Enfin, le 28 décembre, on nous annonçait que nous étions arrivés à notre camp de rassemblement, celui de Tambow, ville située à 400 km au sud-est de Moscou. Pleins d’espoir et presque avec joie, nous avons traversé la forêt de 6 km qui nous faisait découvrir plusieurs rangées de barbelés, de miradors dans un éclairage surpuissant. A part une petite maison à l’entrée, nous n’apercevions aucun bâtiment et pour cause les baraques étaient enfouies sous terre. Après une heure d’attente, de palabres entre les divers responsables et une fouille générale en pleine nuit, les portes du paradis s’ouvraient…. Comptage et recomptage, sans boulier c’était pénible. Tiré par un cheval, un grand traîneau, chargé de cadavres entassés pêle-mêle, prenait la direction de la sortie du camp. Peu après, nous étions dirigés vers le sauna et la désinfection. Nous y apprîmes, par des coiffeurs improvisés, que c’étaient les morts du camp évacués ainsi et enterrés en fosse commune sous quelques branchages de sapin à l’extérieur du camp. Nous étions avides de renseignements quant à l’organisation du camp et à la manière d’y survivre. Très vite, nous nous rendîmes compte que les conditions de détention étaient lamentables. Logés dans des baraques en bois enterrées aux deux tiers avec une seule lucarne dans le toit comme source d’éclairage, nous dormions sur deux étages de bat-flanc de telle façon que si l’un se retournait toute la rangée devait faire le même mouvement. Il y avait des baraques à huit bat-flancs abritant jusqu’à quatre cents hommes à la fois. A côté de la porte d’entrée était installé un poêle qui devait chauffer la baraque. Il marchait uniquement au bois (vert le plus souvent), denrée qui abondait dans les environs. La fumée dégagée par cet engin envahissait souvent l’intérieur des baraques et le mélange avec l’humidité du sol en terre battue développait une odeur âcre et moisie, s’accrochant aux habits et aux habitants. Des parasites, tels que puces et poux, se plaisaient dans ce milieu et constituaient, à présent, nos ennemis les plus redoutables. Les conditions d’hébergement dans ce camp de rassemblement des Français étant plus que déplorables, nous espérions y trouver un ravitaillement et une nourriture à un meilleur niveau. Hélas, là aussi, ce fut la grosse déception pour ne pas dire la catastrophe…. Deux fois par jour, nous avions droit à un bol de liquide avec quelques feuilles de choux gelés. Après cette « soupe » et à midi seulement, en guise de plat de résistance, était servie une bouillie de millet, appelée « kacha », de la contre-valeur de deux cuillerées de soupe pour le volume. Le matin un morceau de pain ou ce qui du moins y ressemblait, nous était distribué. C’était en somme notre seul repas solide de la journée. Il n’y avait pas d’eau potable dans le camp ; la soupe restait le seul liquide absorbé pendant toute la durée de la captivité. Après une période de trois semaines et pour lutter contre la vermine, nous étions dirigés vers le sauna. Nos vêtements étaient soumis à une désinfection dans la vapeur. Pendant la durée de ce procédé, nous recevions à tour de rôle, dans une cuvette, l’équivalent de deux à trois litres d’eau chaude pour nous permettre de faire notre toilette et, éventuellement, laver un mouchoir pour ceux qui possédaient encore cet article. Nous nous séchions autour d’un poêle en fonte en attendant que nos vêtements nous reviennent. Cela n’empêchait pas nos parasites de proliférer. Dans de pareilles conditions, nous étions rapidement tombés physiquement et moralement à un niveau très bas. Les efforts à fournir dans les différents commandos de travail étaient pratiquement au-dessus de nos forces et de nos possibilités. Et, pourtant, grâce à des menaces et punitions, certains arrivaient à accomplir les normes prescrites par les Russes. Pour beaucoup les commandos des écluses, de la forêt, de la tourbe et la corvée de latrines en hiver étaient l’équivalent d’une condamnation à mort. Pendant les mois d’hiver surtout, sous des températures moyennes de moins 30°, les pertes en hommes ne cessaient de croître. Dysenterie, gelures, pneumonies et autres faisaient des ravages. A l’extrême limite de leurs forces, les malades étaient emmenés vers un hôpital, où pratiquement sans soins et médicaments très peu en réchappaient. Tous les matins les chefs de baraque devaient annoncer le nombre de morts décédés dans la nuit. Une moyenne de six à huit morts par baraque pendant ces mois de froid était considérée comme normale. Dépouillés de leurs vêtements, ils étaient entassés dans une baraque spéciale et, la nuit, le sinistre traîneau les ramassait pour leur faire franchir une dernière fois la porte du camp pour rejoindre les centaines, voire les milliers de leurs camarades dans la fosse commune. Personne n’a jamais su le nombre exact de ces victimes ; on a annoncé le chiffre de plus de cinq mille. Nul n’ira jamais fleurir ce coin de forêt perdu dans l’immensité russe où tant d’innocents reposent pour toujours, victimes de la faim, des souffrances, du froid, du désespoir pour une cause qui n’était pas la leur. Prisonniers pour toujours dans une terre étrangère qu’ils avaient espérée hospitalière et fraternelle. De nouveaux arrivants comblaient les vides de sorte que les effectifs du camp semblaient toujours à leur maximum, environ deux mille prisonniers. Survivre ainsi, dans un pays hostile, sans Croix Rouge, sans colis, sans aucune nouvelle, ne connaissant plus la date, ignorant l’heure du jour et le jour de la semaine, relevait presque de l’exploit ! Malgré les nombreuses demandes adressées par les dirigeants du camp, par l’intermédiaire du commissaire politique, au Généralissime Staline, notre espoir de sortir de cet enfer s’amenuisait de plus en plus. Et pourtant, le jour du débarquement des Alliés, le 6 juin, notre moral remonta. L’espoir d’une fin rapide des hostilités et, par là, notre rapatriement renaissait dans nos cœurs. Une tournure tout autre allait s’offrir à nous, du moins, pour mille cinq cents d’entre nous. Au cours de ce même mois de juin 1944, nous avons eu la surprise de la visite au camp de Tambow du Général Petit, attaché militaire à l’ambassade de Moscou. Une imposante délégation de civils et de militaires, dont le Général Petrov, passait en revue ces malheureux français presqu’oubliés. Dans un garde à vous rigoureux et dans un silence absolu, nous regardions avec fierté l’uniforme du général français, qui, sans un mot, regardait ces deux mille « Malgré nous » en haillons d’uniformes allemands. Nous aurions tant souhaité lui faire part de nos malheurs et de notre désir de sortir de là. Hélas, le « protocole » n’autorisait sans doute pas qu’un Français parle à d’autres Français sur cette terre étrangère. La délégation repartit, la déception et le désespoir s’installèrent à nouveau au camp. Au tout début du mois de juillet, le bruit d’un prochain départ du camp s’installait comme un événement sensationnel à travers nos baraques. Sceptiques et méfiants, nous avions du mal à croire pareille éventualité. Et pourtant voilà que mille cinq cents noms sont annoncés à l’appel. Ordre nous est donné de nous débarrasser de nos loques pourries en échange de l’uniforme russe, tout neuf. Il est impossible de décrire la joie qui envahissait le camp. Les mille cinq cents, les plus valides, parmi les deux mille prisonniers français allaient quitter ce cauchemar pour être rapatriés en France. |