne­ments et notam­ment, en ce qui concerne le bataillon du génie, SS-Gebirgs-Pionier-Bataillon 13, Ville­franche-de-Rouergue.

LA MUTINERIE DE VILLEFRANCHE

 

L’au­to­ri­sa­tion donnée et appuyée par Himm­ler de permettre aux volon­taires bosniaques de pratiquer leur culte avait entraîné l’in­com­pré­hen­sion et même l’hos­ti­lité de l’en­ca­dre­ment d’ori­gine germa­nique. L’exemple venait d’en haut car le comman­dant de la divi­sion ne faisait preuve d’au­cune consi­dé­ra­tion pour ses hommes. Himm­ler ne resta pas sans réagir et le démit de ses fonc­tions tandis qu’il fut rappelé à l’en­ca­dre­ment qu’« on devait garan­tir à tous les membres musul­mans des Waffen-SS (…) le droit indis­cu­table, prévu par leur reli­gion, de ne pas manger de viande de porc et de ne pas boire d’al­cool (…) » ; il ne fallait pas que « par la stupi­dité et l’étroi­tesse d’es­prit de quelques indi­vi­dus isolés, un seul de ces héroïques volon­taires eut à ressen­tir une gêne et à se croire privé des droits qui leur ont été assu­rés ». Le climat chan­gea lorsque le nouveau chef de la divi­sion, le géné­ral Sauberz­weig, prit ses fonc­tions début août 1943 : bien plus que ses excel­lents états de service, c’est son atti­tude bien­veillante à l’égard de ses SS bosniaques qui marqua.
La solli­ci­tude du divi­sion­naire avait cepen­dant pour limite les exigences et la dureté de l’en­traî­ne­ment en vigueur dans la Waffen SS. Au bataillon du génie de Ville­franche-de-Rouergue comme dans les autres unités, les cadres, vété­rans des combats de parti­sans ou du front russe, menaient les recrues sur un rythme infer­nal, hurlant les ordres et punis­sant les manque­ments de châti­ments corpo­rels. Ces condi­tions d’en­traî­ne­ment susci­tèrent semble-t-il le mécon­ten­te­ment des hommes au sein du bataillon de génie, mécon­ten­te­ment peut-être exacerbé par des rumeurs faisant état de l’en­voi de la divi­sion sur le front russe.
Le bataillon de génie avait été infil­tré par des éléments commu­nistes et, parmi eux, se trou­vait le SS-unters­turmfüh­rer (sous-lieu­te­nant) Farid Dzanic, 25 ans ; ce Bosniaque musul­man, formé par les parti­sans de Tito, occu­pait un poste de chef de section à la 1e compa­gnie. Il avait avec lui deux cama­rades : le SS-haupt­schafüh­rer (adju­dant-chef) Eduard Matu­ti­no­vic, un Croate de 20 ans comman­dant le train de combat de la 5e compa­gnie, ainsi que le SS-ober­scharfüh­rer (adju­dant) Lutfija Dizda­re­vic, un Bosniaque musul­man âgé de 22 ans. Unis face au même ennemi, ils avaient réussi à entraî­ner avec eux le SS-oberjun­ker (aspi­rant) Nicola Vuke­lic, un Croate catho­lique au natio­na­lisme exacerbé de 19 ans. Ces quatre hommes repré­sen­taient ainsi les diffé­rents courants de leur pays oppo­sés aux Alle­mands, à l’ex­cep­tion des Serbes. Ils avaient le projet de soule­ver leur bataillon et d’en prendre le contrôle pour lui faire rejoindre les maquis français, avec qui ils avaient pris contact, voire même les alliés anglo-améri­cains. Ils travaillaient les hommes en mettant en exergue la promesse non tenue par les Alle­mands de ne pas les faire combattre hors de Bosnie et dénonçaient les humi­lia­tions faites par les offi­ciers d’ori­gine germa­nique. On ne sait quel impact avaient ces argu­ments, mais les soldats savaient qu’ils n’étaient en France que pour s’en­traî­ner, tandis qu’il leur appa­rais­sait peut-être normal que les cadres soient très durs à l’en­traî­ne­ment : la waffen SS était encore une troupe d’élite à cette époque. En revanche, la connais­sance de deux massacres commis en Bosnie par la 7e divi­sion SS les trou­bla sans doute beau­coup plus.
arid Dzanic et ses trois compa­gnons conspi­ra­teurs avaient réuni un certain nombre de fidèles autour d’eux. Crai­gnant que leur complot soit décou­vert, ils se déci­dèrent à agir dans la nuit du 16 au 17 septembre : à minuit, ils lancèrent leur opéra­tion et une dizaine de mutins conduits par Matu­ti­no­vic et Vuke­lic péné­trèrent dans l’hô­tel Moderne où ils captu­rèrent les cinq offi­ciers de l’état-major du bataillon, tous des alle­mands ethniques origi­naires des Balkans ; ils les abat­tirent une heure plus tard. Durant le même temps, le reste des mutins s’em­para des points clés de la ville, avec gendar­me­rie, poste et gare.
Le docteur Schwei­ger, méde­cin du bataillon mais appar­te­nant à la Lufwaffe, avait quant à lui été enfermé sous bonne garde avec l’imam de l’unité, Halim Malkoc ; un certain désordre régnait chez les mutins et, bien­tôt, leurs gardiens dispa­rurent. Les deux captifs déci­dèrent alors de contrer la muti­ne­rie : l’imam courut jusqu’à la 1e compa­gnie, dont il trouva les cadres d’ori­gine germa­nique prison­niers et enfer­més tandis que les hommes de troupe étaient équi­pés et prêts au combat ; il se lança alors dans une harangue, leur expliqua la situa­tion à et les enjoi­gnit à rester fidèle à leur enga­ge­ment. Il les convainquit aisé­ment, prit leur comman­de­ment et fit libé­rer les Alle­mands. De son côté, le docteur Schwei­ger rallia les SS de la 20e compa­gnie, lui aussi sans grande diffi­culté.
A partir de quatre heures, tout alla très vite. Les troupes prirent les points clés aux mutins tandis que celles de Schwei­ger leur donnaient la chasse dans les rues de Ville­franche. A huit heures, les SS loya­listes avaient déjà la situa­tion bien en main. Même si le ratis­sage de la ville se pour­sui­vit durant la mati­née, tout était fini lorsque les renforts envoyés par la divi­sion arri­vèrent de Mende et de Rodez, à 14 heures ; la ville était bouclée et l’enquête pouvait commen­cer.
Sur les 950 hommes que comp­tait le bataillon, il semble que les meneurs ne purent en convaincre plus de 150 à les suivre jusqu’au bout, les autres étant soit prudem­ment expec­ta­tifs, soit oppo­sés au projet. L’at­ti­tude de la 1e compa­gnie montre par ailleurs la fragi­lité des moti­va­tions de ceux qui suivirent, alors que c’était celle où servait Farid Dzanic, le prin­ci­pal meneur : si les hommes se prépa­rèrent à l’ac­tion et enfer­mèrent leurs cadres germa­niques, la seule harangue de l’imam Malkoc suffit à les faire rentrer dans les rangs.
Les combats de la nuit firent entre une ving­taine et une quaran­taine de morts, tandis que quelques mutins arri­vèrent à s’en­fuir. Au final, il appa­raît que le coup de force tenté par une poignée d’élé­ments infil­trés fut faci­le­ment réprimé par plus des huit dixièmes des soldats du bataillon qui, privés d’of­fi­ciers, se rangèrent réso­lu­ment derrière un méde­cin de l’ar­mée de l’air et un simple aumô­nier pour faire reve­nir l’ordre. Leur atti­tude est aisée à comprendre : la plupart d’entre eux s’étaient enga­gés dans le but de proté­ger leurs familles des exac­tions des parti­sans commu­nistes et des ousta­chis natio­na­listes catho­liques, aussi ne pouvaient-ils pas suivre une muti­ne­rie menées par ces derniers contre l’au­to­rité alle­mande qui, seule, leur avait offert une aide mili­taire.
Les mutins captu­rés furent immé­dia­te­ment passés en cour martiale : parmi eux, 18 furent condam­nés à mort et fusillés, tandis qu’une quin­zaine reçurent des peines de travaux forcés ou de prison. Suite à l’évé­ne­ment, des enquêtes furent menées dans toute la divi­sion et 825 hommes furent jugés impropres au service et envoyés en Alle­magne pour travailler comme civils au sein de l’Or­ga­ni­sa­tion Todt ; les 265 qui refu­sèrent cette mesure furent enfer­més en camp de concen­tra­tion.
En ce qui concerne la popu­la­tion civile, elle resta cloi­trée à l’abri des balles pendant les événe­ments. Si, le 17 dans l’après-midi, quelques personnes furent arrê­tées par les SS loya­listes, elles furent rapi­de­ment libé­rées sur l’in­ter­ven­tion du maire, qui fut lui-même retenu une heure durant pendant la soirée. Il en fut de même pour les gendarmes, désar­més, jusqu’au lende­main midi. La loi martiale, décré­tée dans la nuit du 17 au 18, fut levée au bout de 24 heures seule­ment : la popu­la­tion n’avait rien à se repro­cher et le comman­de­ment alle­mand ne souhai­tait pas faire de publi­cité à la muti­ne­rie, la première du genre dans la Waffen SS.

LE TRAITEMENT MÉMORIEL DE LA MUTINERIE

Par sa durée réduite et son ampleur limi­tée, la muti­ne­rie de quelques SS du bataillon de Ville­franche reste un événe­ment histo­rique mineur. Cela n’em­pê­cha pas certaines auto­ri­tés de l’uti­li­ser et de le défor­mer à des fins poli­tiques diverses.
Tout d’abord, pour que l’his­toire puisse être mise en valeur, il fallait des « bons » et des « mauvais ». Or, le bataillon étant entiè­re­ment compo­sée de SS, il était diffi­cile d’y trou­ver des « bons »…
Fort heureu­se­ment, il s’agis­sait d’une unité où des Bosniaques et des Croates compo­saient l’es­sen­tiel de la troupe tandis que les offi­ciers supé­rieurs et les spécia­listes étaient d’eth­nie alle­mande : dès 1945, un rapport français sur l’af­faire montre qu’il fut choisi d’ap­pe­ler « SS » unique­ment ces derniers, les autres deve­nant de simples « Croates » ; de là, le quali­fi­ca­tif SS fut ensuite étendu aux troupes fidèles qui avaient réprimé la muti­ne­rie, de façon à ce que lorsque l’on lit ce rapport et ceux qui suivirent, l’im­pres­sion qui ressort est que les mutins croates furent massa­crés par des SS tous alle­mands. Un dossier de presse de l’am­bas­sade de Croa­tie en France affirme même que c’est des « troupes nazies » venues de Rodez qui répri­mèrent la révolte du bataillon.
L’ar­ti­fice était cepen­dant un peu léger et la ques­tion « que faisaient ces Croates dans la Waffen SS ? » risquait toujours de surgir. Il fallut trou­ver une bonne raison, simple et n’ap­pe­lant aucune justi­fi­ca­tion : malgré le fait que les SS bosniaques et croates étaient pour une large majo­rité volon­taires, et conscrits pour les autres, on les décréta « enrô­lés de force ». Par qui, pourquoi, peu impor­tait. La chose est désor­mais gravée dans le marbre : auto­ri­tés, jour­na­listes et asso­cia­tions ne parlent désor­mais plus que d’en­rô­lés, ou mobi­li­sés « de force dans les unités de la SS ».
Quant au nombre des mutins, il fallait qu’il gonfle un peu et, d’un coup, on décida que c’était le bataillon entier qui s’était soulevé : sur son site, la mairie de Ville­franche-de-Rouergue parle ainsi, par exemple, de la « révolte (…) d’un bataillon de jeunes recrues (…) enrô­lées de force par les Nazis ».
Enfin, il fallait éclai­rer la muti­ne­rie d’un idéal dépas­sant quelque peu le cadre poli­tico-reli­gieux spéci­fique de l’Etat Indé­pen­dant de Croa­tie auquel les Français n’en­ten­daient rien. Une moti­va­tion plus univer­selle était néces­saire : selon le site web de l’am­bas­sade de France en Croa­tie, il s’agis­sait de se « libé­rer de l’as­ser­vis­se­ment », motif simple et facile à comprendre que l’on retrouve évoqué un peu partout.
On pour­rait multi­plier les exemples à l’en­vie, mais tous ne feraient que renfor­cer l’image que l’on veut donner de l’évé­ne­ment : la muti­ne­rie d’un bataillon entier de jeunes Croates et Bosniaques qui, enrô­lés de force dans la Waffen SS, voulurent briser leurs fers ; leur révolte fut noyée dans le sang par de « vrais » SS alle­mands, qui les fusillèrent ou les dépor­tèrent en camp de concen­tra­tion. La fable a bien servi : dès 1950, le gouver­ne­ment commu­niste yougo­slave prit l’his­toire à son compte et fit édifier un monu­ment avec une plaque frap­pée de l’étoile rouge à l’em­pla­ce­ment du « champ des martyrs », lieu où furent fusillés et enter­rés les mutins condam­nés par la cour martiale ; il s’agis­sait de monter que la Yougo­sla­vie commu­niste de Tito avait lutté partout contre l’op­pres­seur nazi. Le gouver­ne­ment français ne fut pas en reste et, en 2006, un nouveau monu­ment fut construit. Inau­guré en grande pompe et, « afin d’être tout à fait fidèle à la vérité histo­rique », précise le dossier de presse, il porte l’ins­crip­tion : « aux martyrs combat­tant pour la liberté qui s’in­sur­gèrent contre le nazisme ».
Quant à la ville de Ville­franche-de-Rouergue, l’évé­ne­ment fit dire à certains qu’elle avait été, durant une jour­née, « la première ville libé­rée de la France occu­pée ». Il faut croire qu’il ne s’agis­sait pas de rester modes­te… La modes­tie ne fut pas plus de mise pour le nouveau monu­ment, qui coûta la baga­telle de 372 532,54 €, dont 144 142,54 € payés par les contri­buables de la commune.

CONCLUSION

 

On ne peut remettre en cause le courage de Farid Dzanic et de ses compa­gnons. Il reste que la muti­ne­rie qu’ils avaient fomen­tée n’avait sans doute aucune chance de réus­sir : ils n’ar­ri­vèrent à convaincre qu’as­sez peu de leurs cama­rades, tandis que l’écra­sante majo­rité du bataillon préféra rester fidèle à la Waffen SS et se ranger derrière deux non-combat­tants, le méde­cin alle­mand et l’imam de l’unité, pour faire cesser leur sédi­tion.
Le reste de l’his­toire est celui de toutes les muti­ne­ries dans toutes les armées du monde : cour martiale, condam­na­tions, exécu­tions, etc. Le trai­te­ment mémo­riel de l’évé­ne­ment est quant à lui moins net. Inven­tant une nouvelle histoire à coup d’exa­gé­ra­tions et de contre-véri­tés, on a trans­formé la démons­tra­tion de fidé­lité à leur enga­ge­ment de la majo­rité des soldats du bataillon en une preuve de leur insou­mis­sion. Nul doute que, du fond de leur tombe du « champ des martyrs », les mutins commu­nistes et natio­na­listes qui ont péri sous les balles de leurs compa­triotes SS doivent appré­cier…
N.S.

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