
Henri Hagenbach, Eugène Bitsch, Armand Mann et les autres, articles parus dans « L’Alsace » du 27.8.17, transmis par...


- Le témoignage de Henri Hagenbach est consultable à cette adresse : http://www.malgre-nous.eu/hagenbach-henri/
Il y a 75 ans : Mémoire d’une tragédie
Le 25 août 1942, le Gauleiter Wagner, autorité nazie dans l’Alsace annexée, ordonnait l’incorporation des Alsaciens dans l’armée allemande. La Moselle, le Luxembourg, l’est de la Belgique, l’ouest de la Pologne, le nord de la Slovénie, ont fait l’objet de décisions similaires, avec des réactions et des effets parfois différents. Rencontre avec l’historien alsacien Frédéric Stroh.
Voir la suite dans les DNA du 24.8.2017 p.11.
René Jund, portrait par Hervé de Chalendar dans « L’Alsace » du 23.8.17 transmis par Claude Herold
La vie a décidé pour lui. René Jund est né le 7 août 1926 à Strasbourg ; ce hasard consistant à être un Alsacien de la classe 26 l’a conduit, bien malgré lui, comme beaucoup de ses camarades conscrits, à intégrer les rangs de la Waffen SS en 1944, à seulement 17 ans. René Jund l’affirme pourtant aujourd’hui, dans sa maison d’Illkirch-Graffenstaden, quelques jours après avoir fêté dans une bonne forme apparente ses 91 ans : durant la Seconde guerre, il a eu « beaucoup de chance » ! Parce qu’il a survécu, évidemment, mais aussi parce que, lors de ce passage forcé de quelque six mois dans une unité SS, il ne s’est pas trouvé dans la situation « de tuer quelqu’un, ni même de tirer sur quelqu’un… Et on avait plus à manger que dans la Wehrmacht… » Né un an plus tôt, son frère Alfred a échappé à la SS ; mais, incorporé de force lui aussi, il est parti avec la Wehrmacht en Russie. Et il n’en est jamais revenu : il est décédé sur le front Est en avril 1944.
« Les héros, ils sont au cinéma ! »
René a fait sa carrière professionnelle dans l’électromécanique. Durant les 75 dernières années, il a peu évoqué ses aventures de guerre ; il estimait que d’autres ont bien plus souffert que lui, en particulier ceux qui sont passés par Tambov. Il les raconte aujourd’hui sans pathos, avec distance, l’esprit extrêmement clair. À l’écouter, on constate la remarquable efficacité de son ange gardien, effectivement. Mais on est aussi étonné de voir comment ce gamin eut l’intuition, à plusieurs reprises, de prendre les risques qu’il fallait.
Le 8 février 1944, René Jund est à peine rentré (depuis deux ou trois semaines) de trois mois de Reichsarbeitsdienst (RAD) qu’il doit monter dans un train militaire. Celui-ci le conduit dans la région de Bordeaux, où on l’affecte à la 11e compagnie du régiment Der Fuhrer de la division Das Reich. « On n’était au courant de rien ! Les SS, je savais que ça existait, mais je ne savais pas vraiment ce que c’était… » Dans cette compagnie, les Alsaciens sont nombreux : « Sur 120 hommes, on devait être 40 ou 50 d’Alsace, tous de la classe 26. » Parmi eux, trois autres habitants d’Illkirch, la ville où René a grandi. Les premiers mois sont consacrés à l’instruction. Les événements s’accélèrent avec le Débarquement du 6 juin 1944 ( « l’invasion » , disent alors les Allemands). Du côté de la Haye-du-Puits, dans la Manche, la 11e compagnie, qui se déplace à pied, est pilonnée par des tirs venant de la Mer. « Ça a duré trois jours et trois nuits. C’était atroce : après ça, la moitié des soldats de notre compagnie étaient morts ou blessés… » Si René s’en est sorti sans encombre, c’est parce qu’il avait été désigné peu avant pour compléter l’équipage d’un blindé qui prenait une autre route… « Ce fut ma première grande chance ! » Dans ces combats du Débarquement ont disparu beaucoup de camarades alsaciens, dont certains, dit-il, « sont enterrés nulle part… J’ai fait tous les cimetières, je n’ai pas retrouvé leurs noms ! »
On le désigne ensuite pour être agent de liaison. Cette fois, a priori, ça ne ressemble pas à une chance : cette fonction consistant à aller, courbé ou rampant, d’une section à l’autre, à travers l’inconnu, est éminemment dangereuse. « Si j’avais peur de mourir ? Non ! Je me souviens m’être dit, durant de violents tirs de barrage, ‘‘On va crever’’ sans un battement de cœur… Et m’être dit ensuite : ‘‘Tiens, on est encore là !’’ » Même curieux sentiment de voir la mort arriver sans émotion apparente quand il s’est trouvé mis en joue par des Américains, devant une haie ; les GI’s n’ont pas tiré… « Mais nous n’étions pas des héros ! Nous étions juste abrutis par la guerre. Les héros, il y en a surtout au cinéma ! Là-bas, moi, je n’en ai pas vu… »
La mort, il l’a encore frôlée à deux reprises au moins. Alors qu’il porte un brancard avec un autre SS, il se trouve soudain face à l’ennemi au sortir d’un bois. « Que faire ? J’ai dit : ‘‘On y va !’’ Et on a fait 30 ou 40 mètres à découvert… » Là encore, les Américains ne tirent pas. Le même type de scène se reproduit alors qu’il roule dans un blindé « avec un vétéran de Russie. Trois avions arrivent droit sur nous… Le vétéran est affolé. Mais moi, je me souviens d’un drapeau de la Croix Rouge qui traîne quelque part dans le véhicule. Je le cherche, je le prends, je monte sur le toit, je l’agite… Et ils nous épargnent ! »
Fossoyeur pour les Américains
René aurait eu des occasions de déserter (on peut aussi dire « s’évader ») dans le Sud-Ouest. « Je ne l’ai pas fait, parce que je ne voulais pas qu’il arrive quelque chose à ma famille. Elle avait déjà perdu un fils… » Pour fausser compagnie à la sienne, il attend la débandade finale. La bonne occasion se présente « vers la fin juillet. Dans la compagnie, nous n’étions plus très nombreux… On suivait le commandant, en rampant, l’un derrière l’autre. À un moment donné, je m’arrête… Du coup, les trois derrière moi s’arrêtent aussi. » René attend une dizaine de minutes, les suivants font de même. Après quoi, ils partent sur le côté, comme s’ils s’étaient perdus…
Dans ces quatre faux « perdus » se trouvent deux autres Alsaciens : Charles Daul et Charles Roser. Ils se cachent dans le foin d’une ferme et se rendent aux Américains, qui les traitent en prisonniers. Avant d’être envoyés dans des camps en Angleterre, ils doivent creuser des tombes de l’actuel cimetière américain de Colleville-sur-Mer. « Elles devaient faire plus de deux mètres de profondeur. J’en ai creusé trois en trois jours… »
En Angleterre, René peut rejoindre les Forces françaises libres le 25 septembre 1944. Mais il reste dans l’île, à s’occuper de mécanique auto. Il ne franchira de nouveau la Manche qu’en juillet 1945. Il entre dans Paris avec l’uniforme français. Quand on l’acclame, il est le seul à songer à ce fait curieux : il n’y a pas si longtemps, l’uniforme qu’il portait était celui des SS… « Je suis finalement rentré en Alsace le 29 juillet 1945. Une semaine avant mes 19 ans ! » Sa vraie vie pouvait commencer.
Hervé de Chalendar

Incorporation de force et crime contre l’humanité : dossier sensible pour avocat allemand, par Marie Goerg-Lieby

L’incorporation de force des Alsaciens-Mosellans dans les forces militaires allemandes à partir de 1942, un crime contre l’humanité? Renée Baudot, une Lorraine dont l’oncle Armand Gangloff a péri sous l’uniforme de la Wehrmacht, en est convaincue. Et le dossier paraît sérieux à son avocat allemand, Me Andreas Schoellen. Celui-ci est venu lundi 21 août à Strasbourg, pour discuter avec Mme Baudot ainsi qu’avec le juriste et historien de l’Alsace annexée de fait Jean-Laurent Vonau ainsi que Gérard Michel, président de l’OPMNAM (Orphelins de Pères Malgré-Nous d’Alsace-Moselle). Un rendez-vous placé, belle coïncidence, dans la semaine du 75e anniversaire des décrets imposant l’incorporation de force.
Né en 1966 à Mönchengladbach, Andreas Schoellen enseigne le droit à l’université de Nuremberg. Devenu avocat en 1997, il s’investit dans les domaines où les crimes du nazisme n’avaient pas encore été juridiquement traités dans toute leur dimension: le cas des déserteurs, celui des personnes (handicapées mentales ou souffrant de troubles psychiques) supprimées par euthanasie et aussi celui des personnes stérilisées de force. « Un jour, j’ai lu dans le Spiegel qu’un avocat s’occupait des cas des personnes euthanasiées par les nazis » explique Renée Baudot. La Nancéenne se bat depuis une dizaine d’années pour la reconnaissance morale du sort illégal fait à son oncle et cherche précisément un homme de loi engagé contre les crimes du nazisme. Elle prend contact avec l’avocat allemand qui après des années de procédures difficiles avait obtenu des indemnisations pour des victimes. Il accepte sa demande. « L’incorporation de force de jeunes Français, je la connaissais un peu par le drame d’Oradour-sur-Glane et le procès de Heinz Barth, un officier exécutant du massacre et vivait en RDA » précise l’avocat. Son plan de bataille, il l’a défini face à MM Vonau et Michel, heureux de le rencontrer pour la première fois. « J’ai déjà dialogué avec lui par Internet mais c’était important de faire une mise au point en direct » relève M. Vonau. Quant au président de l’OPMNAM, il ne regretta pas d’être venu après avoir appris par l’avocat allemand que des prestations existent pour tous les orphelins de soldats.
« Une terrible injustice historique »
L’avocat, qui voit « une terrible injustice historique » dans l’incorporation de force, liste plusieurs étapes « scientifiques » dans la construction du dossier. Suite à l’examen de tous les aspects historiques, sociologiques, politiques, juridiques et journalistiques, il sera décidé si la plainte a des chances de succès. Le spécialiste du droit envisage ainsi de faire des comparaisons entre des affaires portées par d’autres victimes du nazisme, comme ces Italiens et ces Grecs dont les proches sont morts lors de massacres. L’incorporation de force, un thème qui sort enfin du trou noir ? En tout cas, deux articles sont parus cet été dans la Badisches Zeitung, signés de la journaliste Bärbel Nückles. En juin, sous le titre « Von der Geschichte vergessen » (Oubliés de l’Histoire), elle expliquait à ses lecteurs le combat de René Baudot, née en 1947, pour la mémoire de son oncle mort en Russie en 1944. Mi-août, la journaliste allemande donnait la parole à Jean-Laurent Vonau sous le titre « Wehrmachtssoldaten wider Wille », soldats de la Wehrmacht contre leur volonté. Une médiatisation à la suite de quoi des élus Verts posent différentes questions écrites au gouvernement qui leur répond dans la foulée. En substance que, certes l’incorporation de force est « contraire au droit international » mais sans être un crime de guerre ou un crime contre l’humanité. Une contradiction énorme pour M. Vonau, un exemple du langage administratif protégeant l’Etat avec lequel Me Schoellens devra ferrailler.
M. G.-L.








