Alliés ou ennemis ? Le GUPVI-NKVD, le Komintern et les Malgré-Nous
Gaël MOULLEC, « Alliés ou ennemis ? Le GUPVI-NKVD, le Komintern et les Malgré-Nous », Cahiers du Monde russe, 42/2 3–4, 2001, p.667–678.
Un témoignage de Marie-Françoise « Marie-France »
Parle si tu as des mots plus fort
que le silence ou garde le silence
EURIPIDE
Je n’ai pas la prétention de représenter les orphelins des « Malgré-Nous », mais j’ai aujourd’hui le besoin de parler, et mes mots seront plus forts que le silence. Car par là même je veux, pour moi, comme pour les autres, dire à tous ceux qui doutent encore de l’honneur de l’Alsace, de l’amour toujours porté et donné par les alsaciens à la France, expliquer, que les jeunes incorporés de force n’étaient, ni des traîtres, ni des nazis.
Ils étaient des enfants de la France, obéissants et respectueux envers leur Patrie. Ils avaient tous été élevés dans cet esprit là. Et l’Alsace, mais aussi la Lorraine avaient été, sans qu’elles soient plébiscitées, livrées à l’Allemagne ; et ce n’était pas la première fois !
Aussi, quand ils ont eu l’ordre d’incorporation, de déportation de force, ils ont obéi. Pas à l’Allemagne, mais à la France, puisqu’elle avait décidé pour eux, et à cause de cela, il faut, aujourd’hui, se poser la question, une question primordiale : la France aurait-elle été en mesure, à l’époque, d’avoir les infrastructures nécessaires afin d’accueillir TOUS les alsaciens fuyant leur province devenue par ordre du gouvernement de VICHY, et contre son gré, Allemand ?
Aurait-elle pu, nous ayant livré aux allemands, empêcher l’incorporation de force, et évacuer ces jeunes appelés « 130.000 », vers la résistance française, mais aussi évacuer leurs familles, qu’il aurait fallu protéger des représailles allemandes ? Car refuser de servir ou d’encourager à servir était puni de mort.
A ma connaissance, la France n’a rien fait pour eux ; et eux, auraient-ils pu faire autrement que de se plier aux ordres reçus ? Non ! Ils n’avaient pas le choix. Rien n’avait été fait pour leur éviter cela.
Quelques uns, au péril de leur vie et de la vie de leur famille, avaient fui l’Alsace, mais il n’y aurait pas eu de place pour tous, par delà de la province abandonnée, en France, devenue « voisine ». Le pouvoir nazi en place aurait déporté toute la population alsacienne, plutôt que de la laisser fuir.
C’est donc, la mort dans l’âme, qu’ils se sont livrés aux allemands, pour devenir de la chair à canon, car les alsaciens étaient toujours placés en avant des lignes « afin qu’ils ne désertent pas ». Gare à celui qui n’obéissait pas. C’était une balle dans la nuque sans autre forme de procès.
Ils se sont donc soumis, comme un troupeau conduit à l’abattoir, et les familles de ces « déserteurs » alsaciens n’auraient pas posé un grand cas aux autorités allemandes sur place. Elles auraient été internées à SCHIRMECK ou dans tout autre camp d’extermination. Là où finissaient tous ceux, qui ne cadraient pas avec l’idéologie nazie.
C’est pour cela, et cela uniquement, que des milliers de jeunes français ont accepté de sacrifier leur jeune vie. Comble de l’horreur pour eux, ils allaient se battre, non pas contre un ennemi, mais contre leur patrie, la France et contre les alliés de la France, pour une idéologie
qui n’était absolument pas la leur.
Car, et les preuves sont là, il n’y avait pas plus d’alsaciens qui avaient adhéré à cette idéologie là qu’il n’y avait d’autres français l’ayant fait, dans d’autres provinces restées françaises. Mais par contre, il y a eu en Alsace beaucoup plus de morts que dans tout le reste de la France réunie.
Vous, la France, avez plongé l’Alsace et la Lorraine dans le déshonneur et refusez 60 ans après, encore toujours à nous réhabiliter, en admettant votre faute. Vous n’avez rien fait pour empêcher tout cela. Pouvait-il y avoir pire pour des enfants de la France ?
Quant à ORADOUR sur GLANE, là où un, parmi des milliers d’autres, crime nazi des plus horribles a été perpétré envers des civils innocents, et où MALHEUREUSEMENT, quelques incorporés de force y ont été associés, il faudrait que là aussi on fasse la part des choses.
Tous les alsaciens ne peuvent être traiter d’assassins en raison du geste innommable auquel ces incorporés de force ont été obligés. Auraient-ils refusé de s’exécuter, les allemands les auraient fusillé. Leur geste aurait été héroïque, mais inutile, et n’aurait à aucun moment sauvé de la mort la plus atroce la population d’ORADOUR sur GLANE, car après avoir « liquidé » les « récalcitrants », les allemands de tout façon, auraient mis à exécution eux-mêmes leur sinistre besogne. L’abnégation des incorporés de force n’aurait, en aucun cas, sauvé de la mort le village d’ORADOUR sur GLANE.
Je ne demande pas d’excuses pour ce qui est inqualifiable, car il n’y en a pas, mais je demande le pardon pour ceux qui ont été forcé à le faire.
Quant à mon père, il est parti au front russe avec, cousu dans sa vareuse, un morceau de ruban tricolore. Rien que cela lui valait une condamnation à mort. Mais il avait besoin de ce signe d’appartenance pour se souvenir, dans l’enfer du front russe, qu’il était et qu’il resterait français, français « MALGRE-TOUT ». Mais français déporté et abandonné, français trempé et transi de froid, les orteils en sang par les longues marches, français mourant presque de faim, français tremblant de peur d’être fait prisonnier par l’armée russe.
Mais soldat, restant français, malgré-tout jusqu’au plus profond de son cœur, de ses tripes, français qui priait « Mon Dieu pourquoi ? Protège-moi, mon Dieu, dans cet enfer, afin que je puisse retrouver les miens, les serrer sur mon cœur, les serrer tous dans mes bras »
Mais son appel n’a pas été entendu. Les canons tonnaient trop fort, la terre en tremblait. Et Dieu, sûrement, était devenu sourd, de tout ce vacarme, sourd comme l’avait été quelque temps avant la France le jour où elle avait abandonné l’Alsace et la Lorraine à l’Allemagne des nazis. Avec nous tous, la population, qui gémissions, qui nous lamentions, de nous retrouver encore une fois sous le joug germanique, contre notre gré. C’était à rien y comprendre, car nous t’aimions, nous t’aimions tant, chère patrie, France.
Nous venions à peine de redresser le dos du dernier abandon, que, à nouveau, et si vite, nous étions à nouveau les otages entre les deux nations, la France notre patrie, et l’Allemagne.
Des otages malmenés, maltraités, insultés, terrorisés par l’occupant nazi, vivant dans la terreur et beaucoup y ont laissé leur vie. Et, aujourd’hui pour justifier la reconnaissance de nos souffrances, nous les alsaciens et nous les orphelins de ces soldats morts non pas « pour la France », mais « par la France » qui nous avait à nouveau abandonné, on nous demande des preuves ! Des preuves de quoi ? N’y en a-t-il pas assez ? Je n’ai de toute ma vie, rien entendu d’aussi aberrant et d’aussi injuste. Car, il n’y a d’autres preuves que la triste réalité.
ILS ne sont plus là. ILS ne sont jamais revenus de l’enfer où ILS avaient été conduits de force. Nous, leurs enfants ne savons même pas, pour la plupart, où ILS sont morts, s’ILS sont morts, comment ILS sont morts. ILS n’ont ni cercueil, ni sépulture. Avec un peu de chance, ILS ont eu droit à une fosse commune. Et pour tous, ILS sont portés disparus. Rayés de la vie. Tout simplement et sans excuses.
Et, ce sont nous, les orphelins, qui devons nous excuser, nous justifier, que nos pères n’avaient pas le choix, s’ils sont morts aux cotés des allemands, pour défendre l’Allemagne. Mais que dis-je ! Nous avons eu droit à l’épitaphe « Mort pour la France ». Notre seule et maigre consolation, depuis plus de 60 ans.
Il s’agit de nos pères, mort dans l’indifférence totale de l’autre partie de la France. Celle qui avait gardé le beau rôle. Mais ces français là ne l’avaient pas non plus choisi, ce rôle là, ils étaient tout simplement du bon côté.
Alors Messieurs du Gouvernement Français, Messieurs de tout les Gouvernements Français, depuis la dernière guerre, avec tout le profond respect que je vous dois, il faudra voir par vous-mêmes pour plus de preuves, puisque preuves il vous faut pour notre reconnaissance. Et, pour cela il vous suffira d’aller compter les noms qui figurent sur les stèles dans chaque village, dans chaque ville d’Alsace et de Lorraine.
Dans le seul village natal de mon père, à l’époque moins de 400 habitants, figurent 17, dont celui de mon père. Pour un si petit village de montagne, une perte de plusieurs générations, un génocide sur plusieurs générations. 17 jeunes qui sont morts pour rien, dans la totale indifférence de la France du bon côté.
Que vous faut-il donc de plus comme preuves, Messieurs du Gouvernement Français ? Il n’y a d’autres preuves que celles, qu’ils sont morts inutilement. Et nous, les orphelins privés de nos pères, souvent privés de tout ce que d’autres enfants ont pu avoir, nous avons TOUS beaucoup souffert. Chacun d’une autre façon. Un père ne se remplace pas, ou souvent a été mal remplacé. Nous n’avons eu droit à aucun soutien moral pour surmonter cette dure épreuve. En ce qui me concerne, rien ne m’a été épargné, ni les humiliations, ni les pires méchancetés, ni les privations, ni les blâmes ; puisque je me suis fait traiter de « fléau de la France ».
Nous, les pupilles de la nation, étions donc des parias, dans l’Alsace redevenue française. Quelle douleur, et que dirait mon père de tout cela, mon père français à part entière et mort français, le ruban tricolore serré sur son cœur. S’il connaissait la suite de l’histoire , que d’autres français de ceux qui avaient eu la chance d’être du bon côté, pensent d’eux, les incorporés de force, qu’ils étaient des traîtres, et nous leurs enfants, les orphelins de la honte !
Car pour nous, si joliment nommés « Pupilles de la Nation », notre enfance a été brisée, tout comme la vie de nos pères. Mais qui peut comprendre cela ? Qui veut comprendre cela ? Nous avons fait nôtre cette devise « Ne jamais se plaindre, ne rien demander ».
Nous n’avons jamais étalé nos misères sur la place publique, et de toute façon, il y a bien longtemps que nous nous sommes efforcés de trouver des circonstances atténuantes à TOUS nos bourreaux. Il le fallait bien, pour pouvoir continuer à vivre. Et les autobiographies larmoyantes, celles qui vous tirent les larmes des yeux, ne sont pas notre genre. Nous avons fait notre deuil tout seul. Ni mur des noms, ni compensation de toute sorte, nous enlèveront notre douleur. On peut vivre en sachant qu’on a souffert, mais on ne peut oublier la souffrance.
L’Alsace et les alsaciens ont beaucoup donné pour la France et les autres français, ceux de l’intérieur comme on dit si bien ; et, comme l’a dit notre Président de la République Française, Monsieur Jacques CHIRAC , lors de sa visite à SCHIRMECK « La France n’a pas su protéger tous ses enfants ». Il a dit vrai, mais a oublié de mentionner que nous faisons partie de ceux-là.
Alors, que la France écoute, enfin et aussi nos suppliques. Les suppliques de ces orphelins laissés pour compte, privés si injustement de leur père, et qui s’adressent à Elle. Qu’Elle comprenne leur révolte d’être rejetés, d’être des indésirables, voir accusés. Qu’Elle leur donne à nouveau l’envie de l’aimer. Tout comme l’ont aimé leurs pères qui, en acceptant de se sacrifier, pour la France libre, l’ont plus que prouvé.
Que jamais plus on ne dise de nous « Vous les Alsaciens, vous êtes des Allemands ! » . Car, par respect pour l’Allemagne d’aujourd’hui, celle qui veut la paix à tout prix, celle qui veut l’Europe pour empêcher de nouvelles guerres, je me garde d’employer les mots qui blessent, ceux qui nous blessent toujours, nous les alsaciens français à part entière, quand nous nous faisons traiter de boches, ou pire de nazis.
Quand aux lettres de mon père, celles qui m’ont permis d’écrire ces pages, je ne les soumettrai jamais en tant que preuves de toutes ses souffrances. Il ne voudrait pas de cette publicité là : par pudeur. Cela tient strictement de la sphère privée et intime, et de cette intimité-là, je ne ferai pas commerce. Même pas pour le prix d’une compensation, que d’ailleurs je n’ai jamais demandée.
Voilà, je vous ai étalé ma révolte, la même que celle de la plupart des orphelins de Malgré-Nous. Je vous ai parlé de la souffrance et du sacrifice de mon père, de nos pères, de nos mères veuves et de la souffrance de la majorité d’alsaciens et de lorrains. Plus de preuves que la mort de 40.000 soldats français MALGRE-NOUS et MALGRE-TOUT n’existent pas. Leur mort est la preuve. L’ultime preuve.
Ils sont morts pour rien qui ne leur soit commun. Ils sont morts par la folie, par la lâcheté, par la haine d’une douloureuse époque, dans un moment des plus sombres de l’histoire de la France. Tout comme des dizaines, des milliers d’autres, de toute appartenance, de toute nationalité, de toute religion, et qui eux non plus n’avaient pas choisi. Seulement eux n’ont pas été oubliés ou reniés, mais ont été honorés.
Quand à la décision du Gouvernement Français, celui en place, ou celui à venir, de nous écouter et d’accepter nos doléances, il lui incombe à lui seul de juger si notre souffrance n’est pas égale à celle de tous les autres, qui ont également subi les malheurs de la guerre, mais qui ont su, mieux que nous, se faire entendre et se défendre, et qui ont été entendus. Mais sachez d’ores et déjà, que de toute façon votre décision sera la nôtre. Nous n’avons pas d’autres choix.
Nous sommes et restons à votre seule appréciation. Mais quoi qu’il en sera, nous resterons, tout comme nos pères et nos mères l’ont été, de braves petits soldats français et obéissants, et qui ont su MAGRE-TOUT, garder la dignité et la tête haute.
Avec tout le respect que je vous dois, Messieurs du Gouvernement , je vous prie de bien vouloir excuser la brutale franchise d’une orpheline de guerre, née le 18 octobre 1943, d’un père mort à 24 ans dans l’enfer du front russe, le 25 juillet 1944, jour d’anniversaire de ma mère.
Si je souhaite rester anonyme, c’est que personnellement je ne sollicite rien, rien que la reconnaissance que la France doit à nos pères et à l’Alsace – Lorraine, toute entière, victimes d’une dénégation menée par le reste de la France, de cette France qui grâce à nous, a pu rester libre.
Je me prénomme Marie-Françoise, et pendant toute la guerre ma mère m’appelait Marie –France. Je vous signale qu’à côté de chez nous habitait un collaborateur nazi. Un beau pied de nez à l’occupant, mais un pied de nez qui se nommait « Courage »
NB Copie saisie conformément au texte manuscrit en 2007.
Joseph Schuhler, itinéraire d’un incorporé de force de Dambach-la-Ville
Né en 1920, je suis incorporé au Reicharbeitdienst ( RAD ) ou Service National du Travail le 15 octobre 1942.
Je rejoins le nord de l’Allemagne, ma destination est Borkum, une des îles de la Friese Orientale en Mer du Nord.
Astreint à une formation para-militaire ( la bêche remplaçant le fusil ) et un endoctrinement national-socialiste, je participe à l’aménagement d’une piste d’atterrissage.
Je suis démobilisé le 27 décembre de la même année et regagne mon village pour une courte période. Le 16 janvier 1943, je suis incorporé dans la Wehrmacht. Affecté à la Stamm Komp.Grenadier erster Bataillon à Olmuetz ( actuellement Olomuc en République Tchèque ).
J’y subis un entraînement militaire. A l’issue de ma formation, je bénéficie d’une permission d’une huitaine de jours à Dambach.
Le 11 mai 1943, je suis dirigé sur la 177ème division d’infanterie établie à Sankt Poelten en Autriche. A la fin de ce mois de mai, je rentre pour une ultime permission en Alsace, notre départ vers les Balkans ayant été reporté à la suite de la destruction par la résistance yougoslave d’un pont de chemin de fer stratégique près de Sarajevo( Bosnie).
Je ne reverrai mon village et ma famille qu’en septembre 1945.
Notre division, à mon retour à Sankt Poelten, est dépêchée à Thèbes en Grèce. Là, je suis muté à la 4ème compagnie du Jaeger Regiment 737.
De Thèbes, au nord d’Athènes, nous rejoignons par le Canal de Corinthe, à pied, la nuit, la ville de Sparte au sud du Péloponnèse.
J’y arrive le 20 juillet 1943, nous logeons chez l’habitant, moi-même à proximité de l’évêché de Sparte. La situation est, alors, relativement calme, mais non sans danger. Nous subissons peu d’attaques de la résistance grecque.
Le 8 septembre 1944, soit quatorze mois après mon arrivée à Sparte, notre unité doit se replier de Grèce et se rapprocher de Belgrade en Yougoslavie. Le voyage s’effectue en train et à pied.
Nous subissons, durant ce repli, de violentes attaques des partisans yougoslaves et d’unités russes, au sud de Belgrade, notamment à Kragujevac, Krajlevo et Cocak. Etre fait prisonnier par la résistance yougoslave signifiait pour nous, soldats sous uniforme allemand, l’exécution systématique. Les lois de la guerre, si la guerre dans toute son horreur comporte des lois, n’étaient pas respectées.
Le 15 janvier 1945, je suis grièvement blessé par des éclats d’obus, en pleine forêt à Sotin en Croatie. Notre unité est partiellement décimée.
Je ne suis évacué que deux jours plus tard sur un poste de secours situé à Vukovar ( Croatie ), puis à la fin de janvier, je suis rapatrié dans différents hôpitaux de campagne évacués au fur et à mesure de l’avancée des troupes russes ( Baden bei Wien, Sankt Poelten et Anstetten en Autriche ). Les Américains me capturent finalement, le 4 mai, à l’hôpital de Furstenzell près de Passau à proximité de la frontière autrichienne, où j’étais soigné depuis la fin mars.
Les Alsaciens, Lorrains et Luxembourgeois ( ceux qui ont du porter l’uniforme allemand contre leur gré ) sont isolés du reste des prisonniers de la Wehrmacht.
A ce moment, supporté par mes béquilles, je rencontre des déportés libérés des camps de concentration. Hagards, amaigris et le regard vide, me voyant dans mon uniforme de soldat allemand, ils m’invectivent et me menacent. Je leur explique que je suis français, alsacien et enrôlé de force. Un déporté de nationalité allemande vient à ma rescousse, réussit à calmer ses compagnons de captivité et leur confirme l’exactitude de mes propos.
Le 12 juin 1945, je suis rapatrié, par avion, de Regensburg sur un hôpital militaire américain à Nancy.
De septembre 1944 à ce mois de juin 1945, ma famille est restée sans nouvelle de moi.
Je rencontre à l’hôpital de Nancy mon frère Charles en uniforme français venu me rendre visite.
Je quitte cet hôpital le 29 septembre 1945 et suis dirigé sur le Centre National de Réception des Alsaciens – Lorrains ( un gros centre de triage des enrôlés de force ) situé à Chalon sur Saône. J’y subis un interrogatoire de sécurité. Ce centre avait, entre autres, pour mission de détecter les engagés volontaires et autres éléments qui avaient pris le parti de l’occupant.
Je suis de retour à Dambach la Ville le 30 septembre 1945, mais dois me faire hospitaliser à Strasbourg du 15 octobre au 27 décembre 1945 pour y soigner mes blessures de guerre.
Charles, mon frère jumeau, quant à lui, est incorporé dans le RAD en février 1943, puis dans la Wehrmacht en mai 1943 et envoyé en Pologne. Quelques mois plus tard, son unité rejoint l’Italie. Le soir de son arrivée sur les pentes du Monte Cassino, le 10 janvier 1944, Charles, seul, de faction dans un poste avancé de l’armée allemande traverse un champ de mines et se livre au corps expéditionnaire français. Il revêt l’uniforme français à six heures du matin. La Wehrmacht annonce sa disparition à nos parents le 15 janvier. Il est évacué sur Alger en août 1944 et rejoint Sète en novembre. Il réapparaît à Dambach qu’en mars 1945, au volant d’une jeep de l’armée française.
Mon frère Adolphe, de deux ans mon cadet, fit partie des premiers alsaciens à devoir porter l’uniforme allemand. Incorporé au RAD du 13 octobre 1941 au 30 mars 1942, près de Fulda en Hesse, puis dans la Wehrmacht en octobre 1942, il combat sur le front de l’est en Russie. Il est mort le 17 mars 1945 en Prusse Orientale près de Koenigsberg ( actuellement Kaliningrad en Russie ).
Mon jeune frère Jean-Paul, né en août 1926, est enrôlé en novembre 1944, à quelques jours de la libération de Dambach la Ville, dans la Wehrmacht dans le Palatinat. Il est le dernier dambachois à devoir porter de force l’uniforme allemand.
Il se rend, en mars 1945, aux troupes américaines et est évacué sur un camp de prisonniers situé près du Mans . Puis il est dirigé, comme bon nombre d’alsaciens, sur le centre de triage de Chalon sur Saône. Il retrouve sa famille en juin 1945.
Joseph SCHUHLER
Novembre 2004










